Sarah
Janine Elkouby
Ce texte a paru dans l'Information juive et il est publié ici avec l'aimable autorisation de l'auteur


Abraham chasse Hagar - gravure de Gustave Doré
Elle attend. Depuis des heures. Depuis des jours. Elle guette à la fenêtre. Elle soulève le rideau. La route est déserte. Elle scrute le vide, l’absence, l’enfilade jusqu’au bout, là-bas, elle tend son regard, son désir, sa prière. Si elle le veut assez fort, leurs silhouettes vont apparaître là-bas, tout au bout, au tournant, petits points gris sur le blanc du mur, sur la transparence de l’air, dans l’éblouissement du soleil, petits points gris et flous, qui vont grandir, se préciser, se colorer jusqu’à devenir ceux qu’elle attend,  le père et le fils, enfin revenus.

Voilà trois jours qu’elle attend. Trois jours qu’elle les a vus s’éloigner côte à côte, puis rétrécir et disparaître. D’où lui est venue l’inquiétude qui, depuis, sans cesse, la taraude ? N’est-il pas normal qu’un père ait des choses à dire à son fils, des choses d’homme, qui ne concernent pas les femmes, qui ne concernent pas les mères ? D’où lui est venu ce soupçon horrible et vague que quelque chose se tramait derrière son dos ? Est-ce cette fêlure dans la voix d’Abraham au moment du départ, cette absence du regard, cette hâte inaccoutumée ?

Le soir tombe, enroulant ses écharpes mouvantes autour des cimes, au loin. La route se perd dans l’obscurité naissante. Sarah frissonne. La nuit dernière, elle a eu une visite sinistre. Dans le clair-obscur de la conscience, à mi-chemin du rêve et de la réalité, un sombre visiteur est venu à elle. Il est entré, environné de ténèbres, plus noir que la nuit dont il émergeait à peine et où seuls ses yeux brillaient comme des braises. Il s’est tenu en silence dans l’ombre épaisse, immobile, et elle sentait comme un souffle froid autour d’elle. Et la peur s’est glissée en elle, lui a glacé le sang.

Elle a laissé retomber le rideau. Elle repense à toutes ces longues années passées aux côtés d’Abraham, peines et joies partagées.
Lui reviennent les années de jeunesse, lorsqu’elle arpentait avec lui les chemins de leur errance, d’Our Casdim à ‘Haran, de ‘Haran à la terre de Canaan, de Canaan à l’Egypte, de départ en départ, lorsqu’ils semaient ensemble, au fil des étapes et des rencontres, leur découverte d’un Dieu unique et aimant, Créateur du monde et soucieux de dialoguer avec une humanité affranchie des idoles qui l’asservissent. Années heureuses, malgré la stérilité qui les accablait.

Abraham a toujours eu le regard clair, le geste posé, la voix assurée. Même dans les pires moments. Même sur les routes de leurs exils successifs. Même quand la famine les a chassés de la terre promise, à peine effleurée. Même quand, au seuil de l’Egypte, craignant pour sa vie, il lui a demandé, humblement, de se faire passer pour sa sœur. Elle n’ignorait pas, et lui non plus, quelles mœurs avaient cours sur cette terre d’Egypte : une femme, et plus encore une étrangère, était une marchandise dont on pouvait, en toute légitimité, s’emparer, quitte à tuer ou à dédommager son "propriétaire". Elle était jeune alors. Elle aimait Abraham. Elle voulait de toutes ses forces le protéger. Mais elle avait aussi peur pour elle-même. Et elle s’est retrouvée, comme c’était prévisible, enfermée dans le harem du pharaon, au milieu d’une troupe de femmes passives et éteintes, qui trompaient leur ennui en grignotant des sucreries sous la surveillance d’eunuques aussi éteints qu’elles. Comme elle en a voulu à Abraham ! Quelle colère majuscule l’a embrasée contre lui, qui l’avait ainsi exposée ! Et quand le pharaon a voulu, sûr de son droit et de sa force, l’approcher, elle s’est débattue avec l’énergie du désespoir et lui a crié la vérité au visage. Il n’a eu qu’une hâte : les mettre à la porte tous deux. Elle était sauvée, et Abraham aussi.

