Emile Durkheim et la sociologie
1858 - 1917
Dossier réalisé par Barbara Weill


Le milieu familial

DurkheimEmile David Durkheim naît le 15 avril 1858 à Epinal, en Lorraine (David, son prénom hébraïque est celui de son grand-père). Il est le dernier des cinq enfants d'une famille d'origine alsacienne : son père est né à Haguenau et sa mère à Charmes (Vosges). Le père, Moïse Durkheim, né en 1805, est rabbin d'Epinal, des Vosges et de la Haute-Marne et descendant de rabbins depuis huit générations. La mère, Mélanie Isidor, née en 1820, est issue d'une famille de marchands de bestiaux de Charmes.
C'est le rabbin Moïse Durkheim, connu comme un grand lettré, qui assure l'enseignement religieux de son fils. Emile possède une parfaite connaissance de la Torah et de quelques rudiments du Talmud. Son enfance se déroule au rythme du Shabath et ses fêtes juives, et il écrira dans les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912) que "c'est le culte qui suscite ces impressions de joie, de paix intérieure, de sérénité, d'enthousiasme..." Son père semble avoir été l'adepte d'une certaine modernisation du judaïsme, s'intéressant à la science et la philosophie. Il est certainement un talmudiste rationaliste, qui s'oppose aux courants mystiques du judaïsme ou qui les ignore.

Le jeune Emile a douze ans lorsque survient la défaite de 1870. Épinal est envahie par les troupes allemandes à partir du 12 octobre 1870. La ville est occupée jusqu'au 30 juillet 1873, avant d'être restituée à la France, et bien entendu on accuse les Juifs d'être responsables de la défaite. Ces sombres événements ont pour effet d'accroître les sentiments patriotiques de la famille. Les enfants sont toujours appelés par leur prénom français, seule la langue française est parlée à la maison, où l'on rappelle tout ce que doit le judaïsme à l'émancipation engendrée par la Révolution de 1789.

C'est sans doute cette attirance pour la civilisation et la culture française qu'il a découverte au lycée, qui incite Emile à renoncer à la carrière de rabbin à laquelle il était destiné, et pour laquelle il avait étudié pendant un an dans une école talmudique. Son frère aîné, Félix, avait quitté de bonne heure la maison familiale pour se consacrer au commerce, et c'est donc lui qui aurait dû être appelé à continuer la dynastie familiale.

Un autre motif qui le pousse peut-être à se détourner du rabbinat est le relatif dénuement dans lequel vit sa famille. Son père, rabbin consistorial, reçoit un traitement de l'Etat, mais celui-ci ne suffit pas à faire vivre la maisonnée, et il doit demander au Consistoire central un complément à son maigre traitement ainsi qu'une indemnité de logement. Pour compléter les ressources familiales, son épouse dirige un atelier de fabrication de broderies situé au rez-de-chaussée de leur domicile où travaillent notamment ses deux filles, Rosine (qui sera la mère de Marcel Mauss) et Céline, ce qui lui vaut une certaine réprobation de la part de la communauté.

Au collège d Epinal, Emile est un élève brillant qui réussit ses deux baccalauréats en lettres et en sciences, et qui est nommé au concours général. Ces succès l'orientent vers le professorat qu'il choisit délibérément comme une vocation qui s'affirmera toujours davantage, et à laquelle le destinait peut-être son prénom. Il sera pendant toute son existence préoccupé par les problèmes de l'éducation, considérant sans doute l'enseignement comme un substitut laïque à la carrière rabbinique.

Extrait de l'ouvrage Raymond Aron, de Nicolas Baverez, Flammarion 1993

L'Ecole normale supérieure

Ayant terminé ses études secondaires, Durkheim monte à Paris. Le début est difficile : après avoir fait trois ans de khâgne au lycée Louis-le-Grand, il est enfin reçu à l'Ecole Normale Supérieure en 1879. Il se révèle comme un des étudiants les plus brillants, mais au cours de sa dernière année d'études, il est affecté d'une maladie de peau, sans doute d'origine psychosomatique, et il est classé dernier à l'agrégation. Il semble que ces résultats irréguliers découlent de sa difficulté à s'adapter à la vie parisienne. L'un de ses condisciples a dit de lui, évoquant ces années : "je le voyais attendre anxieusement la fin de l'année, le moment où il pourrait 'retourner vivre avec des personnes simples et bonnes' ".

