Hormis le ravitaillement, Jacques (Samuel) joue encore deux rôles de premier plan dans le groupe. Il aime passionnément la musique classique et il nous communiquera son enthousiasme. Nous avons trouvé quelque part un phonographe passable pour l’époque. Jacques achète des disques au marché noir et réussit parfois à convaincre un de ses amis de nous en prêter. Bien entendu, seuls existaient alors les 78 tours. Une symphonie de Beethoven exige six à huit faces de cinq minutes chacune.
Imaginez des jeunes Juifs fatigués par un dur travail, mal nourris, sachant qu’au dehors l’antisémitisme va bon train, assis autour de Jacques et de son "phono" et écoutant de la bonne musique dans le recueillement.
Ces concerts me laisseront un souvenir de profonde émotion musicale. Elle est pour beaucoup dans mon amour de la musique que j’essaie, encore aujourd’hui, de transmettre à mon entourage.
Jacques, issu de la communauté orthodoxe de Strasbourg, est l’un des rares parmi nous à avoir reçu une excellente formation religieuse. Il connaît non seulement toutes les prescriptions relatives à la prière, mais également toutes les mélodies traditionnelles (nigounim). Il sait lire dans la Thora. Il prend tout naturellement la place du Rebbe au départ de ce dernier.
Chacun de nous a des lacunes à combler sur le plan de la culture rurale, sur
le plan professionnel et sur le plan juif. Les jours chômés et les longues soirées d’hiver sont l'occasion d'étudier.
Il faut trouver des instructeurs sur place. Gérard Sachs prendra sur lui les
cours d’hébreu. Le Rebbe, l’initiation au sionisme, enrichie par les
publications du Centre de Documentation de Simon Lévitte.
En agriculture, nous sommes tous novices. David Rosenberg nous enseignera
la pratique, mais il est incapable de lui donner des bases théoriques.
Biologiste amateur et chimiste, je donne des cours d’agronomie élémentaire
et de chimie agricole, puisant l’essentiel de ma science das notre petite
bibliothèque d’ouvrages spécialisés.
Pour le Judaïsme, et en particulier pour l’enseignement de la Torah, nous faisons appel à Marc Breuer, le fils du célèbre rabbin Joseph Breuer qui transféra à temps, aux Etats-Unis la yechiva qu'il a dirigée à Francfort.
Marc s’est réfugié à Lyon. Il y donne différents cours d’instruction religieuse. Nos liens avec cette ville nous permettront de le découvrir de l’inviter à venir régulièrement nous enseigner la Thora à Taluyers. Ses connaissances mises à notre portée seront très précieuses. Ses commentaires des sections shabatiques, dactylographiés, seront largement diffusées en Zone Sud grâce au mouvement de jeunesse Yechouroun, et publiés après la guerre sous forme de livre : La Thora commentée (Presses du Temps Présent, 1969).
Lorsque l’équipe de Taluyers se divisera pour essaimer à la ferme de Pierre Blanche et qu’un adulte devra en prendre la direction, il en serait, à mon avis, le responsable providentiel. J’hésite longtemps à lui par1er, car je ne pense pas qu’une tâche de ce genre puisse l’intéresser. Il n’a aucune expérience de la vie collective, de la vie agricole. A ma grande joie, Marc accepte d’emblée.
Notre jeûne de Yom Kipour est, bien entendu, d’un tout autre style. Jacques, en véritable shlia’h tsibour (émissaire de la communauté), dirige les fidèles de main de maître vers la reconnaissance de leurs dettes envers Dieu et envers les hommes et, de là, vers des résolutions libératrices pour l’avenir. La Fête commence dans une atmosphère de profond et sévère sérieux pour aboutir à une explosion de joie. Cette dernière se concrétise après le "dé-jeûner" par l’audition de l'Hymne à la Joie de la Neuvième Symphonie de Beethoven.
Le jour du Shabath, nous nous levons plus tard que les autres jours. La prière se fait posément et, avant la lecture de la Torah, quequ’un explique la section shabatique. Petit déjeuner et déjeuner sont confondus, ce qui économise un repas. En hiver, garder des plats au chaud pose des problèmes. Bison a confectionné d’énormes marmites norvégiennes, mais la bouillie de gruau ou les haricots secs tournent souvent.
