Laurence JOST-LIENHARD



Le Collège de Bouxwiller dans la tourmente de la Shoah

Ce projet, mené par Laurence Jost-Lienhard, professeur d’histoire-géographie au Lycée Adrien Zeller de Bouxwiller, a mené a la réalisation du film ci-dessous et à la production d'un ouvrage intitulé Kaddish pour un prof, qui paraîtra fin 2021 aux éditions Secrets de Pays. Il a été récompensé par le Prix Annie et Charles Corrin, et le film a obtenu le Prix à l’Éducation Citoyenne de l'Ordre National du Mérite (Bas-Rhin) en 2020. Il s'est déroulé sur quatre ans avec plusieurs classes qui ont travaillé sur les archives de leur lycée, ainsi que de différentes archives Départementales françaises, de sites internet et d’ouvrages. Le projet a également fait l'objet d'un spectacle vivant créé par les élèves du Lycée Adrien Zeller, qui a été présenté le dimanche 7 octobre 2018 au Musée Judéo-alsacien de Bouxwiller.

Extrait de la préface de l'ouvrage Kaddish pour un prof

La question est simple et m’a souvent été posée : comment en êt­es-vous venue à travailler sur un professeur et des élèves israélites du Collège de Bouxwiller, actuel Lycée Adrien Zeller. Comment en suis-je arrivée là ? La réponse est plus compliquée, le chemin est tortueux, fait de hasards, de rencontres, d’aides précieuses de personnes inconnues, mais attachées à leur passé, à l’histoire de leur famille, de leurs parents, grands-parents, ceux-ci n’ayant pas ou peu parlé. Les événements dont il est question par la suite ont été souvent effacés des mémoires, mis entre parenthèses. Le temps s’est écoulé, peut-être trop, car de nombreux témoins directs ou indirects sont aujourd’hui désormais absents, leur mémoire s’est éteinte, effaçant événements, anecdotes, émotions…

Les persécutions dont a été victime la communauté juive rurale du Pays de Hanau attestent de la nécessité de préserver cette mémoire, qui s’inscrit dans une mémoire collective de l’histoire de l’Alsace face à ce qui s’est passé durant la seconde guerre mondiale, et plus précisément ce qui concerne la Shoah. De nombreuses personnes m’ont permis de retracer les parcours de vie d’un professeur, Maurice Bloch, originaire de Balbronn et enseignant de 1919 à 1940, déporté par le convoi 62 du 20 novembre 1943 à Auschwitz, et, d’élèves aux destins tragiques : les frères Roger et Jacques Joseph, déportés par le convoi 48 du 13 février 1943, Samuel (Samy) Rothkopf, fusillé à la frontière suisse le 23 décembre 1942 et Benno (Benoit) Malz, tué dans un char le 18 novembre 1944 devant Belfort. Il reste bien d’autres parcours à retracer pour tenter d’avoir une vision la plus complète possible du Judenrein (1) alsacien.

A partir de l’automne 2015, de façon inopinée, deux élèves de première L, réfléchissant au sujet de leur T.P.E. (Travaux Personnels Encadrés), souhaitaient travailler sur les civils pendant la seconde guerre mondiale. Sujet bien trop large au départ qui s’est resserré progressivement, sur l’Alsace, sur le Pays de Hanau et in fine sur la communauté juive rurale de ce territoire. Cela a été l’enclenchement d’un long travail, toujours en cours aujourd’hui, dont vous pouvez lire les premiers résultats.

Avec ces deux élèves, le sujet nous a amenées à découvrir les sites du patrimoine juif autour de notre lycée et à côtoyer les quelques membres de la communauté juive encore actifs face à cette action de préservation, de mémoire et de transmission : le Musée judéo-alsacien à Bouxwiller avec son fondateur, Gilbert Weil, ancien élève du Collège de Bouxwiller et enfant caché pendant la seconde guerre mondiale, et, la synagogue et le cimetière d’Ingwiller avec Michel Lévy, petit-fils de victimes de la Tragédie de Guerry. Nous avons aussi parcouru le cimetière d’Ettendorf pour relever des inscriptions sur les pierres tombales liées à la Shoah, avec les lieux de Majdanek, Auschwitz, … Ainsi nous découvrions des événements de l’histoire locale totalement ou quasiment inconnus pour les populations actuelles, et en particulier la jeunesse.

Tout cela m’a amené à poser candidature avec la classe de Première L et une partie du groupe L.R.A. (Langue Régionale d’Alsace, option Culture) pour le voyage d’étude à Auschwitz que le Mémorial de la Shoah à Paris propose chaque année en partenariat avec la Région Alsace et le Rectorat de Strasbourg à ce moment-là. Nous avons été retenus : commencent alors des recherches ininterrompues pour retracer ces parcours aux destins tragiques. Les élèves y ont été particulièrement sensibles, le contexte du moment étant dramatique, avec les attentats du vendredi 13 novembre 2015 à Paris. Le lendemain, le cours du samedi matin avait pour sujet : le camp de concentration et le centre de mise à mort d’Auschwitz !

La question qui revient toujours, que se posent les élèves ; pourquoi, comment des hommes peuvent-ils commettre de telles atrocités à l’égard d’autres hommes ? Réponse bien complexe mais en tout cas l’étude de cette extermination organisée provoque une prise de conscience, à savoir qu’il faut absolument combattre les extrémismes, les idéologies discriminatoires et prôner les valeurs démocratiques de liberté.