Néanmoins, C'est pour lui l'occasion d'étudier attentivement des grandes œuvres de la tradition humaniste française (Montesquieu, Rousseau, Saint-Simon, Comte). Il est placé sous l'influence de grands professeurs, en particulier Fustel de Coulanges (qui lui enseigne l'importance capitale de la méthodologie dans les études historiques) et Emile Boutroux (un guide sûr pour l'histoire de la philosophie). Mais sa formation intellectuelle s'accomplit surtout à l'aide de celui qu'il considère comme son maître, Charles Renouvier, le philosophe et le moraliste le plus influent dans la France de la Troisième République.

Il côtoie à l'Ecole des condisciples qui se passionnent pour déchiffrer les secrets de l'histoire et pour discerner les valeurs d'avenir du monde moderne : Blondel, Jaurès, Bergson.

De ce "milieu exceptionnel", Durkheim retiendra deux idées-force : l'importance capitale du travail bien fait, de la clarté et de la rigueur de la pensée, de la production d'une œuvre scientifique fondée sur des bases philosophiques et historiques approfondies ; le souci constant d'appliquer ce travail scientifique au service de besoins réels des êtres humains.
L'objectif de Durkheim sera de constituer une connaissance scientifique des êtres humains en vue d'établir la nouvelle moralité civique, libérale et séculière devant être enseignée dans les écoles du pays.

Début de carrière

Agrégé de philosophie, Durkheim commence sa vie professionnelle en 1882 comme professeur de philosophie aux lycées du Puy et ce Sens, au lycée de Saint-Quentin en 1884 et à celui de
Troyes en 1886.

Les rapports de l'Inspection des Enseignements sont très élogieux à son égard. Sa fonction d'enseignant ne l'empêche pas de travailler à sa thèse de doctorat. Le premier plan et les premières esquisses de ce qui va devenir De la division du travail social se situent entre 1884 et 1886. Il sait que sa recherche portera sur le problème des relations entre "la personnalité individuelle et la solidarité sociale" et qu'au-delà des analyses de textes théoriques elle comprendra une importante partie empirique consacrée à 1'étude du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés mdernes. Et c'est cette étude à la fois théorique et empirique des réalités humaines qui donne lieu à une science nouvelle : la sociologie.

En 1885 Durkheim fait un voyage d'études en Allemagne, et à son retour en France, il publie deux articles qui connaissent un grand succès dans la Revue philosophique où il déclare qu'il faut envisager les faits sociaux d'un point de vue scientifique, c'est-à-dire en les considérant comme des choses.

Louis Liard, directeur de l'Enseignement supérieur, est impressionné par l'idéalisme républicain et par le désir du jeune agrégé de développer une moralité séculière fondée scientifiquement. Il crée pour lui un poste de chargé de cours en science sociale et pédagogie à la Faculté de Lettres de Bordeaux, le premier cours universitaire de science sociale créé en France.

En 1887 Durkheim épouse Louise Dreyfus, fille d'un industriel parisien d'origine juive alsacienne, et le couple va s'installer à Bordeaux.

Professeur à Bordeaux

Le jeune professeur travaille d'arrache-pied pour produire une œuvre qui frappe à la fois par l'unité de son propos et par la variété de ses perspectives. L'unité est évidente : il s'agit d'étudier l'homme, "objet par excellence de la réflexion philosophique". Cette étude s'effectue selon des perspectives variées - philosophiques, sociologiques, pédagogiques, juridiques, économiques, politiques, morales, religieuses - qui sont unifiées sous le terme de "sociologie".

Pour fonder la sociologie, il estime nécessaire de savoir quels sont les liens qui unissent les hommes entre eux. Aussi ses premiers travaux systématiques commencent par l'étude de la famille : c'est le plus simple de tous les groupes sociaux, et celui dont l'histoire est la plus ancienne.

Le travail de Durkheim se concentre autour de ses cours qu'il prépare très en détail et qu'il intègre dans l'ensemble de ses lectures, de ses réflexions et de ses publications. Pendant sa période d'enseignement à Bordeaux, il donnera chaque semaine un cours public de science sociale (devenu dès la deuxième année cours public de sociologie) ; une conférence de pédagogie (devenue par la suite conférence de psychologie et cours de psychologie ou de pédagogie) ; des exercices pratiques pour les candidats à l'agrégation en philosophie.
Le bilan de ces quinze années de travail est impressionnant : mis à part le matériel perdu, on compte sept livres, seize articles majeurs, une correspondance volumineuse, une douzaine de notes critiques et plus de 250 recensions d'ouvrages scientifiques.

