Raymond  HEYMANN
1919 - 2009
par le Rabbin Claude Heymann
Extrait de l'Almanach du KKL Strasbourg, 2010


 
Durant de nombreuses années, Raymond Heymann ז''ל a été le président du K.K.L. à Strasbourg avant de faire son alya. Il a joué un rôle très important dans la renaissance de notre association au lendemain de la deuxième guerre mondiale et a participé à la mobilisation de notre communauté au moment de la naissance de l'Etat d'Israël. C'est à son fils, le rabbin Claude Heymann, que nous avons demandé de rédiger ce in memoriam. qui nous révèle une autre facette de ses multiples activités.

Je réponds avec plaisir aux souhaits du comité de rédaction de l'Almanach du K.K.L qui m'a demandé d'évoquer le souvenir de mon père Raymond Heymann ז''ל. Je limiterai mon propos à sa jeunesse et surtout à la période de la guerre.

Mon père est né en 1919 à Strasbourg au foyer de Manuel Heymann et de Jeanne née Kahn, il fut prénommé Raymond comme le président de la république Raymond Poincaré - précisait-il. Il passe sa jeunesse à Strasbourg et poursuit sa scolarité, qui se déroule sans anicroche jusqu'en troisième, il y est toujours prix d'excellence. Il fréquente, à l' instar des autres enfants juifs, le Talmud Thora de la communauté de Strasbourg et fait sa bar-mitsva en lisant trois versets le jour de Shemini Atséret en la synagogue du quai Kléber.

Rêvant de seconder son père dans le commerce de chaussures, il entre pour trois ans à l'école de commerce et fait un stage chez un chausseur à Paris. Il est donc prêt à entrer dans la vie active lorsque le ciel s'assombrit sur l'Europe. Les événements se précipitent et il seconde efficacement en cette fin 1939 son père au moment de l'évacuation en faisant des allers et retours, entre Strasbourg et Gérardmer (où ils sont repliés avec sa sœur Simone née en 1923) pour y apporter, en voiture ou même en cars (loués) le stock de chaussures resté en rade et qu'ils essaieront de vendre sur place aux commerçants de la région.

Puis, comme beaucoup, les Heymann se jettent sur les routes du Sud le 14 juin, jour de la prise de Paris par les Allemands. Ils s'arrêtent à Murat à court d'essence et c'est là que décède Aaron Kahn, le père de Jeanne. Ils finissent par aboutir à Montpellier où ils retrouvent les Camille Winter, leurs amis de toujours. Mobilisé le 8 juin 1940, Raymond est cantonné avec son régiment dans le sinistre camp de Barcarès, près de Perpignan. Après l'armistice, les appelés de sa classe constituent à Lodève, (50 km de Montpellier) un des premiers chantiers de jeunesse du Maréchal Pétain.

Montpellier accueille de multiples réfugiés qui s'organisent et créent une vie communautaire juive plurielle. Il y fait connaissance de « Rabbi Schilli » (1906-1975) et garde un souvenir très marquant des offices de Tichri 1940, sous la direction de celui qui deviendra et restera pour toujours sa référence en matière de judaïsme. Parallèlement à cette rencontre, la communauté de Montpellier constituera pour le jeune Raymond Heymann un passage vers des horizons nouveaux. Ainsi raconte-til :

"j'y ai côtoyé (rue Marceau à la J.J.M.) des juifs de l'Est, des réfugiés de Belgique, du Luxembourg. Je ne connaissais que le milieu juif alsacien, la découverte des rites polonais et sefarad (il y fit également connaissance de juifs originaires de Turquie et de Saloniqu), l'ouverture, sur le monde juif, eurent le pouvoir subconscient d'émousser le traumatisme de la défaite, du statut des Juifs, de l'avenir bouché et redoutable".

Libéré des Chantiers de jeunesse au mois de janvier 1941, il étanche pendant un an sa soif (sa rage ?) de connaissances et suit des

"cours d'hébreu, d'anglais et d'espagnol en prévision d'une émigration aux U.S.A ou d'un passage en Espagne".
Ces espoirs d'émigration déçus, il entreprend (janvier 1942) d'apprendre un métier manuel - il faut bien qu'il gagne sa vie - et choisit la cordonnerie à l'école de Romans (Drôme) avec son cousin Hubert Hallel, cette formation durera six mois. Le soir
"dans une mini salle de bains glaciale, à l'aide du 'Houmach  Soncino (avec traduction anglaise) d'une Bible Segond et d'un dictionnaire très pauvre"
il se perfectionne en matières juives.

