1. Évacuation et mobilisation
Des bruits circulent, insinuant qu'en cas de mobilisation, toutes les agglomérations
et notamment la ville de Strasbourg situées devant ou dans la Ligne Maginot seront évacuées. Le repli de l'Université est également prévu. Des professeurs prévoyants louent des logements
dans la ville que désignent ces rumeurs. Beaucoup de familles font de même.
Mon beau-frère Roger a l'heureuse idée de louer une petite maison de vacances
au Mont-Dore, dans les Monts d'Auvergne.
 Le 23 août 1939 les Allemands signent avec l'U.R.S.S. le fameux "Pacte de non-agression. Sans nul doute, on en est arrivé au point de non-retour. La guerre est inévitable. Strasbourg se vide de ses habitants. Je reçois des instructions pour emballer les appareils de valeur en vue de leur évacuation éventuelle et de fermer le labo.
 Quelques jours avant l'invasion de la Pologne (1er septembre),
le Secrétaire de la Faculté des Sciences me fait dire que "si
je veux revoir les miens avant la guerre" je dois les rejoindre au plus
vite et qu'il me décharge de mes responsabilités. Inutile de
me le dire deux fois.
Au Mont-Dore, la famille s'est installée tant bien que mal. La maison est très
petite.
Mon séjour
est de courte durée. Au bout de deux jours apparaissent sur tous
les murs de France les affiches surmontées de deux petits drapeaux tricolores
entrecroisés annonçant la mobilisation générale. Mon fascicule
de mobilisation dit que je dois me présenter au Centre Mobilisateur du
Fort de Vincennes, à Paris, le deuxième jour. A l'encontre
d'une tradition bien établie, l'armée française décide
d'utiliser les compétences : une unité de chimistes est constituée.
Je suis devenu "ouvrier d'artillerie".
Le vendredi 1er septembre, jour de l'invasion
de la Pologne par soixante-dix divisions allemandes (dont sept blindées),
je prends, le coeur gros, le train Mont-Dore-Paris, persuadé que je trouverai
la ville sous les bombardements. Au contraire de 1938, je suis calme. Les nazis
montrent en Pologne ce dont ils sont capables et pourtant je n'ai pas
peur comme dans la caserne de Haguenau.
Mes prévisions sont erronées ; le calme règne à Paris, ce 2 septembre
1939. Pas un avion, même pas de mesures de protection. Au Fort de Vincennes,
par contre, il y a grand remue-ménage.
Je trouverai facilement mon centre mobilisateur. On me déguise en soldat. Cette fois
non plus, aucune distribution d'armes. Par contre, le port du masque à
gaz est obligatoire pour les militaires et pour tous les civils. Je reçois
l'ordre de me rendre "par mes propres moyens" au Palais de la
Mutualité. N'étant ni Parisien, ni syndicaliste, je n'ai
aucune notion ni de ce que c'est, ni où c'est. Il s'agit
d'une grande bâtisse située en plein Quartier Latin, mi-salle
de congrès, mi-théâtre, avec annexes et bureaux. La Mutualité
est réquisitionnée pour l'unité de chimistes de l'armée
française.
 Le deuxième foyer qui m'accueillera d'une façon émouvante est celui de la famille Donoff. C'est
la bonne vieille hospitalité juive, doublée d'une grande
sympathie pour le mouvement E.I.F. Tous les enfants de la famille sont éclaireurs.
Les parents Donoff, venus tout droit du "chtettel", espèrent trouver dans
le Mouvement un milieu susceptible de garder leurs enfants dans une ambiance
juive dont, hélas, la plupart des organisations et institutions juives
de Paris sont dépourvues. Si je dis "venus tout droit du chtettel", il ne faut pas le prendre
au pied de la lettre. Les Donoff habitent le quartier du "Pletsel"
(1) depuis bien des années. La majorité de leurs enfants sont nés
à Paris.
C'est mon premier contact avec un judaïsme que la vie moderne n'a pas frelaté. Le père
est chef de famille. Les enfants et sa femme lui vouent un profond respect.
Le père Donoff a une opinion sur tout. C'est parfois un mélange
très pittoresque d'enseignements du Talmud, de superstitions
folkloriques, de philosophie russo-personnelle et de bon sens. Cette vision
originale s'applique à tous les domaines de la vie: éducation,
morale, religion, politique, médecine, économie, justice, etc...
etc...
Les récits
du père Donoff sur sa jeunesse me passionneront et me révéleront
tout un monde juif inconnu, ce qui facilitera beaucoup la compréhension
du Hassidisme qui, grâce à Martin Buber, est à l'origine
de ma découverte du judaïsme.
La famille
Donoff paiera un tribut terrible à la guerre: Robert, qui travaillera
pour la Sixième, sera pris à Chambéry avec sa femme Nelly, enceinte.
Ils ne reviendront pas. David sera mortellement blessé par la Gestapo
en essayant de s'enfuir d'un bureau d'aide aux Juifs.
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(1) Quartier de la rue des Rosiers et plus spécialement
Place des Hospitalières Saint-Gervais. Retour au texte
 
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