Convaincu que la construction du savoir sociologique dépasse la capacité d'un individu et qu'elle a besoin d'un ensemble concerté de travaux spécialisés, Durkheim rassemble une équipe de collaborateurs et de disciples, parmi lesquels ses deux neveux, Henri Durkheim et Marcel Mauss qui deviendra par la suite son principal collaborateur. Ils fondent en 1896 une nouvelle publication, L'Année sociologique. Les rédacteurs se distribuent les différentes rubriques de chaque numéro de la revue où s'accumulent des centaines de recensions et quelques mémoires originaux. Parmi ceux-ci, le Durkheim signe notamment : La prohibition de l'inceste et ses origines (1898), De la définition des phénomènes religieux (1899), Deux lois de l'évolution pénale (1901) et Sur le totémisme (1902).

A côté de ce travail de production scientifique, Durkheim prend part aux tâches administratives de l'Université, s'engage dans des activités de réforme de l'éducation, dans la Ligue pour la défense des droits de l'homme et dans le mouvement d'action laïque.

Louise, son épouse, est pour lui "une étroite collaboratrice qui accepte de consacrer pleinement et joyeusement sa propre vie à l'austère vie de savant de son mari". Elle l'assiste constamment dans ses travaux et porte le poids de l'éducation de leurs deux enfants, Marie et André. D'autre part, ce mariage lui fait connaître l'aisance et le délivre des soucis matériels.

Alors qu'il professe à Bordeaux, l'affaire Dreyfus vient cependant bouleverser sa quiétude. Par sa famille, il est informé des violences urbaines régulières qui se produisent à l'encontre des juifs à Epinal. Pour lui, si "la situation est grave", l'antisémitisme ambiant est "une manifestation superficielle" liée à la "désorganisation morale, profonde" du pays. Convaincu, comme l'ensemble des Israélites, que Dreyfus est innocent, il signe dès janvier 1898 la pétition qui appelle à la révision du procès après la publication de J'accuse d'Emile Zola. Durkheim entre ainsi dans la lutte dreyfusiste.

Lorsque Zola est obligé de quitter la France afin d'éviter la prison, il se désole de l'absence du soutien des socialistes pour la cause. En contact avec Mathieu Dreyfus, le frère du capitaine, il décide alors de rencontrer son ancien camarade de Normale, Jean Jaurès, pour le sensibiliser à la "recherche de la justice". C'est en partie grâce à lui que le dirigeant socialiste s'engage avec passion dans la défense de Dreyfus, qu'il considérait auparavant comme un officier bourgeois dont sa défense ne serait pas prioritaire, et qu'il publiera Les preuves relatives à l'affaire Dreyfus.
Son amitié avec Jean Jaurès conduit Durkheim à s'intéresser au socialisme, auquel consacre un grand cours à Bordeaux (Le Socialisme). Il refuse cependant d'adhérer au Parti socialiste, contrairement à Marcel Mauss..

La chaire en Sorbonne


Emile Durkheim
dans sa jeunesse

En 1902, Emile Durkheim est nommé chargé de cours en Science de l'éducation à Paris. Son programme d'enseignement reste le même, mais le contenu de ses cours se différencie de plus en plus de celui de Bordeaux.
Les cours de sociologie reprennent et complètent parfois l'enseignement professé à Bordeaux ; ils portent sur quatre grands thèmes : la morale, la famille, la religion, pragmatisme et sociologie.
Les cours de pédagogie portent sur trois thèmes principaux : l'histoire de la pédagogie, l'éducation morale à l'école, formation et développement de l'enseignement secondaire en France
Les exercices pratiques pour les candidats à l'agrégation en philosophie sont donnés une fois par semaine.