Mais d'où lui vient le sens des responsabilités? Sans aucun doute, son caractère trempé y est pour beaucoup, mais en lisant ses notes on constate que l'exemple du Rabbin Henri Schilli et la forte personnalité du jeune Raymond Winter (1923 - fusillé en 1944) sont déterminants. Dès le printemps 1942, Raymond Winter prend l'initiative de cacher les Juifs étrangers et leur fait apporter des repas par les jeunes El.

Après une tentative manquée de passage en Espagne en compagnie de Raymond Winter et d'André Blum (1921-1990) dans l'espoir de gagner l'Angleterre, il vit à Montpellier, dans "une douce gola"- un exil doré, sans autre entrave que le couvre-feu. Une communauté chaleureuse et unie s'épanouit dans une ambiance pleine de créativité. En témoigne l'aide qu'il apporte à André Blum dans la conception (avant de compter parmi les premiers acteurs) de la pièce Les fiancés de Bouxwiller écrite par ce denier, dont le texte en français mêlé de judéo-alsacien reste un témoignage intéressant de l'atmosphère qui règne alors :

"Les séances de rédaction et les répétitions, avec les fous rires nous permirent d'oublier nos graves soucis et l'avenir bouché".
Cette satire
"connut un triomphe : nos réfugiés d'Alsace sevrés de leur terroir et de leur yiddisch-alsacien étaient aux anges, les larmes étaient bien de joie, mais surtout d'émotion".

Petit à petit l'étau se resserre. Frappé, je dirai presque dans son honneur d'homme et de Juif par la traque de ses coreligionnaires, il ne peut rester sans réagir. Témoin du drame de la déportation, il assiste impuissant au départ des premiers trains pour Drancy, au début de l'automne 1942, alors qu'il aide Rabbi Schilli à secourir les juifs étrangers internés au camp d'Agde. Il en retient une

"vision inoubliée : Monsieur Orenstein qui prie debout à la porte du wagon à bestiaux, ses tephilines sur la tête, enveloppé de son talith".
Je ne suis pas loin de croire que cette scène, à elle seule orientera définitivement sa vie au niveau religieux.

Soutien matériel aux personnes cachées, faux papiers tout s'enchaîne... Il continue cependant sa formation professionnelle et entre avec son cousin Hubert Hallel au collège technique de Nîmes, pour s'initier au montage des chaussures à la machine, tout en suivant l'enseignement du Rabbin Hamburger, de qui il reçoit ses premières notions de Guemara (Talmud).

Cependant l'invasion par les Allemands de la zone libre, en novembre 1942, oblige les Juifs à se fondre dans la nature. Après le départ de ses parents pour Camarès (Aveyron, à
80 km de Béziers), il s'installe seul à Nîmes pour ses études et fait la connaissance de Jean-Jacques Rein ( 1920 - déporté vers Sobibor en 1943), responsable E.I du sauvetage d'enfants. Il accepte très vite de convoyer quelques jeunes à Nice pour les mettre à l'abri.

Il prie tous les matins chez le grand rabbin Ernest Weill (1865-1947), tandis que le Rabbin Henri Soil (plus tard à Aix-les-Bains) l'initie à la lecture de la Thora. Il lira toute la sidra de Shemini, la veille de Pessa'h 1943, avant d'aller passer le Seder chez ses parents, désormais à Camarès où ils sont moins exposés.

Envoyé à Nice par le rabbin H. Soil (1909 -1995), afin d'y acheter des matsoth pour Pessa'h, il découvre la ville : un havre de paix, situation due aux conditions favorables aux Juifs, en vigueur dans la zone italienne. Il n'a, dès lors, qu'une idée en tête : trouver du travail et s'y installer pour échapper au STO. Raymond Heymann intègre très vite le Mouvement de Jeunesse Sioniste (MJS) qui, aux côtés des E.I, parvient à cacher et à secourir de nombreuses familles, maintenant dans la clandestinité. En effet, les Allemands arrivent le 9 septembre 1943, après l'armistice signé par les Italiens avec les Alliés. Pour gagner sa vie, il cherche un emploi : un fabricant de chaussures sur mesure pour dames l'engage, et pour éviter de travailler Shabath, il fait des heures supplémentaires pendant la semaine. Ces journées bien remplies lui laissent peu de temps pour son "autre tâche". C'est principalement le Shabath et le dimanche qu'il participe aux réunions du groupe. Raymond Heymann loue une chambre avenue Desambrois et bénéficiera de la discrétion des propriétaires, voire de leur aide. Il fait alors connaissance de Jeannette Ewselmann, sa future épouse, ma mère, qui participe déjà au travail clandestin dans le cadre des E.I..

