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Appelé chez le capitaine,
il m'apprend qu'avec cinq autres chimistes de notre compagnie
je dois me rendre à la Poudrerie du Bouchet. Je n'ai pas la moindre
notion de ce qu'est cette poudrerie, ni où elle se situe. Mes compagnons,
tous universitaires de la Région parisienne, m'expliquent que c'est
un immense laboratoire préparant la guerre des gaz, situé à
une quarantaine de kilomètres au sud de Paris.
Le 19 octobre
1939, nous nous présenterons au colonel Kovache, commandant de la Poudrerie,
et il nous affectera à l'un des nombreux laboratoires. Tout cela
va si vite que je n'ai guère le loisir de réfléchir. J'observe,
cependant, la contradiction entre ce qui se fait dans cette poudrerie et les
conventions internationales. L'ennemi que l'on combat n'en
tient aucun compte. Pourtant, je suis bien décidé à ne pas travailler
pour préparer la guerre des gaz. Je me demande avec anxiété
quelle doit être mon attitude, lorsque le colonel m'apprend que je
suis affecté au laboratoire de protection.
Une fois de
plus la Providence est intervenue : je n'ai plus à prendre de
décision.
Le bâtiment
de "la Protection" est une construction basse et longue, au
bord d'un des canaux traversant la Poudrerie (sans doute pour des raisons
de sécurité). Le labo est dirigé par le lieutenant des poudres,
Renaud, qui me reçoit gentiment. Son service se divise en plusieurs
parties: masques et vêtements de protection, détection, ypérite
et recherche. Habitué au travail de laboratoire, je suis affecté
à la recherche.
Ce labo est
dirigé par Raymond Dru, un civil assez original. Ses connaissances professionnelles
sont remarquables. Méticuleux et ordonné à l'extrême,
il doute des résultats de ses collaborateurs moins méticuleux que
lui. Mon patron de thèse avait la même attitude et je ne suis pas
gêné outre mesure. Une grande différence, cependant, entre le
Patron et Dru. Ce dernier est d'une politesse presque exagérée.
Il s'exprime avec beaucoup de finesse. Son écriture, très nette,
très belle, à très gros traits, dénote son originalité.
Très soigné, il porte une barbe en collier, ce qui à cette époque
"fait artiste". La moindre poussière sur ses vêtements le met hors
de lui. Au labo, il couvrira ses cheveux avec une calotte blanche "à
la Pasteur". Son humour tout à fait particulier et mordant dégénère quelquefois
en ironie.
Mes rapports avec Dru sont excellents. En dehors du travail, il me parle de sa femme et
de sa fille. Il est violemment antireligieux (Oh ! vous, avec votre Bon Dieu
!
).Toutefois, il ne trouvera jamais à redire lorsque j'observe le Chabbath à ma façon
: autant que possible, je ne fais pas de travail pratique ; je lis les publications
professionnelles.
- Le Colonel : Nous tenons à vous conserver. Pourquoi ce refus?
- Moi : Parce que je suis Juif, mon colonel.
- Le Colonel : Je ne comprends absolument pas. Il n'y a aucun rapport.
- Moi: Je tiens à suivre le sort de ma classe d'appel.
Je ne veux pas qu'une fois la guerre terminée, on dise : Voyez comme
les Juifs se sont planqués.
- Le Colonel : Je respecte votre décision, mais je ne vous approuve pas.
Bien entendu, Jacques me demandera, à ma sortie du bureau, quelle est ma décision.
Je lui fais le récit de notre conversation. A partir de ce jour,
il me traitera avec un certain respect.
Tout à coup Evi, petite intellectuelle de sept ans, demande :
- Pourquoi est-ce que Pharaon a fait tuer justement les garçons?
- Parce qu'il faut un père, et que s'il n'y
a plus de père, il n'y a plus d'enfants.
- Mais s'il n'y a pas de mère, il n'y a pas non plus d'enfants.
- Oui, mais les hommes nourrissent la famille.
- Les femmes aussi.
- Et les hommes seront des soldats qui pourront attaquer les Égyptiens.
- Et Jeanne d'Arc, alors ?
- .......
Le frère d'Evi, Elie (six ans),
n'est pas intervenu; mais en se couchant, après la cérémonie,
il dit à sa mère:
- Je me réjouis quand je serai mort.
- Que veux-tu dire?
- Quand je serai au Paradis, je rencontrerai Pharaon et je lui casserai la gueule...
Pendant cette permission, nous nous promènerons beaucoup. Le temps est au beau fixe. Le Puy de Sancy a encore beaucoup de neige. Plus bas, fleurissent les soldanelles et les crocus. Dans un bosquet de hêtres, nous trouverons un véritable tapis de perce-neige. C'est la seule fois de ma vie que j'en trouve à l'état sauvage. Plus loin des champs de jonquilles sont en pleine floraison. Pour la première fois, j'essaierai de photographier des fleurs. Ces photos oh ! combien maladroites existent encore dans un de nos albums.
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