LE JOURNAL D'IDA KAHN
(12 février - 6 octobre 1942)
Joë Friedemann


"D'où vient que je ne puis me détacher de ces événements lointains et que mon émotion à les évoquer augmente avec le temps qui passe" ? Soixante-dix ans après la fin de la Guerre, cette remarque d'Henri Troyat répond sans doute à l'une des plus profondes anxiétés de notre génération marquée par l'épreuve de la Shoah. Parmi de nombreux autres, un exemple de ces "événements lointains" ne peut pas ne pas émouvoir jusqu'au tréfonds.

Lors d'un déménagement, il y a de cela trois décennies, nous avons trouvé, enfouis sous une pile de linge, au fond d'une armoire, une série de documents, lettres, livrets de caisses d'épargne, bulletins scolaires, photos, datant des années précédant la déportation d'une grande partie de notre famille … Précieux entre tous, y figurait aussi un Journal qui avait été tenu, pendant les premiers mois de l'année 1942, par notre grand-mère, Ida Kahn.

Née le 13 novembre 1878 en Allemagne, Ida Kahn, après son mariage, avait passé la plus grande partie de sa vie dans la petite agglomération sarroise de Merzig. En 1935, année du rattachement de la Sarre à l'Allemagne nazie, elle rejoindra avec son mari la ville d'Alençon en Normandie, près de leur fils ainé qui venait de s'y installer… Alençon où le restant de la famille allait les retrouver, espérant ainsi fuir le danger qui s'annonçait et que la déclaration de guerre rendra encore plus tangible.

Septembre 1939 … les réfugiés, la "drôle de guerre", la mobilisation des hommes, l'internement des étrangers …. Puis l'exode sur les routes de France en juin 1940, autant d'épisodes parmi d'autres qui jalonneront l'existence de cette époque saturée d'épreuves.
Le 12 février 1942, sans doute mue par un funeste pressentiment, Ida Kahn décide de commencer la rédaction d'un journal où elle notera presque quotidiennement, six mois durant, les faits de son existence et celle de ses proches. Quarante pages d'un registre, reliquat d'un dossier de quittances. Quarante pages d'un texte rédigé en allemand, d'une grande et belle écriture en semi-gothique, dans un style clair et ferme, et que nous nous sommes employés à traduire en français.

Tout est noté : circonstances de la vie de tous les jours, ses routines mais aussi ses difficultés, et elles seront nombreuses, visites aux membres internés de la famille, expectatives et attente du courrier des êtres chers, l'espoir du retour des maris et des pères , inquiétudes pour la santé des enfants, réminiscences d'événements passés, etc … Et puis bien sûr, de façon récurrente et rampante, la peur et l'angoisse qui ne cesseront de s'amplifier au fil des semaines.

Nous avons dû choisir ! Les extraits suivants n'offrent qu'un aperçu de l'atmosphère décrite dans ce journal. Et en préliminaire, une déclaration qui donne, dès l'abord, la pleine mesure des pages lui faisant suite : "J'aurais dû commencer à rédiger ces notes quand nous avons quitté la Sarre. Cela m'aurait permis déjà d'écrire un livre plein de souffrances. Bien que je m'y sois résolue un peu tard, j'espère donner un compte-rendu de ce qui s'est passé de manière aussi précise que possible."

Et aussitôt après, 12 février 1942, de manière directe, presqu'abrupte, sans l'ombre d'une recherche, une constatation qui ne laisse la place à aucun leurre, à aucune illusion, quant à la suite des événements :

12.2.1942 – A nouveau, nous avons dû présenter nos cartes d'identité au commissariat de police. Interdiction faite aux Juifs de sortir de 8 heures du soir à 6 heures du matin, par (ordonnance des autorités allemandes d'occupation  du 7 février 1942) en France.

Le ton est donné :

18.2. – Lilly est rentrée ce soir de Paris, nous avons passé toute la journée à l'attendre dans l'inquiétude. D. merci, Albert a encore toujours bon moral. En ce qui concerne Max Heymann qui un jour a disparu de Ribérac, sa famille après plusieurs semaines a acquis la certitude qu'il se trouvait à Paris, à la Santé, seul dans une cellule ….

20.2. – Il y a un an, fermeture du magasin (obligatoire). Hermine, Béatrice et Gérard sont partis rejoindre Alfred en zone libre. Grandes inquiétudes.

21.2. – Condamné à trois ans de prison par les Allemands pour s'être exprimé de manière irréfléchie, Albert, il y a un an aujourd'hui, a été transféré à Caen …. Was will noch folgen ? … Qu'est ce qui nous attend encore ?

