Ma dernière classe
Une cassure dramatique dans la vie d'un jeune enseignant


Le 3 octobre 1940, le Statut des Juifs est promulgué par Vichy, 21 jours avant l'entrevue de Montoireom a collaboration entre la France et l'Allemagne est officiellement déclarée ! Ce décret interdit aux Juifs un certain nombre de professions dont celles d'enseignants, à tous les niveaux. Car, dit-on, les professeurs juifs risquent de corrompre la jeunesse française.
Strasbourg, ville frontière, avait été évacuée dès septembre 1939. Réfugié en divers endroits du centre de la France, André Neher est finalement nommé au Collège de Brive pour la rentrée des classes de 1940. C'est là que le frappe le Statut des Juifs. Pour ne pas totalement désorganiser les établissements où enseignaient des Juifs, un délai de trois mois, jusqu'à la fin du trimestre, est donné aux chefs d'établissement pour pourvoir au remplacement. Les professeurs juifs resteront donc en fonction jusqu'à fin décembre 1940.

A. Neher, jeune professeur en toge
A. Neher en toge
C'est la journée du 20 décembre 1940, date d'application du Statut des Juifs décrété par le gouvernement de Vichy. Ce soufflet que me donna une certaine France reconstituait soudain pour moi et pour mes coreligionnaires, atteints par le même Statut, le Moyen-Age à ses heures les plus sombres. Tout se passait comme si la Révolution de 89, comme si Napoléon, Louis-Philippe, Gambetta, Emile Zola, Charles Péguy, Joffre, Foch et Clemenceau n'avaient jamais laissé leur trace dans l'Histoire de France. J'étais âge de 25 ans ; j'enseignais au Collège de Brive-la Gaillarde en Corrèze. J'étais accusé, comme mes ancêtres du Moyen Age, d'empoisonner les puits, ou plutôt, ce qui est plus grave encore, d'empoisonner l'âme des élèves qui m'étaient confiés. Ceux-ci, d'ailleurs, me témoignaient une confiance profonde et, ce jour-là, m'ont fait sentir leur indignation. Mais combien cette colère des jeunes était-elle encore impuissante alors ! Nous n'étions pas encore à l'heure des maquis, où plusieurs de mes élèves du 20 décembre 1940 ont lutté plus tard, jusqu'au sacrifice de leur vie.  

En 1940, la colère aurait dû venir des adultes, de mes collègues non juifs, épargnés par le Statut. Un raz de marée d'immédiate résistance, un unanime cri de protestation, une démission collective de tous les enseignants, de tous les magistrats, auraient pu, à ce moment, faire basculer la politique de Vichy comme, un an plus tard, en Allemagne nazie, dans le coeur du IIIeReich, la protestation publique des évêques allait obliger Hitler à stopper l'euthanasie des débiles mentaux aryens dont le mécanisme s'était déjà mis en branle. Contre l'extermination des Juifs, il n'y eut pas, en Allemagne, de protestation semblable.

Et hélas, le 20 décembre 1940, il n'y eut pas, en France, un mouvement de solidarité qui était pourtant, alors, sans risque. Je ne sais pas évidemment comment les choses se sont passées ailleurs. Mais au Collège de Brive-la-Gaillarde, nous étions seuls, mon collègue M. Blum, un vieillard, et moi-même, un jeune homme, à quitter cette maison à laquelle nous avions donné le meilleur de nous-même, à être bannis, innocents de toute faute, sauf de celle d'être nés juifs. Et personne, parmi nos collègues, durant cette marche dégradante à travers la cour du collège, ne fit un geste, ne dit un mot, sauf, je ne l'oublierai jamais, un professeur de mathématiques, M. Delannoy. Il s'écria soudain : "On ne peut pourtant pas les laisser partir comme ça !" Et il se rangea à nos côtés, nous escortant, mais lui seulement, sans qu'aucun autre l'imitât et vînt le rejoindre, jusqu'au portail, que nous franchîmes, M. Blum et moi-même. Et dehors, de nouveau, nous étions seuls, la porte fermée derrière nous.

Je ne sais pas quelles étaient les pensées de M. Blum. En quelques minutes, ce veillard avait vieilli plus encore. Le monde laïc de sa France chérie s'était écroulé soudain sous lui. Peut-être pensait-il à la dégradation du capitaine Dreyfus. Le malheureux allait être assassiné trois années plus tard, dans cette Ile du Diable à la puissance six millions qui a eu pour nom, au 20ème siècle, Auschwitz.

Quant à moi, je me rappelle parfaitement à quoi je pensais en cet instant : à mon grand-père maternel, Nathan Strauss. Il était né en 1840, un siècle exactement avant l'heure où je me trouvais. Il était instituteur à Obernai, lorsqu'éclata la guerre de 1870 et au lendemain de la guerre, au moment de l'option, ce Juif d'Alsace, fonctionnaire enseignant français, refusa le poste que lui offrait le nouveau régime. Il refusa de devenir fonctionnaire prussien. Il nous racontait plus tard (thème qu'Alphonse Daudet a immortalisé dans ses Contes du Lundi) sa "dernière classe" à des élèves français en langue française, alors que dehors roulaient les tambours prussiens. Moi aussi, je venais de faire ma "dernière classe" à des élèves français, en langue française - mais les tambours qui roulaient dehors étaient des tambours français.


Extrait de : Le dur bonheur d'être juif , pp. 32-34, Ed. Le Centurion 1978

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