Suivant la saison, nous faisons le tour du propriétaire après le repas ou après la sieste. C’est l’occasion d’ouvrir les yeux sur le cadre de notre travail, sur la nature et, bien entendu, sur la façon dont travaillent nos voisins. Ces derniers critiquent notre "oisiveté" du samedi. Je crois qu’ils ne comprendront jamais que quelqu’un de normalement constitué puisse chômer un autre jour que le dimanche. Pour cette raison, nous n’allons pas travailler dans les champs ce jourlà. Nous ne voulons pas choquer. Nous mettons donc à profit le dimanche pour travailler à la maison et surtout pour notre instruction : cours d’hébreu, cours d’agriculture, discussions du plan de culture, etc.
La région est très belle. Vers l’est, au-delà de quelques hauteurs, on devine
la vallée du Rhône. Au sud, le massif du Mont Pilat avec ses sombres forêts
surmontées de chaumes (qui me rappellent les HautesVosges) au nord, la cuvette
de Lyon souvent couverte de fumée et de brouillard.
Le printemps est magnifique. Du jour au lendemain, les terres non cultivées
se couvrent de bouquets de primevères jaune clair, très courtes sur tige. Les
pêchers fleurissent en rose pourpre. En automne, les vignobles et les
plantations de pêchers se colorent de teintes vives avant de perdre leurs
feuilles en une nuit, lors du premier brouillard.
Les rapports avec les voisins s’améliorent tout doucettement pour diverses raisons dont l’habitude, en premier lieu. Peu à peu, nous faisons partie du paysage. On nous invite aux cérémonies officielles. Je nous vois encore affublés de la tenue de gala fournie par le "Secours National" (1) de Vichy grâce à l’un de nos protecteurs. Toute l’équipe traverse le village pour aller s’incliner, le 11 novembre, devant le Monument aux Morts de la Guerre de 1914. Avec le plus grand sérieux, mais sans grande conviction, nous chantons "Maréchal nous voilà", l’hymne à Pétain.
Dans un village, pour avoir de bons rapports avec l’habitant, il faut entretenir des relations avec trois personnalités: le curé, le maire et l’instituteur.
Nous connaissons nécessairement l’instituteur : Ruthi et Michel sont ses élèves. Il n’est pas difficile de faire dévier la conversation vers des domaines qui nous importent plus que l’A.B.C. des enfants. Le maire est un paysan comme les autres. Nous savons que, comme les autres, il a besoin de main-d’oeuvre. Rien de plus facile que de lui envoyer une bonne équipe quand nous pouvons momentanément nous en passer. Par chance, il n’est pas "un politique ". La meilleure preuve en est qu’il est resté maire sous de Gaulle...
Quant au curé, je vais résolument bavarder avec lui de temps en temps. Il m’est difficile de savoir s’il nous est hostile. Un événement toutà fait imprévu nous révélera sa sympathie.
Un orphelinat catholique se trouve à l’opposé de notre ferme, à l'autre bout du village. C’est à peine si nous en connaissons l’existence. Il m’est arrivé de rencontrer chez l’épicier la soeur assurant le ravitaillement de cette institution qui porte le nom du Pape Pie X.
L’orphelinat Pie X reçoit du Secours Suisse des baraques pour acueillir un plus grand nombre de pupilles, orphelins de guerre et enfants de prisonniers. Pour l’inauguration officielle, les soeurs organisent une fête sous le patronage du Cardinal Gerlier; à notre très grande surprise, nous recevons une invitation.
La question "faut-il y aller ou faut-il s’excuser" sera débattue. Certain.s sont pour, d’autres contre. Finalement, nous décidons d’y aller aussi discrètement que possible.
La procession cardinalice s’avance entre deux haies de spectateurs; au premier rang, des mamans, leurs bébés dans les bras. Le Cardinal, tout de rouge vêtu, bénit les bébés, donnant aux mères sa bague baiser.
