A l'écoute d'André Neher
LES PROPHETES


Le prophète biblique n’est pas celui qui prédit l’avenir ; le préfixe ”pré” n’a aucun sens quand il s’agit du prophète biblique, du Nabi. Le prophète dit... Le prophète biblique et ce qu’il dit, c’est une expérience de relation avec Dieu. Il y a, chez le prophète, une nostalgie de connaissance, non pas de connaissance du lendemain mais de connaissance de Dieu. Cela me paraît absolument fondamental pour la différentiation entre le prophète dont nous parlons, le prophète biblique, et toutes les formes de prophétisme existant à travers le monde, dans l’antiquité, dans la contemporanéité biblique, ou existant après la Bible, ou encore à l’heure actuelle.

Il y a dans l’expérience prophétique biblique deux aspects simultanés, deux moments simultanés. Il y a d’abord le moment que j’appellerais ”vertical”, c’est-à-dire la parole de Dieu empoignant un homme: la révélation de Dieu à Abraham, à Moïse, à Jérémie, à Samuel. C’est un premier moment, un moment extrêmement dramatique pour cet homme, qui se trouve soudain changé, altéré, profondément transformé. Il est désormais au service de Dieu. Mais le deuxième moment, qui n’est plus vertical, qui ne tient plus à cette relation verticale entre un homme et Dieu... c’est le moment ”horizontal”, parce que le prophète biblique est simultanément chargé par Dieu d’une mission, d’une communication. Il doit entrer en communication avec ses frères, avec les autres hommes, avec la société, et au-delà de la société avec le monde entier, avec l’univers. Le prophète est chargé, en quelque sorte, par Dieu de transformer ce monde que Dieu a créé et que Dieu lui-même ne veut pas transformer.

Du moment qu'il y avait eu un Béréshith, une création, eh bien le monde s'était mis en branle dans une histoire qui allait s'acheminer vers une finalité, la finalité messianique, vers une fin dans le sens de la finalité, d'une aharith, d'un dépassement, d'une transformation du monde d'un stade inférieur vers un stade supérieur, plus élevé. Et, par conséquent, la parole que les prophètes bibliques ont énoncée, même lorsqu'ils parlent d'Israël et de Jérusalem, concerne le monde tout entier. L'histoire n'est pas une simple addition de faits et d'événements qui n'ont pas de liens entre eux ou qui n'ont de lien que de cause à effet. L'histoire est une vaste fresque, un drame dans lequel se joue toute la destinée de Dieu et des hommes.

Jérémie annonce la catastrophe, la destruction de Jérusalem, comme Cassandre annonce la destruction de Troie. Mais, quand Cassandre annonce la destruction de Troie, elle l'annonce pour que sa prophétie soit confirmée, pour que Troie soit détruite. Ce que Jérémie attend, c'est un retour du peuple vers des valeurs que le peuple a perdues et qui sont les valeurs de la Torah, les valeurs de la Loi de Moïse, les valeurs du Décalogue, des Dix commandements, les valeurs de l'Alliance, de la Berith, de ce pacte conclu entre Dieu, l'homme et le peuple d'Israël, pour que le peuple d'Israël soit témoin dans le monde, témoin de la vérité divine, témoin de la justice divine, témoin de la paix divine.

Le critère de la véracité de la prophétie, c'est le silence. C'est-à-dire que, à certains moments, la parole adressée par Dieu au prophète se transmute en silence et que, au lieu d'entendre une parole, le prophète n'entend plus rien... Entrer dans ce silence, dans cette nuit, dans cette mort de la parole, dans cet "exil de la parole", c'est, pour le prophète, la confirmation que la parole était vraie, et que la parole prochaine sera vraie aussi. Justement, ce silence, nous le ressentons tous, je pense, quand nous sommes auprès d'une personne chère ou d'un frère, d'un homme qui meurt, nous sommes en face de lui. Il nous a dit son dernier mot et maintenant il ne va plus rien nous dire. Mais au fur et à mesure que nous nous éloignons de lui dans le temps, nous sentons que nous nous rapprochons de celui qui a justement pris, accueilli ce silence, et qui est Dieu.

La dignité de l'homme, la valeur de l'homme est une des affirmations, et je dirai une des découvertes, du prophétisme biblique. C'est le problème posé encore une fois entre la conception juive et la conception grecque. Dans l'Antiquité déjà, Socrate disait: "Connais-toi toi-même" ; alors, n'est-ce pas le regard tourné vers l'intériorité ? Aime ton lointain comme toi-même, c'est le regard tourné vers l'extérieur, le regard tourné vers l'homme. Tu aimeras ton ..., comment le traduit-on en général ? "ton prochain comme toi-même". Je traduis, moi, en me tenant à la littéralité des trois mots hébreux "Tu aimeras ton "lointain" comme toi-même" ; enfin, tu aimeras ton prochain, ton autre, l'altérité, celui qui est différent de toi.

On a très souvent considéré les prophètes comme étant les premiers révolutionnaires de l'histoire. Mais à l'époque biblique, ce n'était une révolution que dans la mesure où les prophètes demandaient le retour vers un état de chose au plan social, utopique peut-être, mais que Moïse avait tracé dans la Torah. La Torah est une charte sociale, elle évoque une société idéale avec sa libération des esclaves ; avec son retour des terres, tous les cinquante ans, au propriétaire initial, par conséquent, le refus de toute aliénation ; avec son Shabath hebdomadaire, par conséquent, la nécessité du repos, indispensable au serviteur, indispensable au paysan, indispensable à l'artisan, au travailleur, toutes choses que le monde grec ignorait encore absolument. Dans le monde grec, il y avait les gens qui travaillaient toujours et les gens qui se reposaient toujours.

Jusqu'à l'heure actuelle, chaque Juif doit se considérer comme étant prophète. Lorsque le Juif lit le message des prophètes dans la Bible, il reprend sur soi cette parole prophétique et il la répète comme si elle lui avait été révélée, "à lui".

Texte de la création audio-visuelle. Musée Judéo-Alsacien de Bouxwiller. Eté 1999.


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