Quelques heures après l'arrivée de l'armée allemande, la Gestapo commence son sinistre travail : les Juifs sont arrêtés en pleine rue, la situation est dramatique. Le groupe de jeunes se structure sous la direction de Maurice Lobenberg - dit M. Cachoud. Raymond Heymann fait la connaissance de Franceline Bloch (1919), jeune parisienne réfugiée à Nice avec sa famille - future assistante sociale du Casip, qui travaillera à partir de décembre 1943 dans la région de Millaud avec Marthe Lévy (1907-1983) et Raymond Winter, et qui restera une amie de la famille. Raymond Heymann devient responsable des finances, finances qui serviront à aider les familles cachées dans le dénuement le plus total. Dans l'esprit de Maurice Cachoud, il s'agissait de tenir des comptes précis, car disait-il en substance : "après... on nous demandera des comptes"... Le groupe d'aide se double d'un petit groupe d'autodéfense qui réussira plus tard à abattre un certain nombre de "Russes blancs" délateurs qui font des ravages chez les résistants.

C'est grâce à Paulette Dreyfus-Gutwirth (1922-2008) d'Obernai, que Raymond Heymann entre en contact avec Georges Bloch (Keltz) qui réside à Monte-Carlo. Immédiatement, celui qui deviendra après guerre vice-président de la Communauté Israélite de Strasbourg, accepte de l'aider et le met en relation avec Elie Cohen qu'il connaît depuis Montpellier.

"Tous deux nous aident considérablement tant par leurs dons que par leur caution qu'ils nous donneront auprès de leurs amis et connaissances pour attester de notre crédibilité : de jeunes blancs-becs qui quémandent de l'argent !"
La famille de Georges Jessula (1919-2003), gendre de l'auteur judéo-comtadin Armand Lunel (1892-1977), sera d'un grand soutien pour la récolte de fonds nécessaires à la survie des personnes traquées.

Mais Monaco ne suffit pas et il faut encore d'autres ressources financières. Fin décembre 1943, il passe une semaine de repos chez ses parents réfugiés à Aix-les-Bains, zone plus tranquille sans traque systématique. Maurice Brener, qui a organisé une filière de passage clandestine des fonds du Joint depuis la Suisse, rencontre Maurice Cachoud accompagné de Raymond Heymann en janvier 1944 au Puy, ce qui permet au responsable des finances, qu'il est, d'être quelque peu soulagé sur ce plan.

L'organisation, comme d'autres groupes de résistants, collabore au sauvetage d'enfants avec le soutien des services de l'archevêché. La tension qu'il doit affronter doit être à la limite du supportable il suffit d'imaginer le poids des responsabilités, le risque de simples dénonciations sans oublier les agents doubles ou les résistants retournés par la Gestapo. Par ailleurs, s'y ajoute la crainte d'être arrêté, puis torturé, ou tout simplement le manque de moyens devant l'immensité de la tâche. Il est certain, que tout ceci renforce encore son caractère.

Maurice Cachoud reste "sa" référence en fait de courage et de détermination :

"Intrépide, il défiait le danger, nous permettait de surmonter la peur, exigeait de l'initiative. Il réussit à créer des contacts avec l'échelon régional de la résistance, leur fournit des faux papiers, reçut en échange des armes pour notre groupe d'autodéfense animé par les frères Pohorylès".

C'est au Puy que Raymond Heymann fait alors la connaissance du futur rabbin Jean Poliatschek (1914-1993) qui y est réfugié. Il y passera Pessa'h 1944 avec un groupe de jeunes, que Jean Poliatschek a réunis pour un seder inoubliable dans l'arrière-salle d'un restaurant, avec une bonne vingtaine de convives qui chantent à tue-tête malgré le couvre-feu, alors qu'on entend

"sur les pavés le pas cadencé des troupes mongoles de la Wehrmacht qui patrouill(ai)ent"...

