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L'AFFAIRE DREYFUS
- suite du dossier -
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Aussitôt la presse de droite ouvre le feu : un article de La Libre Parole, probablement écrit par Henry, accable Picquart qu'il accuse d'être l'âme du complot contre Esterhazy. Le Figaro publie des lettres d'Esterhazy, où le comte s'y montre sous un jour particulièrement peu patriotique. Le général de Pellieux conclut son rapport en transférant Esterhazy en Conseil de guerre. Mais il demande aussi une commission d'enquête pour la mise en réforme de Picquart. Esterhazy est acquitté en trois minutes, à l'unanimité. Picquart est interné au Mont-Valérien, puis expédié en Tunisie. Quant à Scheurer-Kestner, il n'est pas réélu vice-président du Sénat.
Malgré ce rebondissement, l'Affaire Dreyfus retombe au point mort : la première tentative de révision a échoué. Le soutien de la presse n'a pas été suffisant, et la presse de droite a suffisamment montré sa puissance lors de l'affaire Esterhazy. Ni les pouvoirs publics, ni le Parlement, n'ont voulu rouvrir la querelle. Qui oserait résister à de telles puissances ?
Cette audace, seul un homme isolé pouvait l'avoir.
L'écrivain Emile Zola, écoeuré depuis plusieurs années
par les campagnes nationalistes et antisémites, tôt
convaincu de l'innocence de Dreyfus, s'engage dans la
lutte par Sa Lettre ouverte au président de la
République. Puisque c'est la presse qui, pesant sur le
gouvernement plus encore que sur l'opinion, étouffe toute
chance de révision, c'est par la presse que Zola décide
d'accomplir l'acte dont Jules Guesde dira qu'il fut "le
plus grand acte révolutionnaire du siècle". En quelques
heures, plus de 200 000 exemplaires de "J'accuse", publié
dans L'Aurore le 13 janvier 1898, sont vendus. C'est "la
plus grande journée de l'Affaire", celle qui, en tout
cas, restitue au moment désespéré, force et confiance aux
partisans de Dreyfus. Zola vient de porter un coup
décisif devant l'opinion. Finies les interventions
politiques et les pétitions silencieuses. Le débat est
maintenant dans la rue. C'est Zola qui, en moins d'un
mois, donne à l'Affaire Dreyfus sa dimension nationale.
Aux pouvoirs publics de se défendre !
Sous la pression du parlement, le président du Conseil
doit accepter d'attaquer Zola en justice. la vraie
bataille va commencer. Dreyfus, devenu un mythe grâce à
Zola, reste au centre du conflit. Les dreyfusards sont
eux-mêmes surpris de l'ampleur que prennent les choses.
Comme il doit être traduit devant une juridiction civile,
Zola pense pouvoir porter directement l'Affaire devant
l'opinion, et refaire un jugement sans huis-clos, sans
dossier secret, en toute clarté, comme s'il s'était
substitué à Dreyfus.
A partir de ce moment critique, l'Affaire va suivre deux cours parallèles :
Picquart et Zola disparus ; Jaurès, Clémenceau et Reinach hors du Parlement (ils ne sont pas réélus aux élections de 1898), quelle chance les partisans de la révision ont-ils encore de triompher ? Zola écrit : "Je n'espère plus que dans l'inconnu, dans l'imprévu. Il nous faut le coup de foudre tombant du ciel". Ce coup de foudre, ce sera la découverte du "faux Henry", le 13 août 1898.
"Aujourd'hui, dans le cabinet du ministre de la Guerre, le lieutenant-colonel Henry a été reconnu et s'est reconnu l'auteur de la lettre en date d'octobre 1896, où Dreyfus est nommé. Le ministre de la Guerre a dordonné immédiatement l'arrestation du lieutenant-colonel Henry, qui a été conduit à la forteresse du Mont-Valérien."Que s'est-il passé ? Emu par les campagnes de presse qui affirment la nullité des pièces du dossier, le général Cavaignac, nouveau ministre de la Guerre, a ordonné un nouvel examen. Un officier anti-dreyfusard de son cabinet, le capitaine Cuignet, s'est aperçu que la pièce signée "Alexandrine", dont le Ministre avait fait été à la tribune, n'avait pas été écrite sur un papier homogène. Il en avertit Cavaignac, qui convoque aussitôt Henry. Celui-ci commence par nier, mais finit par avouer qu'il a effectué une falsification, "pour donner plus de poids à la pièce".
Le lendemain, entre 3 et 4 heures de l'après-midi, Henry se tranche la gorge avec un rasoir que l'on a laissé dans sa cellule.
