Une défroque de bouffon et son histoire...
Moché Catane

Extrait du Bulletin de nos Communautés, 17 février 1956

Personnages : Le Poète - Le Bouffon -La Défroque - Une Voix de femme - Le Directeur.

PROLOGUE

(Une musique gaie et animée. Devant le rideau baissé, le Poète se promène de long en large, songeur. Survient en sautillant le Bouffon, qui tourne autour du poète en éclatant de rire).

Poète : Pourquoi ris-tu, Bouffon ?
Bouffon : Je ris, parce que c'est la loi, vieille carcasse de poète...
Poète : La loi ?
Bouffon : Bien sûr ! "Mi-chènikhnass Adar, marbiim, be-Simha", Depuis le début du mois d'Adar, on augmente la joie. Or, nous sommes en Adar. Donc, je ris...
Poète : Et tu es prêt pour Pourim ?
Bouffon : C'est-à-dire que... j'ai ma réserve de calembours. de farces et d'attrape-nigaud, mais à part ça... la vie est dure et les travestis sont chers.
Porte : Ce n'est pas bien, cela. il faut se déguiser...
Bouffon : Et toi. poète, te déguiseras-tu ?
Poète : Oh moi ! ça n'a pas d'importance. Tous mes vêtements sont des déguisements. Tu vois, j'y flotte comme un fantôme dans son linceul. Mais en hommage à Pourim, je ferai des vers gais...
Bouffon : Moi, je préfère faire des verres... vides. Mais, pour le moment, il s'agit de savoir comment se procurer une défroque sans payer.
Poste : Viens avec moi, je t'en donnerai une, Bouffon de mon coeur.
Bouffon : Avec plaisir (tapant des mains et chantant) : Bouffon d'mon coeur, Le fond d'mon coeur bout, Pouffons d'bon coeur. Bon fou d'moqueur. Bon fond d'coeur mou !
Poète : Viens avec moi.
(La musique gaie reprend tandis que les deux personnages se glissent derrière le rideau. Celui-ci s'ouvre immédiatement sur le Musée, mais il n'y a pas de lumière, sauf peut-être une veilleuse, qui pourra augmenter d'intensité an cours de la scène. jusqu'à fournir un éclairage normal. On distinguera alors peu à peu le décor du Musée, et notamment la grande vitrine centrale, dans laquelle se trouve la défroque de bouffon, dissimulant l'acteur chargé de ce rôle.)

SCÈNE I.


Bouffon : Et alors? Je ne vois rien. Il fait noir comme dans le coeur d'un mécréant.
Poète : Eh bien ! Fais feu des quatre fers ! Pétille d'esprit ! Fais des étincelles !
Bouffon (il chante) :
  Pourim / Ne rime / Pas a- / Vec pou !
Un crime / Ne rime / A rien / Du tout !
Tu trimes ? / Quell'frime ! / Il faut / Etr'fou !
Le mime / Se grime / Comme un / Papou !
Pourim / Ne rime / Pas a- / Vec pou!
Poète : Et maintenant. tu vois où nous sommes.
Bouffon : J'y suis ! A Jérusalem. au Musée Betsalel !
Poète : Ne gesticule pas comme ça, tu vas casser la vitrine. (Il l'imite).
  Vitrine / En ruine / Coût'- quel- / Ques sous !


