Mes trente années d'Israël
Extrait du dernier article publié par Maurice Bernsohn
dans Le Monde - 18 juin 1978

Lorsque, après la Résistance et la première armée, je suis arrivé en 1947 en Palestine, je ne prévoyais pas que, quelques mois plus tard, je participerais à la création de l'État juif. J'ignorais également que, dans ce pays peu peuplé et partiellement désertique, existerait un nationalisme arabe palestinien.

© M. Rothé
colombe
Le 29 novembre 1947, l'ONU adoptait un plan de partage de la Palestine et l'établissement de deux Etats souverains, l'un juif et l'autre arabe. Les juifs, sous la conduite de Ben Gourion, acceptèrent les deux décisions, les Etats arabes les rejetèrent, et ce refus se poursuit jusqu'à aujourd'hui de la part de tous les dirigeants arabes de la région, à l'exception de Sadate.

Cet État, après qu'on eut cherché un nom (on pensait également à "Judée", "Sion", "Herzlia", etc.), a été fondé le 14 mai 1948 et a été dénommé "Israël". Partager les tâches d'édification et de consolidation de ce renouveau juif a rempli les plus belles années de ma vie, car j'ai été associé par le labeur et la douleur à l'un des événements marquants du siècle : la reconstruction juive après les six millions de morts.

Je n'aurais pas donné ma place pour un boulet de canon. J'ai et l'une et l'autre. Ce ne sont pas quatre guerres que nous avons subies, mais une guerre de trente ans qui n'est pas encore terminée, bien que les perspectives de paix soient devenues plus évidentes.

En 1943 mon père, réfugié d'Alsace, a été pris par la Gestapo à Toulouse, où il fut enterré. J'étais décidé à éviter les persécutions à mes enfants, et c'est pourquoi je souhaitais un État juif. je n'ai toutefois pu leur offrir la quiétude. Mon fis aîné a fait comme officier parachutiste la guerre des six jours et celle du Kipour, et le plus jeune, volontaire à dix-huit ans dans une unité d'élite, a participé aux opérations du Liban après l'attentat contre l'autobus à Tel-Aviv.

Si j'examine, avec le recul de trente années, ce qui nous est arrivé, je m'étonne à la fois de ce que nous soyons vivants, de ce que nous ayons tant réussi et de ce que nous soyons tellement mis en question encore.

Nous étions six cent mille juifs en 1948. Nous avons quintuplé cette population. La guerre d'indépendance, en 1948, nous a coûté plus de 1% des nôtres. Celle de Kipour, qui nous a surpris cruellement, n'a fait, ô tragique statistique ! que 1 pour mille de victimes. Nous n'avions en 1948, avant la livraison de l'armement soviétique via la Tchécoslovaquie qui nous a sauvés, que peu d'armes, toutes réformées de la première guerre mondiale. Notamment deux canons français démontables pour être transportés à dos de mulet, que nous faisions tirer le matin pour dégager Jérusalem assiégée et l'après-midi, à 300 kilomètres de là, en Galilée, pur arrêter l'avance des troupes syriennes et irakiennes. Dans les kiboutzim, nous mettions des bouts de tuyaux dans les meurtrières pour faire croire aux attaquants que nous avions autant de mitrailleuses, alors que nous n'en avions qu'une ou deux.

Lorsque l'État a été fondé, il ne disposait que d'un artisanat vétuste et de cent mille agriculteurs sans expérience. Aujourd'hui, ses exportations annuelles atteignent 30 milliards de francs et, dans certains secteurs, il se classe dans le club mondial des dix premiers. Il a pris aux Pays-Bas et à la Belgique la première place de l'industrie diamantaire et devient un centre réputé de la mode et de la bijouterie.

Vers la fin du siècle, le rang d'un pays se mesurera de plus en plus à son capital de matière grise, à son savoir-faire technologique, et à sa texture sociale. Ces "matières premières", Israël sait et saura les promouvoir.

Toutefois, sa réussite et son importance cardinale résident dans le fait qu'Israël est devenu le centre vivant de la pensée et de l'action juives, alors que celles-ci périclitent désormais partout ailleurs dans le monde. Plus de onze millions de Juifs vivent hors de l'État. Désertant les synagogues, comme leurs compatriotes chrétiens désertent les églises, ils n'ont plus, dans leur ensemble, comme seule référence et source d'inspiration que les centres israéliens. Il y eut autrefois des Jérusalem de Champagne, d'Espagne, de Lituanie, autant de foyers rayonnants de sciences juives, toutes détruites par la persécution. Il ne reste plus que la Jérusalem de Sion, et celle-là doit devenir une citadelle imprenable.

Pourquoi, en ce vingtième siècle des Lumières, de la fraternité et du mouvement pour la paix, faudrait-il que le judaïsme se perpétue ? L'ironie de la question contient en soi la réponse, qui ne sera pas théologique, mais sociale et humaine. Etre juif, c'est vivre à la quête de la justice et de la paix. D'une façon considérablement disproportionnée par rapport à leur nombre, des juifs ont fécondé, après deux religions monothéistes qu'ils ont inspirées, tous les mouvements socialistes, toutes les luttes d'émancipation. Or, toutes ces écoles de pensée post-judaïques ont dévié quelquefois vers le piere, et l'Occident est à la dérive. Il est ainsi vital que survive ce noyau qui se veut "pur et dur" et donc souvent se rend insupportable !

Comment toute cette béate réflexion peut-elle se concilier avec l'attitude israélienne de "Prussiens du Moyen-Orient" ? Il se fait que le judaïsme est conçu pour la vie quotidienne des hommes sur la terre et non pour les anges au ciel. Les deux commandements suprêmes sont de ne se soumettre à aucune idolâtrie et de sauvegarder la vie, y compris la sienne propre. jésus a appris de ses rabbins "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" mais il a été l'inventeur du "Tu tendras la joue gauche" qui n'est pas dans la tradition juive et qui d'ailleurs n'est guère pratiqué.

La morale et le droit font partie également de l'enseignement traditionnel juif et nous obligent. Mais ces valeurs ont toujours été orphelines et écrasées lorsqu'elles n'ont pas eu la force à leur service.

L'histoire juive est un long témoignage de cette situation tragique. Si Israël ne disposait pas d'un large consensus national issu des entrailles de ses citoyens, et d'une armée du peuple parvenue à l'efficacité "prussienne", l'État n'aurait pas atteint son trentième anniversaire.

Soucieux de paix et de coexistence, mais éclairés par leur terrifiante expérience historique même contemporaine, la majorité des Israéliens tiendront leurs ennemis à distance tant qu'ils se sentiront menacés.

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