Sarah sait que cette colère ne s’est jamais vraiment apaisée. Elle a éclaté à nouveau quand Hagar, sa servante, devenue, sur sa demande insistante, la seconde épouse de son mari – quelle naïveté d’avoir cru pouvoir devenir mère par personne interposée -  quand Hagar donc, toute gonflée de son importance et de sa grossesse toutes nouvelles, est devenue arrogante et méprisante. Comme elle l’a haïe ! Et comme elle a, aussi, détesté Abraham ! Elle a déchargé sur lui sa rage et son désespoir : c’était sa faute à lui ! Il n’avait jamais pensé qu’à lui-même, à son désir d’enfant à lui ! Et elle ? Il l’avait oubliée, purement et simplement, voilà pourquoi il avait épousé une autre femme ! Et elle pleurait, oubliant que c’était elle-même qui lui avait imposé ce mariage. Hagar s’est enfuie, puis est revenue, se faisant petite cette fois-ci. Et Ismaël est né. C’était le fils d’Abraham. Mais pas le sien.

Et puis, plus tard, il y a eu cette annonce stupéfiante, qu’elle a entendue de l’intérieur de sa tente, formulée distinctement par l’un des trois visiteurs d’Abraham, peu avant le cataclysme de Sodome et Gomorrhe : elle allait avoir un fils d’ici un an ! Comment imaginer sérieusement qu’Abraham et elle, un couple de vieux, allaient connaître ce miracle au déclin de l’âge, ce refleurissement au seuil de l’hiver ? Elle a  éclaté de rire. Pour aussitôt se calmer quand le Messager s’est offusqué de sa réaction. Et elle a vécu avec Abraham dans l’attente impatiente et émerveillée. Jour après jour,  elle a regardé ce ventre qui se tendait, s’arrondissait, elle a scruté, au-dedans d’elle, cette vie en train d’éclore, de battre, de s’ébrouer. Et puis l’enfant s’est arraché de son corps, et elle l’a laissé sortir dans la douleur et l’angoisse. Yits’haq : c’est le nom que son père lui a donné, "il rira". Et ce nom, comme un ordre, comme une promesse, comme une assurance prise sur l’avenir menaçant, la rassurait, chaque fois qu’elle l’appelait, apaisait l’inquiétude sourde qui tapissait le fond de son âme.
Yits’haq a grandi, a fait ses premiers pas, a appris à parler, entouré par l’attention émerveillée de ses parents.

 C’était un enfant sérieux, qui ne riait justement pas beaucoup. Sarah l’observait : il plissait le front dans l’effort de la réflexion, le regard perdu dans le lointain, comme s’il cherchait à voir au-delà du monde ; elle l’écoutait questionner son père, Ismaël, les servantes, et elle s’étonnait de sa gravité. Il ne se contentait pas de réponses faciles ou superficielles, de celles que font les adultes pour se débarrasser des questions embarrassantes, il reprenait son interrogation, la précisait, sérieux, rigoureux, ne laissant passer aucune approximation. Sarah exerçait une vigilance sans faille, et dès qu’elle s’est aperçue qu’Ismaël l’entraînait à des jeux douteux qui ouvraient sur la violence et la débauche, elle a exigé avec force et sans états d’âme qu’Abraham éloigne Hagar et son fils. Elle se souvient combien cette démarche a coûté à son mari, démarche à laquelle il s’est résolu la mort dans l’âme et quasiment contraint par l’ordre de ce Dieu qui lui enjoignait d’écouter la voix de Sarah. Aujourd’hui, après tant d’années, elle ne regrette rien, elle sait qu’elle  a eu raison de préserver son fils d’une influence pernicieuse et destructrice.

La nuit est tombée comme un coup de poing, le monde a disparu dans les ténèbres. Pourquoi ne reviennent-ils pas ? L’appréhension la gagne, fait battre son cœur. Et la colère contre Abraham resurgit des tréfonds de son âme. Que fait-il si longtemps ? Peut-être n’a-t-il pas su protéger Yits’haq du danger, peut-être un malheur est-il arrivé ?  Un grand froid s’empare de Sarah. Elle n’a pas besoin de se tourner pour savoir que le sombre visiteur de l’autre nuit est revenu. Elle entend un chuchotement, imperceptible d’abord, puis de plus en plus envahissant, venant maintenant de partout, comme si la nuit elle-même chuchotait, et elle perçoit, mêlés aux chuchotements, des pleurs et des appels. Et brusquement elle sait. La rage et le désespoir la ravagent. Son cœur s’affole, ses pensées lui échappent, et elle voit, oui, elle voit, l’espace d’une fraction de seconde, cauchemar entre les cauchemars, un couteau levé au-dessus de la gorge d’Isaac, et ce couteau, c’est Abraham qui le tient !

Le fils de la Promesse,  ce fils qu’elle a élevé, aimé, choyé, protégé, préparé à sa mission, ce fils que son père a emmené afin de lui apprendre à être un homme, ce fils, Abraham l’a donc tué ? Egorgé comme un animal ? La douleur explose en elle. Un hurlement d’agonie retentit, tandis que l’ange du mal, avec des ricanements sataniques  s’enfonce dans les ténèbres.


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