25.2. – Du courrier des Alfred et des Friedemann. Après le gel et le verglas, il neige depuis presque trois jours, sans arrêt.

3.3. – Souffrant de rhumatismes, je suis restée couchée trois jours, mais cela ne m'a apporté aucun soulagement. J'ai été me promener, il faisait 17 degrés. Madame Destève va mieux.

4.3. – Dans la nuit du 3 au 4, des avions ont survolé les usines Renault à Paris, situées non loin de l'appartement de nos chers. Maintenant, nous attendons impatiemment de leurs nouvelles.

18.3. – Les prix des peaux de lapins ont un peu baissé. Ce soir, une fois de plus, demande de renseignements par un gendarme. De la pluie, rien que de la pluie. On n'avance pas avec le jardin.

19.3. – Enfin des nouvelles d'Edgar et de Liesel … Puis des cartes d'Alfred et Hermine, Herta, Siegmund, Marcel … Nous avons droit à une rareté aujourd'hui : du chou-fleur .

1.4. – Veille de Pessa'h. Mais comment ! Pour les deux premiers jours, nous avions des "Matzen".

16.4. – Le jour a bien commencé, nous avons reçu beaucoup de courrier de nos chers. Mais l'après-midi nous a apporté des inquiétudes et de la peur. Edith est tombée de vélo, en dehors de la ville, une fermière l'a reconduite en auto à la maison. Le genou droit est enflé. Avec le ravitaillement ça devient de plus en plus difficile… Uberhaupt, herrscht dicke gespannte Luft … De manière générale, l'atmosphère est lourde et tendue .

23.4. – Des caisses contenant des vêtements de toutes sortes que nous avions envoyées en zone libre ont été reçues par Alfred et Hermine. Béatrice va maintenant à l'école, l'enfant a un long chemin à faire pour ses petites jambes. Bertie forme déjà de très belles lettres … Ach, könnte ich doch die beiden wieder so recht fest drücken ! …Ah! Si seulement je pouvais à nouveau presser ces deux enfants sur mon coeur !....Wie sehne ich mich nach den Kindern, gross und klein ! … J'ai tellement le temps long après les enfants, grands et petits …

9.5.– Le 9 mai, il y a deux ans, les malheurs ont commencé. La main de Berthold a été prise dans une machine, il a dû être amputé de deux phalanges à l'index gauche. Depuis, les coups se sont succédés, qu'est- ce qui va encore nous arriver ?

21.5. – Alfred, Edgar et Marcel s'étaient engagés comme volontaires à la déclaration de guerre. Alfred a fait aussi quelques semaines de service civil avec son auto. Ils ont attendu tous les jours leur ordre de mobilisation, rien ne s'est passé jusqu'u 21 mai 1940. A cette date, ils ont dû se présenter dans un camp à Funaye près du Mans. Les adieux ont été difficiles.

26.5. – Il y a deux ans, un décret a imposé à toutes les femmes étrangères jusqu'à 55 ans l'internement dans un camp….Das war ein Jammer ! … Quelles lamentations !

29.5. Viel Elend sahen wir in den Monaten Mai und Juni (1940) ….. Nous avons vu beaucoup de malheurs durant les mois de mai et de juin … des réfugiés , rien que des réfugiés de la Belgique, de la frontière, de la côte, en auto – ceux-là étaient encore bien lotis avec des voitures chargées de toutes sorte d'affaires – d'autres en charrettes, à vélos, ou à pied . Quelle misère ! Nous-mêmes, avons hébergé plusieurs fois des réfugiés. Nous l'appréhendions, mais en même temps, nous espérions que ce sort nous serait épargné. Mais rien ne nous a été épargné !

2.6. – Presque quotidiennement, ou plutôt pendant la nuit, il y a des bombardements sur la côte, et souvent dans les environs de Paris.

5.6 – La nouvelle avait déjà été publiée auparavant dans le journal …Vendredi, on nous a annoncé que les Juifs devaient porter l'étoile de David sur un morceau de tissu jaune, avec l'inscription Juif en noir, ils devaient aller la chercher au commissariat le 6, en échange d'un ticket de vêtements.

