ALFRED Dreyfus

Dreyfus, le Judas français
Une métaphore religieuse antisémite
Christophe STENER
Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, Professeur à l’Université Catholique de l’Ouest


Cet article est une synthèse de nos ouvrages Dreyfus, le Judas français, une métaphore religieuse antisémite, Trente caricatures de l'Affaire commentées, BOD 2020, ISBN-10 : 2322205028 et Dreyfus, le Judas français, Iconographie antisémite de l’Affaire, Trois cents caricatures commentées, Bod 2020, ISBN-10 : 2322104493.
Ces deux ouvrages sont eux-mêmes des développements de notre ouvrage Iconographie antisémite de la vie de Judas Iscariot dont les deux premiers tomes, T I – Sources religieuses et T II – Art chrétien sont parus, trois tomes à paraître.
Nos ouvrages peuvent être consultés en ligne sur https://www.bod.fr/librairie/ Amazon, Fnac, Decitre…

La parade de Judas
"Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race" écrit Maurice Barrès dans La parade de Judas, sa relation de la "parade d’exécution" le 5 janvier 1895 de la sentence de dégradation du capitaine Dreyfus dans la grande cour des Invalides : "Devant la grille de l’école, place de Fontenoy, la foule enfle, difficilement contenue par la police. Elle s’énerve tandis que croît l’attente. On entend les premiers cris "mort aux juifs… à mort Judas" : spectacle "plus excitant que la guillotine".

Judas, une métaphore antisémite
"Judas !" est une métaphore religieuse antijudaïque vieille de deux mille ans, nulle surprise donc que les caricaturistes des journaux de la Maison de la Bonne presse, La Croix et Le Pèlerin, l’emploient. L’accusation est si chargée de sens obvie que des feuilles non religieuses, que des chansons de rue en usent. L’Eglise catholique de l’époque de l’Affaire en lutte contre l’athéisme et la maçonnerie ne fait pas mystère de son antisémitisme. La Croix du 30 août 1890 affirme être "le journal catholique le plus anti-juif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs". Les trente deniers, le traître baiser de Judas, la crucifixion, la pendaison, la damnation de Judas sont les principales thématiques allégoriques.

Traître

Sur ce dessin de Chanteclair dans La Libre parole
(10 novembre 1894) titré
"A propos de Judas-Dreyfus",
Edouard Drumont tient à bout de pincettes un Dreyfus, avorton coiffé d’un casque allemand à pointe, tandis que l’Armée veille en arrière-plan.

La trahison de la France vaut celle de Jésus
aux yeux des nationalistes.

Judas défendu par ses frères

Titre du dessin de Charles Huard (?) paru
dans La Libre parole illustrée du
14 novembre 1896, montrant des Juifs
distribuant l’écrit de Bernard Lazare
Une erreur judiciaire
, sous les yeux d’un
policier qui se laisse corrompre.

Les trente deniers
"Le traître"
Heidbrinck, Le Rire, 5 janvier 1895.

Le traître Dreyfus les mains liés derrière le dos, le sabre brisé de sa dégradation au sol, se détourne de honte d’une foule de femmes, vieillards et enfants qui le conspuent et s’effraient d’un canon braqué sur eux du trou de la muraille (celle de la défense de la France que sa trahison a causée).

Légendé : "- Qu’est-ce que Dreyfus ? - C’est l’homme qui pour trente deniers a voulu rendre veuves toutes les femmes de France, faire pleurer des larmes de sang aux petits enfants et livrer ses compagnons d’arme aux balles de l’ennemi."

L’avarice est, selon la doxa chrétienne, la raison pour laquelle Judas a vendu Jésus.

De même Dreyfus a vendu des secrets militaires à l’ennemi allemand pour de l’argent.
Bobb intitule ce dessin de La Silhouette du 20 septembre 1896,
"De Judas à Dreyfus".