Cette prise de conscience a été renforcée par les rencontres avec des survivants de la Shoah, Charles et Arlette Testyler notamment avant le déplacement à Auschwitz, lui, juif polonais arrêté à 15 ans, envoyé à Auschwitz, et, elle, enfant cachée. Le voyage d’étude a donné lieu à des écrits, une vidéo et une exposition « Regards de lycéens sur Auschwitz », présentée à Ingwiller lors de la Journée Européenne de la Culture Juive, à Bouxwiller au Musée Judéo-Alsacien et au lycée. Cela aurait pu s’arrêter là, simple travail scolaire…

Nous avions eu une rencontre avec Gilbert Weil, qui prouvait qu’il y avait matière pour en connaître davantage sur l’histoire de la communauté juive rurale du Pays de Hanau. En 2016, j’ai commencé un cours sur cette communauté, permettant aux élèves de découvrir le judaïsme et aussi l’histoire spécifique de l’Alsace durant la seconde guerre mondiale, pour montrer que la communauté du Pays de Hanau était représentative de toutes les persécutions subies par les juifs durant cette période.

Réalisation : Laurence Jost-Lienhard et Elisabeth Roth

Nous avons alors commencé à consulter les archives administratives du lycée, dans lesquelles se trouvent des enveloppes où sont rassemblés des documents année par année. Les élèves ont dépouillé 1939 et 1940, pour découvrir ce qui s’était passé au lycée au début de la guerre. Nous ne savions pas encore vraiment quoi chercher et surtout nous ne savions aucunement ce que nous allions trouver. Peut-être rien…Au fur et à mesure de la lecture rapide des documents, les élèves découvraient des courriers avec des « Heil Hitler » manuscrits, m’interpellant en voyant des aigles et des croix gammées. L’un d’eux a trouvé un plan de situation du lycée avec la place du château désignée sous « AdolphHitlerplatz » …
L’histoire des manuels très abstraite avec des chiffres, des discours, des lois, …. leur devenait totalement concrète, tout leur parlait. Des courriers concernant le Judenrein imposé à l’Alsace, après l’annexion de fait, qui suit la signature de l‘armistice le 22 juin 1940 avec la France ont émergé de ce tas de documents comptables, circulaires et autres émanant principalement de l’Education Nationale d’alors.

Deux noms sont apparus : Maurice Bloch, professeur de lettres, et Max Gugenheim, rabbin et enseignant de religion israélite, bien identifiés comme juifs face aux demandes de l’administration allemande de les recenser, ainsi que ceux de deux « trop » francophiles « Französlinge » selon la terminologie nazie. Il était donc avéré que des personnes ayant fréquenté le lycée avaient été concernées directement par le Judenrein. Et là se posait la question : qu’étaient-elles donc devenues ?

Je savais désormais quoi chercher : il fallait étudier plus attentivement les Archives et recenser les élèves israélites ayant été victimes de la Shoah. Le relais a été pris par le groupe de L.R.A. à l’automne 2017 : les élèves ont dépouillé toutes les enveloppes entre 1919 et 1940, cherchant des informations principalement sur Maurice Bloch. La consultation d’autres archives a permis d’élargir la recherche, notamment des bulletins et les registres de classes et d’élèves, permettant d’identifier les élèves israélites. C’était la découverte progressive pour mes lycéens que des élèves, comme eux, qui avaient été assis dans les mêmes salles, parcouru les mêmes escaliers, les mêmes couloirs, ayant flâné dans les rues de Bouxwiller et sur la place du château, avaient connu pour certains persécutions et atrocités.

C’est ainsi que l’on en arrive aujourd’hui à ces esquisses de monographies de Maurice Bloch, des frères Joseph, de Samuel Rothkopf, Benno Malz et Gilbert Weil. Une attention particulière est portée à la famille Gugenheim, Max - rabbin et enseignant de religion israélite au Collège - et les enfants, élèves, notamment Jacques, qui connait un destin tragique, déporté par le convoi 77.  De même la lecture des registres d’élèves a permis de découvrir que des victimes de la Tragédie de Guerry ont été élèves ou parents d’élèves du Collège de garçons de Bouxwiller. Il s’agissait désormais de répertorier les élèves israélites, pour tenter de parvenir à une exhaustivité de ceux qui ont été victimes de la Shoah et faire un véritable travail de mémoire en livrant sur la durée, les documents les plus intéressants aux Archives Départementales du Bas-Rhin. C’est la démarche entreprise à partir de l’automne 2018 avec une classe de première STMG…

Depuis la rentrée 2020, le relais a été pris par une autre classe de première STMG pour photographier les relevés de notes, les bulletins des élèves israélites entre 1919 et 1940, période d’enseignement de Maurice Bloch, ainsi que les photographies de classe.Ce travail est désormais terminé et nous allons œuvrer à mettre en ligne (lien par le site du lycée les documents numérisés) d'ici l'automne/hiver 2021. La classe de Terminale STMG participera à un voyage d'étude en mai 2022 à Cracovie, Auschwitz et Dresde, en liaison avec une cérémonie européenne commémorant les déportations.

Note :

  1. Le néologisme « judenrein » (on dit aussi « judenfrei ») aurait été inventé en Autriche, en 1924, par un entraîneur qui se flattait d'avoir une équipe sans juif. Il signifie en effet : « sans juif ». Dans les années 1930, ce terme est repris par Hitler et les nazis pour désigner leur projet de chasser tous les Juifs du Reich. Au plus fort de la seconde guerre mondiale, les nazis renoncent à chasser les Juifs et choisissent de les exterminer en masse.

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