Au moment où la procession arrive à notre hauteur nous sommes éloignés de la haie des villageois, au coin de l’un des bâtiments je vois le curé dire quelques mots au Cardinal. Il se tourne immédiatement vers nous. La foule s’écarte respectueusement et le Cardinal vient me serrer la main, disant qu’il est heureux que les Juifs participent également à la fête. J’ai Michel sur les épaules et, avant de tourner à la procession, le Cardinal caresse la joue de Michou qui ne sait plus où se fourrer, qui rougit, qui blêmit et est tout prêt d’éclater en sanglots. Le geste de sympathie du Cardinal Gerlier contribuera certainementà faire monter nos actions chez les habitants du village.
Il n’est pas rare que, manquant de main d’oeuvre,
les paysans fassent appel à nous, en particulier au moment des vendanges.
C’est une bonne occasion de gagner de l’argent qui malheureusement ne se présente
pas tous les jours.
(…)
Les vendanges de 1941 nous donneront l’idée de faire notre vin, "cachère pour Pessa’h ". L’équipement technique ne manque pas.
Notre vigne est en mauvais état, mais nombre de vignerons sont prisonniers. Nous pouvons acheter leur récolte sur pied. Notre instructeur forgeron, tout prêt à nous conseiller, dirigera les travaux.
Le pressoir, les cuves et les tonneaux sont soigneusement nettoyés. Grâce aux conseils du forgeron devenu viticulteur, tout marchera bien : foulage, pressurage, fermentation, soutirage et mise en fûts. Notre instructeur a droit à une partie de la récolte. Il reste deux ou trois petits fûts mis de côté pour notre fête.
Impossible pendant la guerre, de trouver du vin cachère. L' idée vient de proposer notre production à l’École Rabbinique repliée Clermont-Ferrand. Le Grand-Rabbin Liber accepte avec empressement.
Au moment d’expédier notre tonneau, nous nous heurtons à une double législation que, bien entendu, nous ignorons: la législation du temps de paix soumet la vente du vin (et de tous les alcools) à une taxation sévère; la législation du temps de guerre oblige à déclarer les récoltes et à demander une autorisation de vente. La S.N.C.F. refuse tout envoi de vin si on ne présente pas la preuve que les contributions directes sont réglées et l’autorisation de transport accordée.
Première opération: déclarer que notre vin est destiné à un culte religieux. Les services des Contributions nous exempteront des taxes décrétant que notre vin est... du vin de messe. Malgré toutes mes démarches, nous ne parviendrons jamais à obtenir une autorisation transport. Le temps passe et Pessa’h approche. Que faire? L’Ecole Rabbinique compte sur notre vin - et nous comptons sur cette rentrée d’argent.
Une idée lumineuse nous vient in-extremis: le seul produit livré
en tonneau et dont le transport n’est soumis à aucune réglementation est la choucroute. Il ne reste plus qu’à déguiser notre vin en choucroute. Bison et David trouvent dans notre cave un grand tonneau en mauvais état, en enlèvent le fond, y mettent le tonneau de vin calé avec la paille. A l’extérieur du tonneau, nous collons une grande étiquette "CHOUCROUTE" ; il sera expédié à Clermont sans la moindre difficulté.
Tête du Grand-Rabbin Liber lorsqu’en plein préparatifs de Pessa‘h arrive de Taluyers un énorme fût de choucroute ! Des élèves ayant assisté à la scène me raconteront bien plus tard que le Grand-Rabbin, furieux, décide de retourner notre envoi, lorsqu’un des étudiants objecte "que Chameau n’est pas idiot au point d’envoyer de la choucroute pour Pessa’h et qu’il y a quelque chose là-dessous". Finalement, ils décident d’ouvrir et découvrent l’astuce. C’est ainsi que l'Ecole Rabbinique pourra célébrer le Séder comme il se doit.
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(1) De
1940 à la Libération, la France tout entière est un cas social : les femmes des
nombreux prisonniers, les réfugiés, les chômeurs (en raison du manque de
matières premières), les jeunes (le service militaire a été supprime) Une
institution nationale créée par Vichy doit subvenir à tous les besoins. Naturellement,
les Juifs en sont exclus. Retour au texte
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