9.6. – C'était un vendredi, il y a deux ans, vers midi …Horst (Gérard) est entré en courant, il a dit, les voilà ! On a vu apparaître toute une rangée de petits nuages blancs dans le firmament … J'étais totalement incrédule et me demandais ce que les avions pouvaient bien faire ici, étant donné qu'Alençon est une petite ville sans objectifs militaires particuliers. Hermine ne s'est pas laissée décontenancer …Elle est partie en criant "suivez-moi" dans une cave voisine. Nous l'avons suivie en tremblant, en entendant les hurlements de la sirène. On a entendu les bombes tomber ainsi que les crépitements de la DCA. … 60 à 65 personnes, la plupart des réfugiés ont été tués dans ce bombardement. La gare et plusieurs maisons dans les environs ont été démolies. Dans la nuit de vendredi à samedi, nous avons tous dormi dans la cave.

Flashback sur l'exode (1940) :

15.6. – Hermine avait des idées de fuite, elle s'est efforcée de trouver un chauffeur La panique régnait dans toute la ville. Julius, Madame Bonnem et moi, indifférents à tout, nous ne voulions pas partir … les enfants pressaient, ils menacèrent alors de rester aussi. Cette responsabilité, nous ne voulions pas la prendre sur nous, nous sommes alors montés en hâte ….Alles zurücklassen! unser zweiten Heim ! ...Tout laisser ! Notre second foyer ! Te reverrons-nous et comment ?
A 10 heures trente, on est parti, 27 personnes dans deux autos, assis sur des valises et des caisses … Bien que nous ne roulions pas sur la route nationale, nous avons rencontré une multitude de réfugiés, on a vu survoler des avions … un chaos indescriptible …. Nous dormions la nuit dans des fermes sur le foin et la paille.
Ainsi , nous avons dû nous soumettre à l'inévitable, nous voulions lui échapper, nous n'avons pas réussi !

17.6. – Il y a deux ans, l'après-midi entre 3 et 4, entrée des Allemands à Alençon .

23.6. – Une carte de Herta et Siegmund. Herta a écrit :"Portez fièrement la tache jaune. Je la considère comme une amulette."

25.6. – Pendant des achats, une dame a suivi Gustel et s'est adressée à elle : "Je ne vous connais pas, mais je dois vous serrer la main !" Presque tous les jours, elle et Lilly reçoivent des marques de sympathie, soit verbalement soit par des regards.

Retour-flashback sur l'année 1941 :

27.6 – Outre les limitations habituelles, d'autres règlements ont été imposés dont je ne me souviens plus dans le détail … C'était comme un tourbillon, tantôt l'un, tantôt l'autre. Par exemple, pour les étrangers : obligation de se présenter pour demander un permis de séjour, inscription de la mention Juif sur les cartes d'identité, déclaration des biens, interdiction de se déplacer dans la zone occupée. Au début, on pouvait avoir encore un peu de marge, mais par la suite, plus du tout.

Et enfin, tournant fatidique de l'histoire des juifs de France : une rafle parallèl à celle du Vel' d'Hiv' planifiée pour le 13 juillet 1942.

15.7.1942 – Le 13, Oh jour infortuné ! (Oh! Unglückseliger Tag ! ), le soir vers 9 heures, des gendarmes (Feldgendarmen) sont venus chercher Gustel, Berthold et Edith…Ils ont reçu l'ordre de préparer une valise avec des draps, deux couvertures, du linge de rechange pour une fois, des affaires de toilettes, des couverts et des provisions pour trois jours. Ensuite, on les a emmenés en auto, sans indiquer leur destination. J'allais oublier, on leur a demandé particulièrement d'emporter des chaussures et des habits de travail, mais pas d'argent…. Hätte uns doch alle eine Bombe vernichtet, dann wäre alles Elend für uns vorbei ! … Si seulement une bombe nous avait tous anéantis, toute cette misère nous aurait été épargnée … Et maintenant, le devoir difficile d'annoncer la nouvelle à Marcel et aux enfants !
Il y a eu une effervescence, lundi soir dans notre rue, un peu plus, cela aurait donné lieu à un incident mortel. La révolte gronde dans toute la ville et la sympathie est grande
Les décrets et les limitations se multiplient pour nous juifs. La piscine, le cinéma, le théâtre, les concerts, beaucoup de lieux publics nous sont interdits, même le marché hebdomadaire. Les cabines téléphoniques nous sont aussi interdites.

19.7. – Rudi a eu 13 ans aujourd'hui. La nuit, il pleure encore après sa Maman. Et nous aussi !

20.7. – Huit jours que nos chers sont partis ! …Les Juifs n'ont plus le droit de faire leurs achats. Seulement l'après-midi entre 3 et 4.