La presse anti-dreyfusarde est consternée. La Libre Parole commémore Henry en ces termes : "une âme simple, un fervent de l'uniforme, affolé par la campagne juive." Mais dans l'ensemble, la presse reconnaît la nécessité de la révision. Qui peut s'y opposer ? L'Univers analyse ainsi l'état de l'opinion publique : "elle ne prend pas parti pour la révision, elle prend son parti de la révision."
Les conséquences de l'Arrêt sont immédiates : Zola rentre en France (il s'était réfugié en Angleterre), Picquart est libéré, Mercier est accusé de communication illégale de pièce. L'affichage de la décision de la Cour est voté à la Chambre. Le parti Dreyfusard a obtenu une victoire décisive.
Le 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant-chef entre précipitamment dans la case de Dreyfus, à l'Ile du Diable, et lui remet une note :
"Veuillez faire connaître immédiatement au capitaine Dreyfus le dispositif de cassation ainsi conçu : "La cour casse et annule le jugement rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, et renvoie l'accusé devant le Conseil de Guerre de Rennes, etc."Le capitaine cesse d'être soumis au régime de déportation et devient simple prévenu ; il est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.
"Ma joie, écrit Alfred Dreyfus, fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture où j'avais été cloué pendant cinq ans... L'aube de la justice se levait pour moi".
"Une boule de chair vivante, disputée entre deux camps de joueurs et qui, depuis six ans, n'a pas eu une minute de repos, vient d'Amérique rouler au milieu de notre bataille."
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C'est sur la personne du général Mercier, bien plus que sur celle de Dreyfus que se concentre, pour l'opinion, tout l'intérêt du procès. Jusqu'au bout, les juges conserveront l'impression que le gouvernement et le général Mercier ne veulent pas leur dire la vérité, et cette pression morale est plus forte que les preuves.
Après délibération, le verdict, acquis par cinq voix contre deux, se prononce à nouveau pour la culpabilité à laquelle on ajoute les "circonstances atténuantes", et condamne Dreyfus à dix ans de travaux forcés.
Cette solution invraisemblable suscite les commentaires les plus passionnés :
"il est incroyable, dit Jaurès, et sans précédent que l'arrêt qui attribuait à Esterhazy le bordereau sur lequel, en 1894, Dreyfus avait été condamné n'ait pas trouvé dans l'organe du Ministère public à Rennes le défenseur qui lui était dû à la Cour de Cassation."A aucun moment il n'a été question de la culpabilité d'Esterhazy. Dreyfus seul, comme en 1894; comme si rien ne s'était passé depuis, est mis en cause, et de telle façon qu'il ne peut être défendu. Pour tous ses partisans, c'est un effondrement.
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Cependant, le gouvernement sort de son inaction et propose de gracier Dreyfus, qui signe aussitôt son pourvoi en cassation. Clémenceau s'en indigne : "Après avoir soulevé tout un peuple pour la justice, il est immoral de lui demander de retourner chez lui avec la grâce d'un individu." Jaurès est de cet avis, mais Reinach et Bernard Lazare soutiennent, avec Mathieu Dreyfus, que seule ma grâce peut mettre un terme aux souffrances de leur malheureux ami. "Bon ! ricane Clémenceau, vous voilà d'accord avec l'état-major."
Dreyfus, lui non plus, n'était pas partisan du recours en grâce. Non pas, parce qu'il rejoignait Clémenceau dans le désir de faire triompher les principes dreyfusistes, mais parce qu'il craignait que la grâce ne lui ferme définitivement la voie de la réhabilitation. Il a fallu toute la persuasion chaleureuse de son frère et de Bernard Lazare pour qu'il accepte.
Dès lors, la presse et l'opinion publique se désintéressent de l'Affaire.
La réhabilitation de Dreyfus se fera quelques années plus tard, sans passion. Après l'amnistie votée à la Chambre, la Cour de Cassation annule le jugement de Rennes le 12 juillet 1906, disant qu'il a été prononcé "par erreur et à tort". Dreyfus sera nommé chef de bataillon.
Mais il fallait que l'imagination populaire trouvât dans l'Affaire, à son épilogue, une autre image d'Epinal : ce fut le 21 juillet 1906, dans la même cour de l'Ecole militaire où avait eu lieu la dégradation, la cérémonie de la décoration de Dreyfus : il reçut en effet la Légion d'Honneur des mains du général Gillain, en présence de Picquart, promu général. Ainsi Dreyfus était-il lavé, d'abord de la condamnation injuste, mais aussi du "dreyfusisme".
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| L'Affaire Dreyfus - début du dossier |
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