ALFRED DREYFUS

Hanouka et la liberté religieuse
extrait de L'UNIVERS ISRAÉLITE, 24 décembre 1897


Menora (lampe) de Hanouka d'origine allemande - coll. Cohen-Yashar
La fête de Hanoukka, que nous célébrons depuis deux mille ans, éveillera sans doute cette année de tristes réflexions chez beaucoup de nos coreligionnaires. Les lumières que nous faisons briller dans nos maisons rappellent la victoire de la liberté de conscience sur l'intolérance. Hélas ! l'intolérance n'a pas désarmé !

Nous n'avons plus en face de nous un tyran cruel, interdisant sous peine de mort l'exercice de notre culte, mais nous avons des ennemis hypocrites qui, tout en se défendant d'en vouloir à notre religion, rêvent notre déchéance, et qui invoquent contre nous de prétendus arguments de race, ou attaquent la morale du judaïsme, espérant faire oublier ainsi les Provinciales de Pascal et les maximes des jésuites.

On ne s'en prend pas à notre religion. C'est vrai le plus souvent. Si en Russie les juifs n'ont pas de droits politiques, on ne les baptise pas de force. On ne les convertit pas non plus en Roumanie, mais on traite d'étrangers ceux qui ont versé leur sang pour leur patrie, et on les pille avec l'autorisation du gouvernement. Si l'on attaque les synagogues, comme en Bohême, c'est par simple entraînement. En Algérie on ne pardonne pas aux juifs d'être devenus Français et électeurs. En France nos adversaires sont exaspérés de ce que nous occupons une place importante, relativement à notre petit nombre, dans les lettres, les arts, l'armée, la magistrature.

Si nous consentions à ne pas avoir d'autre métier que celui de chiffonnier ou de fripier, on nous laisserait tranquilles. On se contenterait de plaindre notre abjection. Mais nous prétendons avoir des droits égaux à ceux de nos concitoyens. De là cette campagne éhontée, qui a déjà porté des fruits terribles. Car il paraît avéré qu'on a osé violer la justice et l'équité à l'égard d'un officier français parce que cet officier était juif. Et si nous sommes heureux de voir des doutes, et plus que des doutes s'élever contre sa culpabilité, nous ne pouvons nous dissimuler que sa réhabilitation soulèvera des haines effroyables, parce qu'elle mettra à nu les vilains sentiments des uns et la faiblesse coupable des autres, parce qu'elle montrera qu'une presse vénale a su imposer sa volonté à des hommes pour qui une haute situation semblait une garantie d'indépendance.

Il ne s'agit pas de fanatisme, je le crois, chez les meneurs de l'antisémitisme, et j'admets très volontiers que les journalistes ennemis des juifs n'ont pas de convictions profondes. La guerre n'est pas déclarée entre le catholicisme et le judaïsme, et les luttes religieuses ont un tout autre caractère qu'au temps d'Antiochus ou au moyen-âge. Mais, d'une part, le judaïsme représente la liberté de penser en face des théories absolutistes des cléricaux, et, d'autre part, les juifs ont acquis une situation que leurs concurrents voudraient leur enlever. On veut se venger sur les juifs des progrès des idées libérales et défaire l'œuvre de la République ; d'un autre côté on cherche à arrêter par des moyens détournés l'activité intellectuelle et matérielle des juifs. Après les juifs on passera aux protestants, après les protestants aux libres-penseurs.

Tandis qu'autrefois les persécutions religieuses se produisaient ouvertement, elles se sont transformées maintenant en une sorte de protectionnisme honteux. Écarter les juifs des fonctions publiques et supprimer la liberté de conscience ensuite, voilà le double but des antisémites. C'est pour cela qu'ils usent et abusent de la liberté de la presse, qu'ils aboliront quand ils seront les maîtres.

Notre cause n'est donc pas seulement la cause du judaïsme, c'est la cause de la liberté, la cause de la justice que nous défendons ; c'est le droit des minorités que nous avons à affirmer. Nous avons besoin de beaucoup d'énergie, et si pour le moment nous n'avons pas, comme les Maccabées et leurs vaillants compagnons, à exposer notre vie, nous avons du moins à consacrer une partie de notre temps et de notre argent à soutenir le combat pour la liberté, non pas seulement de la religion juive, mais de la conscience de tous les hommes.

Il y a un siècle, les principes de la Révolution française venaient d'être proclamés, quand à la liberté succéda le régime de la terreur. En ce moment, après vingt-sept ans de République, nous vivons sous la terreur de la presse à scandales. Nous juifs, ne sommes pas les seuls à en souffrir ; c'est pourquoi nous devrions essayer de rallier à nous tous ceux qui sont partisans de la liberté et avant tout de la liberté de conscience.

Je me suis souvent demandé si le meilleur moyen de combattre l'antisémitisme ne serait pas de lui opposer une ligue où entreraient des hommes de toutes les religions et même des hommes qui n'ont pas de religion, et qui aurait pour but de faire respecter les droits de la conscience individuelle. Une telle ligue aurait peut-être une action plus étendue que des sociétés juives, si dévoués qu'en soient les membres, car elle comprendrait des hommes de toutes les opinions et de tous les partis réunis par l'amour de la justice.

Espérons qu'il viendra un moment où, en allumant les lampes de Hanoukka, nous proclamerons le triomphe définitif du droit sur la force, et que l'humanité entière dira la parole divine qu'entendit le prophète Zacharie, contemplant le chandelier à sept branches :

לא בחיל ולא בכוח כי  אם ברוחי אמר ה' צבאות                
 "Non par la force ni la violence, mais' par l'esprit divin, par l'esprit de concorde, de justice et de liberté."
R. T.


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