22.7. – Ce matin, nous avons reçu des lettres de Gustel, Edith et Berthold du camp de Pithiviers (Loiret). Nous avons envoyé immédiatement des paquets avec des affaires variées et de l'argent, comme ils nous l'ont demandé.

24.7. – Une carte du 12 de Madame Friedemann, (mère de Siegmund) ) elle a été transférée le 20 avec beaucoup d'autres à Theresienstadt. Elle nous dit adieu.

27.7 – Déjà 14 jours, le temps passe, en bien ou en mal, et nous avec. C'est tellement vide et silencieux dans la maison … Chaque matin, nous nous demandons : "est ce que nous dormirons ce soir, dans notre lit ?"

3.8. – Schon drei Wochen ! Déjà trois semaines !

10.8. – Quatre semaines sans eux et sans nouvelles !

13.8 – Lettre de Madame Hanau. Rien que du courrier de "Job" ! … De là aussi, les gens sont envoyés à Theresienstadt, comme un tas de marchandises …. On est chassé et bousculé comme des bêtes. On va se coucher le soir, le cœur brisé, et le matin, on se lève dans la peur et le tremblement.

18.8. – Envoyé un paquet et une lettre à Pithiviers… Sont-ils encore là-bas ?

19.8 – Et pourtant, une lueur d'espoir. Le matin, tôt, nous avons entendu que les Anglais et les Américains avaient débarqué. O Dieu, fais que cela réussisse !

22.8. – L'administrateur a demandé les clés de la remise.

24.8. – Six semaines et pas encore de nouvelles !

29.8. – Alfred et Hermine souhaiteraient que nous venions chez eux ( en zone libre) … Pourquoi faire maintenant ?
Wenn Schafe geschert werden, zittern die Lämer ! Quand les moutons passent à la tonte, les brebis se mettent à trembler.

7.9. – Huit semaines que nos chers sont partis, plus de nouvelles. Il y a de quoi désespérer. Le cri d'angoisse de Gustel : "O Maman, nous devons partir, Edith, Berthold et moi" retentira dans mes oreilles jusqu'à mon dernier jour ! … Gustel Notschrei : "O Mutter, wir müssen fort, Berthold, Edith und ich" klingt mir in den Ohren bis an mein Lebensende.
Le Jahrzeit de notre mère selig, comme maintenant depuis plusieurs années, je le célèbre toute seule.

9.9. – Notre anniversaire de mariage.

Et leitmotiv tragique tout au long de ces semaines … avec pourtant toujours encore, l'inscription des menus faits de la vie quotidienne : la réception et l'expédition des lettres, l'envoi des paquets, les tracasseries administratives, la santé des petits et des grands, les anniversaires, etc …

9 semaines, 10 semaines , 11 semaines, 12 semaines … Toujours sans nouvelles, combien de temps devrons-nous encore attendre ? … De partout nous arrivent des nouvelles rappelant les malheurs de Job . … L'un meurt, l'autre doit partir en voyage contre son gré. Les parents sont séparés des enfants, les enfants des parents, on sépare même des mères de leur bébé, la cruauté n'a plus de fin !

Et puis, en date du 6 octobre 1942, ces quelques mots, encore plus poignants peut-être, dans leur concision :

6.10. – Aujourd'hui, nous avons tué le premier petit lapin de notre élevage. Une partie, le rôti, sera pour Albert, et l'autre partie a été vendue. Il pesait

La phrase s'arrête là, sans point ni virgule, une phrase non achevée, et avec elle, le Journal de notre Grand-mère, Ida Kahn. Ce verbe seulement avec sa constatation banale : "il pesait" … Son dernier mot … puis plus rien.
Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Un moment de faiblesse ? De découragement ? L'a-t-on appelée ? S'est-elle interrompue pour reprendre plus tard sa rédaction ? Est-on venu lui annoncer qu'elle devait bientôt partir, elle aussi ? ….
Notre ami l'historien Alain Michel  nous a  donné la précision suivante :  d'après le Calendrier  de la persécution des Juifs en France (1940-1944),  publié par le FFDJF et la Fondation Beate Klarsfeld, il y a  eu  une rafle le 6 octobre, à Alençon où quinze Juifs étrangers  devaient être arrêtés. Ce qui semble  éclaircir, de manière on ne peut plus évidente,  le "mystère" de l'interruption, ce même jour, dans la rédaction de la dernière phrase du Journal. …
Quelques semaines plus tard, Ida Kahn a été transférée à Auschwitz avec notre grand père, Julius, son mari, et notre cousin, leur petit-fils Rudi âgé de 13 ans, dans le convoi 42 du 6 novembre 1942.


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