LA DRÔLE DE GUERRE
Extrait de Souviens-toi d'Amalek pp. 15-21.

Début du chapitre

2. La Poudrerie du Bouchet

     Appelé chez le capitaine, il m'apprend qu'avec cinq autres chimistes de notre compagnie je dois me rendre à la Poudrerie du Bouchet. Je n'ai pas la moindre notion de ce qu'est cette poudrerie, ni où elle se situe. Mes compagnons, tous universitaires de la Région parisienne, m'expliquent que c'est un immense laboratoire préparant la guerre des gaz, situé à une quarantaine de kilomètres au sud de Paris.
     Le 19 octobre 1939, nous nous présenterons au colonel Kovache, commandant de la Poudrerie, et il nous affectera à l'un des nombreux laboratoires. Tout cela va si vite que je n'ai guère le loisir de réfléchir. J'observe, cependant, la contradiction entre ce qui se fait dans cette poudrerie et les conventions internationales. L'ennemi que l'on combat n'en tient aucun compte. Pourtant, je suis bien décidé à ne pas travailler pour préparer la guerre des gaz. Je me demande avec anxiété quelle doit être mon attitude, lorsque le colonel m'apprend que je suis affecté au laboratoire de protection.
     Une fois de plus la Providence est intervenue : je n'ai plus à prendre de décision.
     Le bâtiment de "la Protection" est une construction basse et longue, au bord d'un des canaux traversant la Poudrerie (sans doute pour des raisons de sécurité). Le labo est dirigé par le lieutenant des poudres, Renaud, qui me reçoit gentiment. Son service se divise en plusieurs parties: masques et vêtements de protection, détection, ypérite et recherche. Habitué au travail de laboratoire, je suis affecté à la recherche.

     Ce labo est dirigé par Raymond Dru, un civil assez original. Ses connaissances professionnelles sont remarquables. Méticuleux et ordonné à l'extrême, il doute des résultats de ses collaborateurs moins méticuleux que lui. Mon patron de thèse avait la même attitude et je ne suis pas gêné outre mesure. Une grande différence, cependant, entre le Patron et Dru. Ce dernier est d'une politesse presque exagérée. Il s'exprime avec beaucoup de finesse. Son écriture, très nette, très belle, à très gros traits, dénote son originalité. Très soigné, il porte une barbe en collier, ce qui à cette époque "fait artiste". La moindre poussière sur ses vêtements le met hors de lui. Au labo, il couvrira ses cheveux avec une calotte blanche "à la Pasteur". Son humour tout à fait particulier et mordant dégénère quelquefois en ironie.
     Mes rapports avec Dru sont excellents. En dehors du travail, il me parle de sa femme et de sa fille. Il est violemment antireligieux (Oh ! vous, avec votre Bon Dieu  !…).Toutefois, il ne trouvera jamais à redire lorsque j'observe le Chabbath à ma façon : autant que possible, je ne fais pas de travail pratique ; je lis les publications professionnelles.

Les copains
     Le groupe d'ouvriers d'artillerie envoyés de la Mutualité à la Poudrerie du Bouchet n'a de militaire que l'uniforme. Logés chez l'habitant, ils ont toutes les libertés, travaillant aux mêmes heures et dans les mêmes conditions que les employés civils. Tous les matins, nous parcourons ensemble les deux ou trois kilomètres séparant Vert le Petit de la Poudrerie.
     Mes camarades sont Pierre, le taciturne, Paul, insatisfait et mécontent de tout; Jacques dit ouvertement qu'il déteste les Juifs.
     Pendant ce trajet matinal, nous parlons de la situation. C'est la "Drôle de Guerre ". Personne ne comprend le calme régnant au front. Beaucoup croient que ce ne sera jamais une vraie guerre. Mes camarades sont d'un autre avis. Ils disent : "cela ne vaut pas la peine de faire la guerre pour les Juifs ". Ce sera pour moi le coup de massue ! Qu'en Alsace, province frontière, la propagande hitlérienne ait trouvé des oreilles plus qu'attentives est choquant ; l'histoire montre que les Alsaciens sont volontiers du côté de ceux qui ne les gouvernent pas. Mais que des universitaires parisiens n'aient pas compris, en 1940, que la France est autant menacée que les Juifs, dépasse mon entendement.
     Un fait nouveau normalisera nos rapports. Le colonel commandant la Poudrerie convoque un jour chez lui les militaires qui ont donné satisfaction pour leur proposer de les faire passer du statut de militaire à celui d'affectés spéciaux. Jacques et moi en sommes. Jacques a dit à plusieurs reprises qu'il veut quitter la Poudrerie pour aller dans une unité combattante.
     A mon tour, je me présente au bureau du colonel. Le règlement exige le "garde-à-vous". Le colonel ayant oublié de dire "repos ", toute la conversation se déroulera au garde-à-vous. Le colonel m'expliquera que j'ai intérêt à devenir "affecté spécial" ; qu'en particulier, je serai à l'abri d'un éventuel envoi au front. Je remercie, et ajoute que je ne peux accepter sa proposition.