Dreyfus en villégiature sur l’île du Diable se fait servir des mets raffinés par un gardien. Sur la table une enveloppe cachetée comme celle du fameux bordereau de la trahison. Judas au long nez sémite et haillons, dans un sabir supposé moquer le parler des Juifs alsaciens s’exclame :
"La foilà pein la brogrès ! Auchour’tui une ponne bedide drahison ça raborde le pien-être ! Te mon demps ça rabordait 30 teniers !!!"

On sait que les conditions d’enfermement de Dreyfus sur l’île au diable furent tout sauf idylliques, surveillé nuit et jour, mis aux fers la nuit.

Baiser de Judas
L’hypocrite baiser donné par Judas à Jésus, pour faire reconnaître celui-ci par la troupe venue l’arrêter à Gethsémani, inspire des variations antidreyfusardes.
Le baiser à Marianne


Alfred Naquet homme politique juif, successivement anarchiste, boulangiste, fut défenseur du divorce, député et sénateur.

On le voit ici debout sur un tabouret baisant la statue de Marianne sur un dessin d’Alfred Le Petit, dessin publié par La Libre parole en 1893 titré "Le baiser de Judas".
Le baiser à Dreyfus


Dans ce "baiser de Judas" par Orens de 1904, le Général André, qui avait rouvert le dossier de la révision et qui tomba sur l’affaire des fiches, est montré accroché au cou de Dreyfus qu’il baise au front.

Dreyfus est dégingandé, chaussé d’immenses pantoufles, le nez long et rouge ; dans sa poche un papier marqué "Retraite", celle que le capitaine rétabli dans ses droits pourrait obtenir (et qu’il liquida en 1906) avec le grade de Commandant.
La trahison, un commerce


Un dessin du Pèlerin intitulé "Ecole commerciale" montre un Juif demandant à son fils devant un tableau d’exposition représentant le Baiser de Judas :
"Quand tu seras grand mon petit Jacob, qu'est-ce que fendras ?"

Sur cette carte postale de Théophile Busnel "Le baiser de Judas", on aperçoit sur la rive d’un fleuve, le Rhin probablement par allusion à l'accusation faite à Dreyfus de livrer la France aux Allemands, une foule habillée d’habits bretons, choix qui s'explique, malgré l’incohérence géographique par l’éditeur rennais.

La foule fait corps avec le Christ qui regarde Dreyfus avancer comme il regarda, selon les Évangiles, Judas venu le livrer. En arrière-plan trois disciples qui dorment sur un mont évoquant celui des Oliviers et Gethsémani. En arrière-plan, une église. Dreyfus, nouveau Judas, vient, escorté d’un groupe de soldats romains et de soldats prussiens en embuscade, se saisir de Jésus. Un petit groupe de sarrasins dissimulés renvoie à l’accusation ancienne car remontant aux Croisades de collusion des Juifs et des musulmans. Un rabbin (?) et un banquier juif qui tient un sac d’or se réjouissent en première ligne.

Des journalistes, deux journaux Dreyfusards dans les poches, l’Aurore, le journal de Gambetta où Zola publia le 13 janvier 1898 son "J'accuse" et La Lanterne, journal républicain anticlérical de Victor Frachon, désignent l’ennemi : l’Eglise et la Patrie. Un cochon, probablement une Judensau (truie juive), est porté en bout d’une hampe surmontée du Supplément de la Lanterne.

Dreyfus avance, armé d’une corde pour attacher Jésus. A la droite de Jésus, Pierre s’apprête à tirer sa dague pour le protéger. Au sol, au premier plan gît une pieuvre marquée des symboles maçonniques qui lance des traits vers la foule chrétienne. Une chauve-souris, probable symbole de Satan, obscurcit un soleil noir comme au moment où mourut le Christ sur la Croix.

Le chemin de Croix
La Croix, LE symbole chrétien, devient celle du chemin de Croix mérité par le traître.

