Géographie cordiale d'Israël
Moché CATANE
Extrait de Géographie cordiale d'Israël, plaquette publiée en 1963, Ed. KKL-Strasbourg

6. - Jérusalem d'en bas... et d'en haut

Y a-t-il des cloches en Israël ?
Certes, il y en a à Nazareth, à Jaffa, partout où se sont maintenues des communautés chrétiennes, faisant partie de la minorité arabe ou réunissant des diplomates et des experts étrangers. Mais les villes juives ne connaissent pas plus les carillons des cloches que les appels des muezzins. Le seul son qui accompagne les prières est celui de la corne de bélier.

Clocher de l'église de la Dormition à Jérusalem. C'est sur ce clocher que montaient les Juifs de la ville entre 1948 et 1967 pour apercevoir le Mur des Lamentations qui se trouvait à l'intérieur des remparts.
Clocher

Et pourtant à Jérusalem, l'on entend des cloches. Peut-être est-ce, en plein centre de la ville, celles de l'Eglise russe, qu'un bedeau barbu et chevelu martèle en. cadence les jours de fête, ou bien celles plus modeste de l'Eglise abyssine, dont le tintement, étouffé le jour par le vacarme des voitures, s'égrène la nuit dans l'air pur des Monts de Judée ?
Non, ce qu'on perçoit surtout aux heures calmes, c'est l'écho amorti des bourdons de la Vieille Ville, que le vent du désert apporte à la Ville nouvelle, et que le blocus est impuissant à arrêter (1).
Ainsi ce sont des cloches très chrétiennes qui se font pour nous les messagers du Mur des Lamentations. Tel ce pasteur qui offrit à Israël un fragment de pierre, ramassé clandestinement au-près du Mur, les carillons nocturnes des églises évoquent intensément ce cul-de-sac perdu au fond d'un labyrinthe, et que ferme une muraille de gigantesques moëllons - cet endroit où, pendant deux mille ans n'ont pas chômé les supplications, et qui, depuis dix ans, prisonnier, se tait. Et tous ceux qui perçoivent le message des cloches souffrent d'être si près du dernier vestige du sanctuaire d'Israël, et à la fois si irrémédiablement loin de lui.

Et, s'il faut interpréter les symboles, dirons-nous qu'entre Israël et les Arabes, condamnés à vivre en voisins, mais privés de tout contact, ce sont les pays chrétiens qui, sous l'égide des Nations Unies, exercent une sorte de médiation ? Et ajouterons-nous que le peuple juif, parvenu au terme de son Exil, croyant avoir atteint le but, est encore séparé par une barrière infranchissable de l'accomplissement réel de sa destinée ancestrale ?

Toujours est-il que les juifs, disposés à oublier leurs masures et leurs synagogues de la vieille Jérusalem, que les Jordaniens ont rasées, ne peuvent remplacer par aucune construction nouvelle ce mur vétuste et effrité, aux anfractuosités garnies de touffes d'herbe sauvage, qui était, en même temps que le signe de leur humiliation, la promesse d'un avenir radieux. Et comme, chassés de l'enceinte de Soliman le Magnifique, ils ont gardé en leurs mains, au flanc de la montagne om se juche la Vieille Ville, le seul quartier laissé en dehors de la muraille, le Mont Sion, ils ont transformé celui-ci en un reliquaire et en un observatoire, où l'on contemple, du haut d'un escalier vermoulu, de la terrasse d'une bicoque saturée de légendes, un moutonnement de toits, de coupoles, de minarets, de flèches et de buildings - éden insalubre dont l'accès nous est interdit, et où l'on doit deviner, à l'ombre des cyprès, l'emplacement du Mur des Lamentations...

Assez, assez de nostalgies ! Assez, assez de regrets ! La Jérusalem nouvelle tourne le dos au passé ; elle s'étend en toute liberté vers l'Ouest et vers le Sud, et, fuyant les taudis qui longent la frontière, inaugure quartier neuf sur quartier neuf.

Le nom de Katamone s'est multiplié en innombrables Katamonim, formant une cité en constante progression et absorbant sans cesse des milliers et des milliers d'âmes. Et, si la sobriété fruste de ces blocs de maisons vous fait craindre que la capitale devienne une fourmilière, si ces hangars de planches ou de tôle ondulée, ces balcons murés d'un béton grossier, ces constructions adventices qui déparent les toits plats vous rappellent tristement les bidonvilles, allez plus à l'occident voir les quartiers résidentiels de Beth-Hakè­rem ou de Bayith-Wagane ; les bâtiments luxueux de l'Université et de la Faculté de Médecine ; l'ordonnance majestueuse et harmonieuse de la future Cité administrative, qui se dresse peu à peu en même temps que les arbres du parc qui l'entourera et vous comprendrez que la note sera donnée, en fin de compte, par les forces de demain qui vaincront l'inertie des forces d'hier.

