Jérémie : La prière prophétique


Gustave Doré : Jérémie dictant à Baruch (Jr. 36:1-7)
jeremie
Jérémie voitet Jérémie prie. Au plus fort de sa souffrance lorsqu’il met en cause le sérieux de Dieu, dans la scène du rachat, il prie. C’est le moment où lui-même et ses partenaires se sentent dépouillés de toute liberté et de toute initiative, où ils tiennent des rôles que Dieu leur a confiés et qui n’ont pour eux ni saveur ni sens. La prophétie et la prière s’opposent ici d’une manière singulière. La première paraît toute mécanique, presque rituelle. N’était le fait primordial de l’inspiration, de la vocation par laquelle les acteurs sont amenés là, malgré eux, convoqués par Dieu, il resterait une liturgie mimée, dont les différentes phases sont exécutées d’un coeur servile et froid. Mais dans la prière, Jérémie met la chaleur de son âme irritée. Il n’y dit pas ce qu’il doit, mais ce qu’il veut. La prière est la spontanéité face à l’obligation de la prophétie.

Or, il n’y a pas d’autre prière prophétique que celle-là. Partout où l’on retrouve une prière dans la bouche d’un prophète, elle a ce caractère d’entière liberté. Elle n’est ni louange ni reconnaissance, car la louange ou la reconnaissance sont fondées sur les sentiments positifs de la majesté de Dieu ou de sa bonté. Mais la prière des prophètes jaillit de l’homme et de son angoisse devant l’inexpliqué. Elle ne repose pas sur une affirmation, mais sur une question. Elle est souvent désignée par le terme de tephilla, qui est loin de l’oraison et proche du débat (1). La prière prophétique est créée par l’homme. Elle ne répète pas ce qu’elle a entendu ou vu. Elle introduit dans le monde une parole nouvelle. La prière des prophètes c’est le davar de l’homme à côté du davar de Dieu.

C’est, en effet, dans le face à face seulement que surgit la prière. Lorsque le prophète ressent être en communication avec Dieu, tout en restant séparé de lui ; lorsqu’il pressent, par la signification de la vision, par la connaissance de la ruah, être en face d’un partenaire, mais d’un partenaire qui ne se donne pas entièrement, qui réserve un reste de son mystère. C’est autour de ce reste que se brode la prière. Lorsqu’il est résorbé, lorsque Dieu est vu dans toute sa clarté, le prophète n’a plus de prière. Il a recours, alors, au silence. L’exemple en est fourni par Job. Face à l’inexplicable, Job prie. Sa dialectique est une inlassable prière, nourrie par une question harcelante et irrésolue, qui le tenaille dans sa chair et dans son âme. Mais lorsque l’interlocuteur divin paraît enfin et se justifie, Job se tait : il met sa main devant la bouche (Job, 40,4). La prière prophétique est la question posée par l’homme à Dieu. Elle s ‘évanouit lorsque Dieu répond. Elle n’a de sens que devant le silence de Dieu ou (dans l’absolu cela revient au même) devant une question de Dieu. Lorsque Dieu n’est pas l’Etre qui, en se révélant, répond à toutes les questions, résout tous les problèmes, et, se définissant lui-même, définit et arrête le monde entier dans un intégral expliqué, mais lorsqu’en se révélant, Dieu implique le monde dans son propre inconnaissable, comme si, pour se connaître, il lui manquait de connaître le monde, alors surgit la prière du prophète. Elle est la parole de l’homme dont Dieu a besoin.