Bouffon : Bon ! Mais qu'est-ce qu'il y a dans cette vitrine ? Je distingue mal...
Porte : Je vais te le dire : il y a une défroque de bouffon.
Bouffon
: Vrai ? Vrai de vrai ? Vrai de vrai de vrai ?
Poète : Oui, il y a un pourpoint mi-partie vert et rouge, une culotte en rubans orange et bleu. un bonnet à clochettes.
(Bruit de clochettes).
Bouffon : Qu'est-ce que c'est que cela? Vous touchez aux objets à travers la vitrine ?
Poète : Non, je l'ai ouverte avec ma clé des chants - des chants d'amour. Je suis poète, mon cher bouffon, et je dois pouvoir franchir tontes les fenêtres avec mes rêves, la nuit. C'est aussi comme cela que nous avons pu entrer dans le musée...
Bouffon : Ah, je croyais qu'on était entré par une trappe souterraine, avec une clé de sol !
Poète : Mais revenons à notre attirail. Outre le vêtement déjà décrit, il y a un mirliton, une sarbacane, une crécelle et une boîte à malices !
Bouffon : Montrez la boîte à malices!
Poète : Oh ! il n'y a pas grand-chose dedans du fluide glacial, des cigares explosifs, (les verres à double fond, un rituel de prières pour Yom Kipour quand il tombe le troisième jour de Pessah, et des billets de la Sainte farce, merveilleusement imités.
Bouffon : Très bien, j'endosse le costume.
(Il fait mine de s'emparer de la défroque, mais celle-ci le repousse. Plusieurs autres tentatives sont couronnées du même insuccès. Et finalement la défroque se met à parler.)
La Défroque : Tout doux, bon fou !
Bouffon : La déparle qui froque !... La défroque qui parle !
Défroque : Oui, je parle, à l'occasion, pour faire taire les autres, qui parlent trop, à tort et à travers. Vous venez ici, dans mon domaine. Pous vous emparez de moi, quelques jours, avant Pourim. C'est trop de désinvolture.
Poète : Nous ne voulions pas t'ennuyer...
Défroque : Vous ne m'ennuyez pas. Vous me cassez les chausses. Je ne me laisse pas prendre comme cela, moi. J'ai ma fierté ! J'ai mon histoire !
Bouffon (à toute vitesse) : Oh ! on la connaît ! (Récitant comme la table de mtultiplication. ou "Nos ancêtres les Gaulois") : "Je suis née au moyen âge. vécu parmi les sauvages et grandi en esclavage. Demandée en mariage par le rabbin du village, j'ai refusé les homunages de son vilain visage. Aussi partie en voyage pour de très lointains rivages, j'ai fait treize fois naufrage, et j'ai gagné à la nage une merveilleuse plage. où des juifs de bas étage m'ont appris à être sage et à faire mon ouvrage chaque jour avec courage. Arrivée à un grand âge. je me suis fait mettre en cage pour montrer aux enfants sages d'Israël et des parages la très édifiante image d'un travesti de haut parage. Dieu soit loué d'âge en âge !"
Défroque : Eh bien non ! Bouffon bavard, ce n'est pas cela du tout. Je ne suis ni si vieille, ni si ridicule. J'ai été cousue à Salonique en 1928... Il y a vingt-cinq ans exactement...
(la lumière s'éteint, le rideau se ferme.)

INTERMEDE

(Le rideau reste baissé. On entend des bruits de port, sirènes, chaînes, manoeuvres, sifflets, et une musique accompagnant les passages pathétiques.)
Défroque : La vieille Malka Alhagli dont le mari, les cinq fils, les trois gendres, et déjà quatorze petits-fils étaient dockers sur le port, avait rêvé toute sa vie de confectionner un vrai travesti pour Pourim. Chaque année, elle hésitait et finalement renonçait, car le malheur des temps ne permettait pas une joie sans mélange. Mais, en 28, elle s'est dit :
Voix de femme : Allons-y cette fois ! Nous sommes en république ! Les juifs jouissent de l'égalité civique. Le samedi est chômé au port de Salonique, aux termes du traité de Trianon ! La marine marchande est florissante!
La Défroque : Et. la vieille a fabriqué le costume unulticolore pour le plus jeune de ses petits-enfants. J'ai été porté dix ans. mais dès les premières années, ce n'était déjà plus la même chose. Il y avait eu la crise, le chômage, et puis on avait appris qu'en Allemagne... Les réfugiés achkenazim venaient nous raconter leurs misères. Enfin, le coeur n'y était plus. Et puis après ça a été la guerre. Oh ! l'on n'y croyait pas tout à fait ! Ou freinait sa bonne humeur, mais c'était tout.
Voix de femme : Depuis cinquante ans, la Turquie et la Grèce ont fait tant de guerres ! Entre elles, avec les Serbes, les Bulgares, les Italiens, que sais-je ? La Grande Guerre, avec tous à la fois! Cela a-t-il changé notre sort, au fond ?
La Défroque : Non, cela n'avait pas troublé l'âme ingénue de nos sefaradim, pieux débardeurs de père en fils. Et tout d'abord. la guerre contre Mussolini avait été presque une rigolade, avec ces soldats fascistes qui couraient si vite en arrière... C'est alors que sont venus les Allemands. Ils ont pillé, massacré, déporté. Rien n'est resté...
Poète : Mais toi, ô défroque, comment as-tu pu échapper et arriver à Jérusalem?
La Défroque : Moi ! Ils n'en ont pas voulu ! Ils m'ont refourrée au fond de ma malle en murmurant : "Vieux chiffons !" S'ils avaient su que je narguais la grandeur des méchants. ils m'auraient bien brûlée aussi. Mais ils ne savaient pas... En 1945, un seul homme est revenu, de toute ma famille liquidée par les brutes. Il m'a retrouvée, m'a emportée avec lui au pays... Voilà pourquoi je suis ici...
(La musique s'est faite gaie et animée.)