A Nice, les rafles sont moins nombreuses, raconte-t-il,

"mais la détresse de nos protégés s'aggrave, car les économies de nombreuses familles se sont épuisées. Heureusement, nous réussissons à profiter d'un plan d'évacuation de la municipalité en raison de la grave pénurie alimentaire qui règne sur la Côte d'Azur. Les familles sont évacuées vers d'autres régions. Cela permet l'authentification des fausses cartes d'identité. Par contre d'autres familles à bout de ressources seront obligées de faire appel à notre aide. 440 personnes environ resteront ainsi à notre charge jusqu'à la Libération".

A cette époque, Raymond Heymann cherche à respecter Shabath et fait des heures supplémentaires pendant la semaine pour être libre le samedi. Mais le devoir l'appelle car les fins de semaine ne lui laissent pas assez de temps pour le travail clandestin. Il quitte la petite fabrique de chaussures en décembre 1943, pour s'y consacrer totalement.

Dans ce travail de secours dangereux et astreignant le groupe Cachoud reçoit l'aide de fonctionnaires de bonne volonté et capables de prendre des risques, à la fois au service du ravitaillement et à la mairie. Mon père gardera une forte reconnaissance envers toutes ces personnes généreuses et désintéressées pendant de longues années.

Par ailleurs, la dimension proprement juive de son engagement reste très présente il étudie chaque Shabath la sidra de la semaine avec le jeune Prosper Weil alors âgé de 17 ans, reclus avec sa famille originaire de Bouxwiller à cent mètres des locaux de la Gestapo ! Par ailleurs, il organise en compagnie de ses amis, une lecture de la Meguila à Pourim 1944 au presbytère protestant du Pasteur Evrard. C'est un vieux Juif polonais tiré de sa cachette, qui, tout tremblant lit l'histoire d'Esther alors qu'un membre du groupe veille dans la rue pour parer à toute éventualité.

On est frappé par sa capacité à affronter de multiples risques et à se jouer des difficultés, qu'elles soient personnelles ou touchent largement à la communauté. Sa volonté semble presque dopée par la situation extrême dans laquelle il se trouve.

En mars 1944, Maurice Cachoud, nommé pour diriger le service national des faux papiers du mouvement de Libération National (MLN) à Paris, laisse la direction du groupe d'aide à Raymond Heymann, et Henry Pohorylès devient responsable du groupe d'auto-défense. Le travail clandestin devient très dur, les dangers sont constants et pourtant le groupe Cachoud exerce toujours son rôle d'entraide.

Après le débarquement des alliés de juin 1944, le travail clandestin devient encore plus difficile et, manquant cruellement d'argent, Raymond Heymann se déplace jusqu'à Paris pour demander de l'aide à Maurice Cachoud mais revient bredouille. Les mouvements de résistance de la capitale sont à bout de souffle et il pressent le drame. Ainsi raconte-t-il :

"30 juillet, 9 av. Nous nous réunissons dans un de nos endroits sûrs... pour marquer cette date de deuil et affirmer notre foi en la possibilité du peuple juif de surmonter toutes les catastrophes. Quelques heures auparavant nous parvient la terrible nouvelle : Maurice a été arrêté avec plusieurs de nos camarades Henry (Pohoryles 1920) Ernest (Appenzeller 1926), René Kapel (1907-1994) et d'autres parisiens... Notre réunion de Tishea Beav fut l'expression de notre douleur, de notre désarroi. le succès du débarquement allié était terni par notre deuil... nous étions là consternés, anéantis, nous osions à peine nous regarder les uns les autres... une voix hésitante (la sienne je suppose !), pose un problème pratique urgent et nous tire ainsi de cette dépression collective : il nous fallait assumer, continuer".