L’économie biblique de la Parole est construite sur la prière prophétique. Il y a, dans la Bible, un face à face de Dieu et de l’homme que nous avons appelé dialogue, mais dont il faut bien sentir qu’il n’est pas simplement transmission de Parole, mais dialogue authentique, où la Parole de l’un est aussi intensément attendue que la Parole de l’autre. La signification étonnante de la prière prophétique, c’est que la Parole de Dieu n’est ni égoïste ni jalouse. Elle cherche la Parole humaine. Le monologue divin veut être interrompu. Isaïe le comprend immédiatement lorsqu’il donne réponse à la question que Dieu se pose à lui-même (2). Ezéchiel met plus de temps à saisir que ce qui, en face de lui, se parlait à soi-même, demandait à être dialogué avec le prophète (3). En certaines de ses pages, la Bible expose naïvement le désir de Dieu d’être entendu, et de voir, en quelque sorte, son angoisse partagée. Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ?... Dieu ne fait rien sans révéler son secret à ses serviteurs les prophètes! Nous avons indiqué ce qu’il y a d’éminemment prophétique dans cette conception qui fait du prophète l’instrument de l’absolu. Mais ce n’est pas un organe que Dieu cherche, c’est un partenaire. Le dialogue entre Dieu et Abraham fait comprendre à Dieu sa propre justice, dont il ne connaissait pas lui-même tout le contenu. Abraham a parlé longuement, et sa Parole a permis, en effet, de clarifier la notion de justice. Mais la clarté de la justice n’est pas encore complète

Abraham, à un certain moment, s’est arrêté de parler. Il a suspendu le dialogue. Et un reste de mystère recouvre la justice. L’élucidation aurait porté plus loin, si Abraham n’avait pas cessé de parler. Le dialogue entre Dieu et les prophètes reprend, en variantes nombreuses, cet effort de clarification. Il ne s’agit plus seulement de justice, mais de tout ce qui, dans l’histoire du monde, fait question, de tout ce qui, dans l’histoire de l’homme, pose problème. Dieu se révèle, mais qu’est cet envoi d’esprit et de parole sinon le signe d’un désir? Où es-tu? Question naïve, posée par Dieu à Adam (4), non pas parce que celui-ci vient de se perdre, mais parce que Dieu vient de le perdre. Dieu ne trouve plus cet Adam dont la Parole lui est indispensable. Le péché ne brise pas l’homme. Il brise le « Trône » (5).

Aussi bien, devant cette cassure, l’homme demande-t-il : 0ù est Dieu ? (6) Jérémie reproche aux prêtres de ne pas poser cette question, de s’accommoder d’une paix cosmique illusoire, alors que la paix est à reconstruire sur les ruines du monde. Jérémie prie, parce qu’il sent que Dieu n’est pas entièrement dans la prophétie qu’il lui envoie, que la prophétie elle-même n’est pas une fin en soi, mais un chemin dans la ruine, un appel dans la déchirure. La prière de Jérémie n’est pas née de la présence de Dieu, mais de son lointain. Et c’est cette prière qui a ramené Dieu. Comme la prière d’Abraham a clarifié la justice, la prière de Jérémie a clarifié la présence de Dieu. Mais comme la prière d’Abraham, en s’arrêtant, a laissé dans le mystère quelque chose de la justice, la prière de Jérémie, en s’interrompant, a confié au mystère un reste de la présence de Dieu. Le dialogue individuel est nécessairement limité. De la question posée par Dieu, le prophète ne peut entendre qu’un fragment. Mais il en appréhende, par une intuition certaine, l’intégrale portée, parce que son existence est intégrée à celle du peuple biblique. La prière prophétique tend vers sa signification plénière dans la mesure où elle n’est plus Parole d’un homme, mais Parole d’Israël.


Notes :

  1. Thephila : de pll, juger.    Retour au texte
  2. Isaïe 6,8.    Retour au texte
  3. Ééchiel.,2,3 : middabèr élay.    Retour au texte
  4. Genèse, 3,9.    Retour au texte
  5. C’est le « Trône », siège du Divin, qui est atteint par le mal. Tant que le mal existe, incarné en Amalec, le « Trône » est divisé (Midrach Tanhouma sur Deut., 25, 19). Pour l’ensemble de cette conception théologique juive, cf. A. J. HESCHEL, Dieu en quête de l’homme, trad. CASARIL, Paris, 1969 ; A. NEHER, le Puits de l’Exil, tradition et modernité : la pensée du Maharal de Prague, (1512-1609), Paris, Cerf, 1991, p. 157 Sq.    Retour au texte
  6. Jérémie 2,6.    Retour au texte

Extrait de : Prophètes et prophéties, p. 307-310, Petite Bibliothèque Payot, 1995.

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