Achille Baumann,
Industriel, maire et philanthrope
1869 - 1951
par Jean DALTROFF
Extrait de l'Almanach du KKL-Strasbourg, 2004

Photo d'Achille Baumann
(Dernières Nouvelles d'Alsace).
Qui était Achille Baumann ?
Son histoire est liée à celle de la minoterie, à son mandat de maire à Illkirch-Graffenstaden de 1914 à 1937, au domaine Baumann et à la présidence qu'il a exercée au sein du Comité d'organisation pour la construction d'un Mémorial pour les martyrs de la communauté israélite de Strasbourg.

Achille Baumann est né le 11 mars 1869 à Illkirch-Graffenstaden. Il était le fils de Nathan Baumann, marchand de grains à Fegersheim, et de Julie Lévy. Il épouse Jeanne Lévy, dont il aura trois enfants :
- Georges, l'aîné, qui dirigera les Grands Moulins de Strasbourg,
- Madeleine qui épousera un négociant, Monsieur Heilbronn et
- Paul qui sera directeur des Grands Moulins de Bruxelles et d'Anvers (marié en 1930 avec Denyse, Babette, fille de Jules Simon Asch, banquier à Strasbourg, et Marthe Henriette Hess, son épouse).

L'industriel

Le 3 novembre 1868, la famille de Nathan Baumann (1831-1894), négociant en céréales à Fegersheim, avait acheté le moulin aux époux Jean et Madeleine Kolb. Avec son frère Jacques, Achille modernise et agrandit les installations en 1892 et en 1899. La production passe ainsi de 18 000 sacs à 40 000 sacs par mois.

A la mort de son père en 1894, son oncle, Jacques, son frère, Lucien et lui-même dirigent le moulin d'Illkirch, situé près de la Niederbourg. En 1899, une nouvelle extension du moulin est réalisée. L'entreprise ne se nomme plus Gebrüder Baumann, mais Illkircher Mühlenwerke.

Les moulins du Port du Rhin à Strasbourg au début du 20ème siècle

Mais le 21 septembre 1902, le moulin est la proie des flammes. Le Conseil d'Administration de la minoterie décide de reconstruire l'entreprise dans le port de Strasbourg. Achille Baumann devient avec Henry Lévy le directeur de l'usine. En 1913, la capacité du moulin du Port du Rhin est portée à 6000 sacs (300 tonnes/jour) et Achille Baumann peut écrire "Notre moulin était devenu en 1913, c'est-à-dire dix ans après son transfert au Port du Rhin, le plus important non seulement d'Allemagne mais de tout le continent."
Après la Première Guerre mondiale il prendra le nom de Grands Moulins de Strasbourg.

Achille fait aussi partie du Conseil de surveillance des Minoteries alsaciennes, entreprise située au port du Rhin à Strasbourg" (1). Les Grands Moulins seront encore agrandis, notamment en 1930. Du point de vue technique, l'installation de déchargement des grains permettait de vider trois péniches et soixante wagons en 24 heures. La capacité des silos de 16000 tonnes correspondait à un approvisionnement de trente jours (2).

Le maire

En 1914, Achille Baumann se présente aux élections municipales de la commune d'Illkirch qui comptait 6500 habitants. Il est élu et succède à Charles Urban comme maire d'Illkirch, en juillet 1914.
Durant son premier mandat, il crée la Société Coopérative d'Habitations à bon marché d'Illkirch-Graffenstaden et entreprend de grands travaux dans la commune (3). En 1925, alors que des pressions s'exercent sur lui, et qu'une grève scolaire a été déclenchée, il maintient la décision de son Conseil municipal introduisant dans la commune le principe de l'école interconfessionnelle.

En avril 1937, des raisons personnelles le conduisent à démissionner. Il sera nommé maire honoraire par le Conseil municipal, le 21 mai 1937, et remplacé par Georges Lauffenburger.

La Villa Baumann

La villa d'Achille Baumann en 1913
(Photo © Jean Daltroff).
C'est sous son impulsion qu'au début du 20ème siècle est aménagé un magnifique parc, et édifiée une somptueuse villa comprenant plus de vingt pièces éclairées par de larges baies vitrées : six pièces au rez-de-chaussée, pas moins de sept aux premier et deuxième étage; le rez-de-jardin s'ouvre sur une cuisine, une chambre froide, une buanderie, une lingerie et un office.
Le train de vie de la résidence nécessite beaucoup de personnel : une gouvernante, une cuisinière, une lingère, deux femmes de chambre et un chauffeur.

Cette maison est l'expression d'une époque où les industriels pouvaient entretenir de vastes demeures avec une pléthore de personnel. Sept personnes assurent l'intendance de la villa, quinze autres s'occupent du parc, des potagers et de la ferme. De 1911 à 1916, Achille Baumann, achète différentes propriétés jouxtant son domaine dans le dessein de l'agrandir.

Après 1918, l'Alsace étant redevenue française, le domaine d'Achille Baumann comptera jusqu'à vingt-cinq personnes. Outre les sept personnes affectées à la villa, dix-huit employés s'affairaient à la production d'énergie, au jardinage, à l'élevage, à l'agriculture ou à la pêche. La production d'énergie électrique était surveillée par un contremaître et quatre ouvriers spécialisés tenaient une permanence 24 heures sur 24.
Un contremaître-intendant supervisait la jardinerie et l'élevage. Cinq jardiniers assuraient la production de légumes en tout genre, de fruits variés y compris le melon et le raisin servant à faire du vin et de l'eau-de-vie.