Sur "La récompense de son crime" par Stella est dessinée la dégradation de Dreyfus qui porte sa croix tandis qu’on brise son sabre.
La pendaison de Judas
Selon le dessin de Lepneveu dans ce n° 35 du Musée des horreurs (juin 1900) la seule "amnistie populaire" que mérite Dreyfus c’est de finir pendu comme Judas.
Damnation
Judas selon la tradition chrétienne fut damné pour sa faute, Dreyfus mérite lui aussi d’aller aux enfers pour sa trahison selon ce dessin de Lionel Royer paru dans Le Journal illustré de janvier 1895 qui montre la France tenant le fléau de la justice, accompagné d’un ange tenant un écriteau marqué "Judas", suivi par des soldats français, chassant Dreyfus dont l’uniforme a été déchiré lors de sa dégradation et qui, se cachant le visage de honte, tenant à la main une bourse dont s’échappe des pièces, descend vers les enfers.

"Une shoah de papier"
"Traître, métèque, apatride", le Juif doit être chassé de France. L’appel au pogrom est explicite dans certains dessins de presse.

Chasser les Juifs de France


"Vos gueules eh Judas !" s’intitule cette chanson de Charles Aubert,
décorée d’un dessin où un zouave français chasse à coups de pieds
unJuif tenant une bourse répandant ses pièces, et dont le refrain est
le suivant :

"Espoir bien doux.
Nous s’rons les maîtr’ chez nous
Nous n’voulons plus d’filoux
A bas les Youtres ! L’moment est v’nu
D’chasser comme il est dû
A grands coups de pieds dans l’cul
Tous ces Jean-foutres !"

Brûlement en effigie
La presse et les rapports de police rapportent le brûlement en effigie de Mathieu Dreyfus, frère d’Alfred Dreyfus, à Montmartre, comme le montre Le Petit Parisien en 1898 :

Un mannequin à la figure de Matthieu Dreyfus portant un écriteau marqué "Dreyfus à la potence. Vive la France !" est enflammé lors d’un monôme par des jeunes dont certains déguisés
(?) ou vrais magistrats.

"Au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy (le 11 janvier 1898) des "artistes de Montmartre, suivis d’une foule d’ouvriers et d’ouvrières" brûlent en place publique un mannequin à l’effigie de Mathieu Dreyfus : un gibet est dressé et, à l’aide d’une corde, on pend le pantin de paille. Un cri éclate : "Brûlons Dreyfus !" L’effigie s’enflamme et la foule chante sur des airs de lampions : "Les sales Juifs ! Les sales Juifs ! Les sales Juifs !" rapporte un rapport de police.

Plusieurs artistes montmartrois, Caran D’Ache, Poulbot, notamment étaient violemment antidreyfusards.
Brûlement en effigie d'Emile Zola sur un autodafé de ses ouvrages

Brève journalistique : "Bravo les Soldats ! On nous écrit d’une ville frontière : Les sous-officiers des régiments de garnison dans notre ville ont décidé de nettoyer leur bibliothèque des livres de Zola et de brûler ses œuvres. L’opération a été faite séance tenante dans la cour de la caserne. Voilà un exemple à suivre." (La Patrie)

La pratique de brûler en effigie Zola sur un autodafé de ses ouvrages se pratiquait aussi à Paris comme le montre ce dessin de Huard pour La France illustrée du 29 janvier 1898.

La pendaison, le brûlement, l’explosion symboliques d’une effigie de Judas se pratiquent encore de nos jours Cf. T. III de notre ouvrage Dreyfus, le Judas français – Antisémitisme de l’iconographie de l‘Affaire.
La presse et les rapports de police rapportent le brûlement en effigie de Mathieu Dreyfus, frère d’Alfred Dreyfus, à Montmartre, comme le montre Le Petit Parisien en 1898 :

Un mannequin à la figure de Matthieu Dreyfus portant un écriteau marqué "Dreyfus à la potence. Vive la France !" est enflammé lors d’un monôme par des jeunes dont certains déguisés ( ?) ou vrais magistrats.