Durkheim est toujours entièrement pris par ses cours, ses conférences, ses écrits, ses publications, ses multiples responsabilités administratives. La cadence de travail n'a cessé d'augmenter. Le nombre de ses textes importants est inférieur à celui qu'il avait produit dans la période bordelaise. Dans les quinze dernières années de sa vie, il terminera trois livres, sept articles, 276 recensions d'ouvrages scientifiques (dont 210 entre 1903 et 1907). Par contre le nombre de notes, de commentaires et d'interventions publiques augmente considérablement : on peut en dénombrer facilement une bonne soixantaine. Ce qui a beaucoup changé, c'est la part que prend Durkheim comme polémiste et, davantage encore, comme chef de file de l'organisation académique de la sociologie en France.
Il est nommé professeur en 1906, et en 1907, chevalier de la légion d'honneur. En 1910 il est élu membre du conseil d'administration de l'Université de Paris. En 1913 il est titulaire de la chaire de "Science de l'éducation et Sociologie".

Toutefois Durkheim ne s'enferme pas dans la tour d'ivoire académique. Il est un des rares hommes de son temps qui cumule le statut de savant et celui de d'intervenant engagé dans une multitude de querelles difficiles et importantes (politiques, civiques, pédagogiques, morales et religieuses). Devenu un personnage public, il est appelé à siéger à la présidence ou dans les comités de très nombreuses associations à but social ou caritatif.

Le patriote
Dès l'entrée en guerre et suite à la déclaration de 93 intellectuels allemands qui discréditent la France, Emile Durkheim s'insurge et estime que l'élite doit réagir face aux mensonges prussiens. Il signe plusieurs brochures : Qui a voulu la guerre ? (1915) où il démontre la culpabilité du gouvernement allemand et surtout l'Allemagne au-dessus de tout (1915), petit ouvrage dans lequel il étudie la notion de l'Etat ennemi qui repose sur "une morale païenne" et se croit "la plus haute incarnation terrestre de la puissance divine". Comme nombre d'intellectuels juifs, il appelle à la restitution de l'Alsace et de la Lorraine à la France.

La guerre est l'occasion pour lui de se rapprocher de la communauté juive et de siéger dans divers comités dont le but est d'affirmer le patriotisme des Juifs français, de protéger les Juifs de Russie contre les pogromes, de soutenir les orphelins de guerre juifs, et surtout de défendre qui sont en butte à des persécutions antisémites. Présent dans de nombreuses associations patriotiques, il est aussi membre du comité de patronage de l'Oeuvre des orphelins israélites créée par le Consistoire central et l'Alliance israélite universelle, avec d'autres intellectuels juifs comme les professeurs Henri Bergson et Sylvain Lévi. Ceux-ci participent également en 1916 à la Commission historique de recherches, fondée par les mêmes institutions, dans le but de défendre le renom d'Israël dans le contexte de l'union sacrée, en montrant que le particularisme juif ne s'oppose pas aux ambitions universalistes de la République.

Sollicité par le gouvernement, Durkheim préside la Commission des étrangers, chargé d'enquêter sur les persécutions subies par les les engagés volontaires dans l'armée française, notamment dans la Légion étrangère où l'antisémitisme est particulièrement virulent. Ces prises de positions font de lui la cible de politiciens nationalistes. La Libre Parole du 9 novembre 1915 le traite de "Boche au faux nez". Le 25 mars 1916, le conseiller municipal Gaudin de Villaine, l'accuse d'être un espion à la solde de l'ennemi : "...des Français d'une lignée étrangère comme M. Durkheim, professeur à notre Sorbonne, représentent sans doute - ou du moins on l'a prétendu - la Kriegs-Ministerium allemand...". Pour Durkheim, l'accusation est d'autant plus douloureuse qu'il vient de perdre son fils sur le front des Dardanelles.

La guerre est venue briser tous ses espoirs dans la consécration de la rationalité et dans le triomphe de la moralité. La cruelle déception qu'il avait éprouvée lors de l'assassinat de son ami Jaurès en 1914, devient littéralement intolérable lorsque sur le front de Salonique, en 1915, meurt son fils André-Armand Durkheim, cet être chéri entre tous, à qui "ne lui restait plus à franchir que la dernière étape de la carrière de normalien", "un coeur aimant et tendre, foncièrement bon". Incapable de consoler sa douleur, à cinquante-neuf ans, Durkheim s'éteint à Fontainebleau le 15 novembre 1917. "Il meurt de la mort de son fils" dira-t-on alors.

Il est inhumé dans le carré israélite du cimetière Montparnasse.

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