Le 15 août 1944 les Alliés débarquent dans le Var. Le Groupe Maurice Cachoud, rejoint le corps franc des frères Pohorylès, qui est placé le 28 août sous la direction de Maurice Canta, responsable FTP Ils s'entraînent sommairement au maniement des armes et assistent presque sans combattre - "surtout pas de bravoure inutile", nous avait-on recommandé à la fuite des Allemands. Raymond Heymann prend ses quartiers dans les anciens bureaux aux questions juives du commissariat de Nice. Les assistés jaillissent aussi vite que l'éclair de leurs cachettes. Rapidement submergé par l'urgence des demandes il tente de faire face aux exigences élémentaires : pouvoir acheter de quoi manger. Une manne inespérée est attribuée au Comité Israélite d'Action Sociale, dont il vient de déposer les statuts à la préfecture :

"Je réussis à obtenir l'attribution de la part du Comité Régional de Libération d'une somme de 75000 frs; je ne connaîtrai jamais l'origine des fonds"
mais, poursuit-il, ils permettent à la fois de parer aux situations les plus dramatiques et de se réorganiser.

Les nouveaux défis auxquels sont confrontés Raymond Heymann et son groupe, au moment de la Libération, sont aussi politiques : il faut résister aux tentatives des communistes juifs qui prétendent à l'exclusivité de la représentation de la communauté juive, comme à celles d'autres groupes indépendants  issus de la clandestinité.

"Il était clair, raconte-t-il, que le but visé par nos concurrents allait au-delà de la représentativité et touchait à notre trésorerie qui était l'objet de toutes les convoitises. Le lien avec Monte-Carlo était devenu plus facile"...
Désormais rattaché au COJASOR parisien, le comité continue son travail, mais chez mon père la dimension spirituelle voire intellectuelle n'est jamais loin et il participe avec Prosper Weil à l'édition d'un carnet de chants Chirou Lanou pour les mouvements de jeunesse, et aux Cahiers Bleu-Blanc (4 numéros parus)
"aux sujets les plus variés : publication de messages reçus des camarades déportés, nouvelles de Palestine, sionisme, avenir du judaïsme en France et l'urgence de son renouveau, diatribes contre les dirigeants défaillants".

Pour son plus grand plaisir, la synagogue du Boulevard Dubouchage reprend ses activités, les "stieble'h", petits oratoires des juifs polonais, aussi, il y passe les fêtes de Tichri 1944.

Raymond Heymann attend une rapide et véritable régénération du judaïsme français qu'il entend accompagner d'une manière ou d'une autre. Il considère l'état des communautés juives d'Alsace, qu'il connaît bien, et de celles du reste de la France qu'il a appris à connaître pendant la guerre comme particulièrement inapte à permettre une transmission du judaïsme riche et vivant qu'il vient de découvrir à Montpellier et à Nice, au travers de ce mélange de cultures et de savoirs.

Début mai 1945, Raymond Heymann remonte à Strasbourg pour aider ses parents à retrouver leur logement et leurs magasins. Il n'y restera que peu de temps car sa classe d'âge est rappelée sous les drapeaux : il est incorporé à Marseille dans une unité de surveillance des prisonniers de l'Axe. Il se fait "réclamer" par la direction régionale des prisonniers, déportés et réfugiés et se retrouve muté à la 445e compagnie de garde à Nice. L'ordre de transfert mentionne qu'étant "indispensable au fonctionnement du C.I.A.S  il pourra s'[en] occuper en dehors de ses heures de service". Les déportés commencent à rentrer et

"l'horreur se révèle dans toute son étendue. Leur traumatisme nous confronte avec notre inefficacité à y répondre, ils continuent à vivre un drame qui nous est inaccessible. Notre ardent désir d'aider ne peut franchir l'abîme creusé par l' horreur et la souffrance".

Libéré en octobre 1945, Raymond Heymann transmet la direction du CIAS à Jacky Neufeld, son adjoint, et rejoint l'Alsace.

L'absence des disparus et le vide ainsi créé, lui permettent de relativiser les soucis matériels de l'installation à Strasbourg, très endommagé par les bombardements américains de septembre 1944. Le souvenir de ses camarades arrêtés, souvent torturés puis déportés ne quittera désormais plus sa mémoire.

Il termine en février 1998 la rédaction de ses souvenirs par ces lignes :

"La protection divine nous a permis d'échapper aux multiples dangers de cette terrible tourmente... Nous en sommes conscients et reconnaissants".
A n'en pas douter, toute son action future à Strasbourg comme en Israël, action que nous ne pouvons ici évoquer, sera placée sous le signe de ces quelques simples mots.

Rabbin Claude Heymann

Je tiens à remercier ma mère Jeannette May, Franceline Bloch, Colette Meyer-Moog, Hubert Hallel et Debbie Lifschitz, pour leur aide dans la rédaction de cet article.


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