"Au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy (le 11 janvier 1898) des "artistes de Montmartre, suivis d’une foule d’ouvriers et d’ouvrières" brûlent en place publique un mannequin à l’effigie de Mathieu Dreyfus : un gibet est dressé et, à l’aide d’une corde, on pend le pantin de paille. Un cri éclate : "Brûlons Dreyfus !" L’effigie s’enflamme et la foule chante sur des airs de lampions : "Les sales Juifs ! Les sales Juifs ! Les sales Juifs !" rapporte un rapport de police.

Plusieurs artistes montmartrois, Caran D’Ache, Poulbot, notamment étaient violemment antidreyfusards.
Brûlement en effigie d'Emile Zola sur un autodafé de ses ouvrages

Brève journalistique : "Bravo les Soldats ! On nous écrit d’une ville frontière : Les sous-officiers des régiments de garnison dans notre ville ont décidé de nettoyer leur bibliothèque des livres de Zola et de brûler ses œuvres. L’opération a été faite séance tenante dans la cour de la caserne. Voilà un exemple à suivre." (La Patrie)

La pratique de brûler en effigie Zola sur un autodafé de ses ouvrages se pratiquait aussi à Paris comme le montre ce dessin de Huard pourLa France illustrée du 29 janvier 1898.

La pendaison, le brûlement, l’explosion symboliques d’une effigie de Judas se pratiquent encore de nos jours Cf. T. III de notre ouvrage Dreyfus, le Judas français – Antisémitisme de l’iconographie de l‘Affaire.

Les Juifs, à la lanterne !


Ainsi aurait pu être titré ce dessin de Caran D’Ache dans Psst… ! n°32 (10 septembre 1898, titré "La Révision et l'Israël", par laquelle il oppose le "populo" à "Abraham" qui jouent au "jeu de la révision" (celle du procès de Rennes de 1899).

Le populo :
"si je perds je deviens votre esclave à perpet’, si je gagne je vous accroche la lanterne".
Il est tellement sûr de la défaite dreyfusarde qu’il prépare déjà la corde pour un Abraham inquiet.

La corde évoque le slogan révolutionnaire "les aristocrates à la lanterne" mais aussi, bien évidemment, le suicide de Judas.

Contre caricature Dreyfusarde



Dans le combat à "fusain moucheté" que se livre les deux camps, les Dreyfusards ont recours eux aussi aux allégories religieuses, mais les protagonistes en sont tout autres.

Ibels, dans sa série Les légendes du siècle de 1899 titre "Pitié - Le coup de l’éponge" une image montrant le général Mercier qui tend au bout de son sabre une éponge vinaigrée à Dreyfus crucifié.

Dédicacée :
"Pour Joseph Reinach, son admirateur et ami G.H. Ibels".

Conclusion
Désigner Dreyfus comme un "Judas" pour les polémistes et caricaturistes est une évidence. La métaphore religieuse emporte toute la force d’une vindicte ancienne de presque deux mille ans. Nul besoin de caricaturer racialement Dreyfus, il a trahi la France chrétienne, celle de Vercingetorix et de Jeanne d’Arc. Avec le topos du "Syndicat Dreyfus" (le complot judéo-maçonnique), c’est un des codes iconographiques les plus efficaces.
La caricature antidreyfusarde constitue un fond imagier où ira puiser la presse collaborationniste pendant la seconde guerre mondiale. Ainsi la revue de la collaboration Je suis partout titrera un éditorial de Lucien Rebatet "Les Juifs et la France" en reprenant en 1939 un dessin de Caran D’Ache, publié en 1898 dans Psst… !

"Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde"
Bertold Brecht, La résistible ascension d'Arturo Ui, 1941


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