Et pourtant qui est-ce qui impose le plus puissamment sa mar­que à la Jérusalem d'aujourd'hui ? Qui la fait différente de toutes les autres villes, sauf peut-être de Bené-Berak et de Safed ?
Méa-Che'arim.
Non pas la suite de sordides cours pavées grouillant d'êtres humains, qui bordent le no man's land dans l'angle nord-est, et dont les touristes américains photographient avidement le pittoresque dénuement. Mais l'esprit de Méa-Che'arim, qui peuple de caftans et de bonnets de fourrure, de châles noirs et de bas de coton tant de quartiers nouveaux, où fleurit école talmudique sur école talmudique.
Ces soldats de la dévotion ne sont pas si nombreux, dit-on, mais, prêts à toutes les batailles et à tous les sacrifices, ils ne laissent rien passer dans leur ville qui leur déplaise sans manifester leur réprobation. Et, certains que la victoire finale leur est assurée par la volonté du Très-Haut, ils n'hésitent pas à ameuter leurs cohortes barbues pour monter à l'assaut des abominations de la vie moderne.

Jérusalem au soleil coulant : l'Hôtel King David et la tour de l'YMCA.

Ne nous laissons toutefois pas trop impressionner par ces combats d'arrière-garde. Et surtout ne confondons pas papillotes et calotte, manches longues et cheveux couverts avec les thèses politiques des Natoré-Karta. Les livreurs de lait et de pétrole, les facteurs et les boutiquiers, les employés de la mairie et des ministères qui arborent les barbes les plus touffues et les couvre-chef les plus imposants sont presque tous des citoyens conscients de l'État d'Israël, des patriotes que leur foi en l'héritage de Moïse attache encore plus fort que les autres à l'oeuvre de renaissance nationale. Loin de rencontrer chez eux l'entêtement forcené des sectateurs d'Amram Blau, on y découvre des trésors d'indulgence et de tendresse, d'amour pour leur peuple et pour leur ville, avec quelque bonhomie nonchalante et le désir passionné de voir Jérusalem redevenir le piédestal du trône divin.

Aux congrès qui se multiplient dans la capitale - d'histoire, de Bible, d'archéologie, de Talmud - assistent, mêlés aux professeurs et aux étudiants, de petites gens de Jérusalem, chez qui la sagesse de vie et le goût des choses de l'esprit suppléent à la culture profane. N'est-ce pas à cette assise de croyants que l'on doit l'atmosphère particulière de la Ville sainte, où personne ne semble courir après un argent maussadement gagné ou des distractions englouties avec une frénésie malsaine, comme à Haïfa et surtout à Tel-Aviv ?

Car si Jérusalem n'est pas un camp retranché de juifs pratiquant rigoureusement les lois, si le repos sabbatique y est transgressé ici ou là sans vergogne, la fidélité à la tradition demeure la norme. Et cette dominante, presque insensible en semaine, déjà plus nette le Shabath, s'accentue les jours de fête et triomphe aux solennités de pénitence.

Il y a des heures où dans toute la ville n'existe plus rien que la prière qui monte de chaque pâté de maisons, d'autres où tous ses habitants sont assis autour de leur table pour un repas de fête ; des après-midi ou toute la cité se repose, et puis, quand vient le soir, éclate le brouhaha du triangle central des rues de Jaffa, du roi George et Ben-Yehouda, qui concentre toute l'agitation vespérale de Jérusalem.
Car Jérusalem est une ville qui se couche tôt. Passé onze heures, après la sortie des cinémas, tout devient désert, et les derniers autobus ébranlent à larges intervalles des artères mortes. Pourtant, dans le secret des maisons, les hommes de science veillent les yeux sur leurs grimoires, les élèves des yechivoth, qui se sont humectés les yeux pour ne pas s'endormir, discutent longuement sur un passage obscur, les réformateurs politiques ou religieux élaborent en d'interminables conciliabules des programmes et des manifestes.

Le calme et la fraîcheur de la nuit sont propices à la méditation, et les vieilles pierres qu'argente la lune, imprégnées d'une nouvelle couche de pensée juive, songent qu'un jour viendra ou "un soleil de piété aux rayons bénéfiques" fera mûrir ces germes généreux et attirera sur la Montagne de l'Eternel tous les hommes de bonne volonté.

Note :


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