SCÈNE II.

(Le rideau se lève. La lumière s'allume peu à peu. Le bouffon aux accents de la musique, cabriole et culbute.)
La Défroque : Ah non ! pas ça ! Je déteste cette joie stupide.
Bouffon
: Tu nous embêtes, nous sommes là pour nous amuser, vieille toupie.
Défroque : Goujat ! Mufle ! (Elle le gifle. Le poète tente de s'interposer.)
Poète : Allons, je vous en prie. Madame la Défroque, un peu de calme !... Seigneur Bouffon, modérez-vous...
Défroque et Bouffon : Non ! Zut ! Va te faire pendre. Taisez-vous !
Poète : Je vous en supplie. Le Directeur va entendre du bruit. Il va venir. Nous aurons des histoires !
Défroque : C'est bien fait ! D'ailleurs, vous les aimez, les histoires. Tiens, sale bouffon. Attrape !
Bouffon : Je t'arracherai les entrailles... (Entre, en coup de vent, le Directeur.)
Poète : Voilà le Directeur !
Directeur : Allons. Que se passe-t-il ici ?
Poète : Une querelle a éclaté entre Madame la Défroque que voici et M. le Bouffon que voilà.
Directeur : Une querelle, ce n'est pas possible. La déparle ne froque... La défroque ne parle pas.
Poète : Pourtant !
Directeur : Ah je vois ! Monsieur est mime et ventriloque. II a joué une scène de dispute, et vous même, son compagnon. vous n'y avez vu que du fou... que du feu... Cette défroque de bouffon est du reste intéressante à plus d'un point de vue. Chacune des bandes d'étoffe qui la constituent porte la marque d'une usine de tissage d'un autre pays, Amérique, Chine, Hollande, Espagne, Suède, Hongrie, Liban. De plus. les folkloristes ont cru découvrir que dans leur pays d'origine ces tissus étaient tous des tissus de deuil. Curieux, n'est-ce pas ? Il y a un mystère là-dessous.
Poète : Ne pensez-vous pas que le travestissement de Pourim revêt tout son sens uniquement parce qu'il est un dérivatif à la tristesse - et que plus la tristesse est profonde, plus le besoin de s'amuser est grand ?
Directeur : Oh ! Monsieur ! Il est bien tard pour faire de la philosophie... D'ailleurs, comme nous sommes au mois d'Adar, c'est plutôt le moment de danser que de penser !
Bouffon : Qu'à cela ne tienne. (Et il entraîne le Directeur par une main et le poète par l'autre sur le devant de la scène. pendant que le rideau tombe.)

EPILOGUE

(Mais les trois personnages, tenant également la Défroque, virevoltent sur l'avant-scène. Le bouffon chante sur un accompagnement échevelé son couplet de conclusion.)
Bouffon :
  Peuple gai / Sous les larmes /
Peuple en paix / Sous les armes /
Et discrets / En vacarmes /
Peuple laid / Plein de charmes /
Juges de paix / Sans gendarmes /
Je me tais / Bas les armes !

(Poète, Défroque et Directeur répètent les mêmes formules jusqu'à "gendarmes" de plus en plus vite au rythme de la danse, jusqu'au moment où, épuisés, ils viennent saluer le public, et, si la chose est possible, terminent par une blague, comme de jeter à la volée la Défroque, poupée pleine de son, dans le public.)

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