     - Le Colonel : Nous tenons à vous conserver. Pourquoi ce refus?
     - Moi : Parce que je suis Juif, mon colonel.
     - Le Colonel : Je ne comprends absolument pas. Il n'y a aucun rapport.
     - Moi: Je tiens à suivre le sort de ma classe d'appel. Je ne veux pas qu'une fois la guerre terminée, on dise : Voyez comme les Juifs se sont planqués.
     - Le Colonel : Je respecte votre décision, mais je ne vous approuve pas.
     Bien entendu, Jacques me demandera, à ma sortie du bureau, quelle est ma décision. Je lui fais le récit de notre conversation. A partir de ce jour, il me traitera avec un certain respect.

Loisirs
     Le soir, j'écris des lettres. D'abord à ma femme, qui les transmettra à mes parents, ensuite aux E.I.F. de Strasbourg. Très vite, j'établirai la liste presque complète des Éclaireurs et des Éclaireuses de la ville, disséminés dans toute la France. A cette époque, j'aurai pour la première fois l'idée d'une "lettre collective". Mon record sera de 28 ou 29 lettres (à la main !) en un seul dimanche. Je reçois des réponses très nombreuses et très intéressantes. Naturellement, cette correspondance sera bouleversée par la deuxième migration due à la Débâcle. J'ai les adresses de près de 200 E.I.F. avec lesquels je suis en liaison épistolaire régulière.
     Jusqu'au 10 mai, nos dimanches seront libres et nous en profiterons pour aller à Paris, les liaisons par cars étant excellentes. Je peux ainsi prendre contact avec les responsables des E.I.F. et revoir certains amis au hasard de leurs permissions.
Pessa'h 1940
      Le travail intense de la Poudrerie a failli me retenir. Je pourrai cependant prendre le train à la dernière minute et arriver au Mont-Dore peu de temps avant le début de la Fête.
     Je n'ai jamais encore donné le Séder, et n'ai pas eu le temps de m'y préparer ; cette fois-ci, pas d'autre solution. Je suis le seul de la famille pouvant le donner. Par la force des choses, il deviendra ce qu'il devrait toujours être, un Séder pour les enfants. Autour de la table, ils sont aussi nombreux que les adultes. Les questions fusent. Pharaon devient Hitler et Hitler Pharaon.

     Tout à coup Evi, petite intellectuelle de sept ans, demande :
     - Pourquoi est-ce que Pharaon a fait tuer justement les garçons?
     - Parce qu'il faut un père, et que s'il n'y a plus de père, il n'y a plus d'enfants.
     - Mais s'il n'y a pas de mère, il n'y a pas non plus d'enfants.
     - Oui, mais les hommes nourrissent la famille.
     - Les femmes aussi.
     - Et les hommes seront des soldats qui pourront attaquer les Égyptiens.
     - Et Jeanne d'Arc, alors ?
     - .......

      Le frère d'Evi, Elie (six ans), n'est pas intervenu; mais en se couchant, après la cérémonie, il dit à sa mère:
     - Je me réjouis quand je serai mort.
     - Que veux-tu dire?
     - Quand je serai au Paradis, je rencontrerai Pharaon et je lui casserai la gueule...

     Pendant cette permission, nous nous promènerons beaucoup. Le temps est au beau fixe. Le Puy de Sancy a encore beaucoup de neige. Plus bas, fleurissent les soldanelles et les crocus. Dans un bosquet de hêtres, nous trouverons un véritable tapis de perce-neige. C'est la seule fois de ma vie que j'en trouve à l'état sauvage. Plus loin des champs de jonquilles sont en pleine floraison. Pour la première fois, j'essaierai de photographier des fleurs. Ces photos oh ! combien maladroites existent encore dans un de nos albums.


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