Détail de la porte d'entrée de la villa. A noter les initiales A.B. et J.L. : Achille Baumann et son épouse Jeanne Lévy
(Photo © Jean Daltroff).
Deux cents poules, une douzaine de vaches de race formaient le cheptel de la ferme qui était suivi par cinq personnes.
Une laitière s'occupait exclusivement du lait qui était traité "à chaud" sur place : écrémage, fabrication de beurre... et de fromage blanc. Une partie du lait était cédée à l'Hôpital civil pour les nourrissons ; quelques particuliers venaient acheter leur lait lors de la traite du soir.
L'agriculture consistait en la culture des céréales, du trèfle, de la pomme de terre. Le blé était battu à la ferme en utilisant une batteuse mécanique en location.

Outre les personnels déjà cités, un palefrenier s'occupait des quatre chevaux de trait. Le fils du responsable de l'élevage de la ferme a laissé un témoignage très intéressant (4) :

"Pendant longtemps j'ai considéré Achille Baumann comme un gentleman-farmer, un peu excentrique, qui tenait à en imposer. Quelques décennies plus tard et expérience commerciale acquise, je suis plein d'admiration pour ce précurseur du marketing. II faut se rappeler qu'il était actionnaire des Grands Moulins de Strasbourg et l'actionnaire le plus puissant.
"Il y avait toutefois un domaine où, déjà à l'époque, il y avait de l'argent à gagner, ce sont les farines animales que les Grands Moulins de Strasbourg produisaient après les avoir élaborées en laboratoire. Or pour concevoir il fallait un terrain d'expérimentation et pour vendre il fallait une vitrine. Les deux se trouvaient réunis à Illkirch. Pas une exposition régionale ou interrégionale sans animaux du domaine Baumann, avec médailles d'excellence à la clé. Pour ce qui concerne les vaches: prix d'excellence quasi assurés, meilleures laitières en qualité et en quantité de lait. La pub était garantie à tel point que pratiquement tous les éleveurs s'adressaient à mon père quand ils envisageaient d'acheter des bêtes. Quel meilleur argumentaire pour les commerciaux des Grands Moulins de Strasbourg, éventuellement ceux d'autres sociétés car Achille Baumann avait des intérêts dans plusieurs firmes s'occupant de produits alimentaires... Je pense aujourd'hui que rien de ce qui se passait dans le domaine n'était le fait d'une quelconque lubie, tout était calculé et organisé pour en tirer le maximum de rentabilité. Mais il fallait en avoir l'idée."
Les années 30 voient Achille Baumann préoccupé par les préparatifs guerriers d'Hitler et par la montée de l'antisémitisme en Allemagne et en Alsace.
Pendant l'invasion allemande de 1940, Achille Baumann s'exile dans le Sud-Ouest, à Pau. Les autorités allemandes mettent le domaine sous séquestre.
La villa est occupée par les autorités germaniques. L'incendie soi-disant accidentel des Grands Moulins de Strasbourg pèse sur la vie professionnelle d'Achille Baumann. Le maximum de l'horreur sera atteint quand il apprendra la déportation, puis le décès de sa fille Madeleine et de son petit-fils Francis Heilbronn.

Après la victoire des alliés le 8 mai 1945, l'ancien maire honoraire revient dans sa villa, mais les activités de la ferme ne sont plus que symboliques. Son tempérament d'homme d'action le conduit à agir au profit de l'Institution du Moulin-Vert, l'Hospice Elisa, situé de nos jours dans la commune de Geispolsheim. En sa qualité de président du Comité d'Organisation pour la construction du Mémorial érigé aux martyrs de la communauté israélite de Strasbourg-Cronenbourg, il déploiera une intense activité pour conduire à bien ce projet et ce, jusqu'au dernier jour de son existence.

Pour que ne s'éteigne pas la mémoire des 800 morts de la communauté juive de Strasbourg pendant la Seconde Guerre mondiale, les architectes Cromback et Picard, Georges Singer, sculpteur ont aussi particulièrement contribué à la construction de ce mémorial.
C'est le dimanche 28 septembre 1951 qu'eut lieu, devant une foule de plus de 2000 personnes, la cérémonie d'inauguration du Mémorial au cimetière de Cronenbourg. Elle se déroula sous la présidence du Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, et de Pierre Pflimlin, ministre du Commerce et des Relations Économiques Extérieures.
Peu de temps auparavant, Achille Baumann s'était éteint dans sa propriété le 7 août 1951, à l'âge de 82 ans. II repose avec son épouse, à deux pas du Mémorial, au cimetière israélite de Strasbourg.

L'avenue Achille Baumann à Illkirch-Graffenstaden, qui mène au Centre de Traumatologie et d'Orthopédie
(Photo © Jean Daltroff).
Achille Baumann avait été élevé au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur en février 1929.
Après son décès, ses descendants (Madame Schwarz, sa petite fille) vendent le domaine.
En effet, au début des années soixante, le Centre de Traumatologie et d'Orthopédie de Strasbourg, situé boulevard Clemenceau, se sent à l'étroit dans ses murs. Le domaine Baumann est retenu pour deux raisons : la proximité d'une autoroute, et le parc magnifique qui sera très bénéfique pour les malades. En 1967, la Caisse Régionale de Sécurité Sociale des départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de Moselle se portent acquéreurs du domaine pour la somme de 3 millions de francs. La ferme est rasée en 1969 et remplacée, en 1975, par un centre de Traumatologie et d'Orthopédie, un des plus modernes d'Europe, disposant de 250 lits et faisant travailler 600 personnes.
La villa est devenue un bâtiment administratif de l'hôpital.
Une avenue d'Illkirch-Graffenstaden porte le nom de son illustre maire.
Achille Baumann appartient à ces grandes figures nées en Alsace, qui se sont fortement impliquées dans le monde socio-professionnel et politique, tout en ne renonçant pas à leur identité juive.

Bibliographie
Notes :