Yo'hanan Cohen-Yashar
1934- 2016
par Joë Friedemann


Au restaurant des étudiants en 1957 - De g. à dr. : Jean-Georges Kahn, Alfred Blum (debout), Manely Blum, Jacqueline Werterschlag, Liane Wolf - coll. © Joë Friedemann

Il y a quelques mois, notre ami Yo'hanan nous a quittés. Son départ, c'est peu dire, laisse chez tous ses amis un grand vide. Nous le connaissions depuis si longtemps. Une rencontre qui remontait aux années de bohème, à l'époque de nos études, fin des années cinquante, début soixante à l'université de Strasbourg.

Dès l'abord,Yo'hanan (Jean-Georges Kahn pour l'Etat civil) fera partie du décor. Celui de la vie étudiante juive de la place, dans tous ses aspects : le restaurant universitaire avenue de la Forêt Noire, où nous nous retrouvions régulièrement, le FEJ ( Foyer des étudiants juifs), le Mercaz de la Synagogue de la Paix…Yo'hanan était de toutes les activités culturelles estudiantines ou communautaires organisées entre autres, en collaboration étroite avec André et Renée Neher, Lucien et Janine Lazare.

Yo'hanan : une figure non exempte de quelque excentricité éveillant souvent le sourire, mais dont la personnalité, l'intelligence, la générosité, et les connaissances dans de nombreux domaines ne pouvaientque susciter la sympathie, et même l'admiration. Nous formions avec Freddy Raphaël, son ami de cœur, avec Henry Hochner, Armand Abecassis et votre serviteur, une "bande de copains" qui lui sont toujours restée fidèles, au fil des ans. Qu'on me pardonne ! J'évoque cette période avec une certaine nostalgie.

Né à Merlebach en 1934, Yo'hanan, a été marqué profondément, comme la plupart d'entre nous,par la seconde guerre mondiale et la Shoah.Il fallait se reconstruire après les années noires, et pour les plus jeunes, envisager un avenir ancré sur une "normalité" retrouvée.Yo'hanan fera ses études secondaires à l'Ecole Maïmonide à Boulogne sur Seine, puis au lycée de Forbach et enfin en histoire-géographie, et en lettres classiques à la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg où nos chemins allaient se croiser.

Ce qui devait arriver arriva, il rencontra Evelyne Bloch (totémisée Mitzuko), elle-même étudiante en lettres modernes. Le mariage eut lieu en septembre 1961, sur la base d'un projet bien précis: celui de l'alyah (la montée en Israël), au lendemain de leurs noces . Entre temps, Yo'hanan avait présenté son doctorat en 1958 avec comme sujet, l'étude d'une œuvre de Philon d'Alexandrie, "De confusione linguarum", et s'était acquitté de ses obligations militaires.

L'alyah conduisit le jeune couple tout d'abord au kibboutz Shaalvim, puis à Kfar 'Hassidim où Yo'hanan enseigna au lycée du Kfar Hanoar Hadati. Ensuite à Jérusalem, où il professa à la Yeshiva ti'honith de Netiv Meir, au lycée Himmelfarb, et à Kiriat Hanoar. Il fut reçu par la suite à l'Université Bar Ilan pour enseigner les langues classiques, le latin et le grec ainsi que la pensée de Philon. Et enfin, il obtint un poste de responsabilité aux archives de la Municipalité de Jérusalem où il travailla jusqu'à son départ à la retraite.

Mais à l'évidence,Yo'hanan n'allait pas se limiter à un enseignement "frontal" ou à sa profession d'archiviste,  activités auxquelles  il ajoutera  des cours de grec et de latin, donnés  bénévolement à des étudiants, plus tard, après son départ à la retraite. En tant qu'intellectuel et lecteur assidu,il était convaincu que c'était dans la chose écrite que résidait l'essentiel de son activité. Historien, il le fut dans tous les fibres de son être. De là sa passion pour l'œuvre et la pensée de Philon d'Alexandrie, auquel il devait consacrer la plus grande partie de ses recherches. Il contribuera, en particulier, à la traduction en français des œuvres de cet auteur, publiée à Paris aux Editions du Cerf, et en hébreu, sous l'égide du Mossad Bialik à Jérusalem. Il publiera de nombreux articles en hébreu et en français fondés sur ses recherches dans le domaine des études juives. A ceux- là s'ajoutent ses écrits sur le site du Judaïsme d'Alsace et plusieurs livres :

De g. à dr. : Yo'hanan, Hava, Freddy Raphaël, Joë Friedemann
coll. © Joë Friedemann

Pourtant, mis à part les sentiments de tristesse profonde que nous ressentons à la suite de la disparition de notre ami Yo'hanan ; et l'expression de la sympathie sincère que nous voudrions exprimer à 'Havah, son "ezer kenegdo" et à ses enfants, qu'on nous permette de terminer ce témoignage sur une note souriante,par l'évocation d'un épisode teinté de quelque humour,et datant des fiançailles de Yo'hanan et de 'Havah, il y a de cela …. 57 ans !

Je tiens à le souligner : je ne le fais qu'en plein accord avec notre amie 'Havah.Yo'hanan, j'en suis convaincu, ne nous tiendrait pas rigueur de cette initiative !

Lors du retour d'un week-end shabatique passé à l'auberge EI de Sainte Croix aux Mines, j'avais été témoin passif, d'une "erreur d'aiguillage" si on peut dire, et dont Yo'hanan, 'Havah et moi-même avons été les protagonistes … La main de 'Havah , par suite de la cohue dans le couloir du train en partance pour Strasbourg, s'étant par hasard et involontairement - restons dans la métaphore -"engagée sur une voie de garage" ! ….

La chose m'ayant paru si pleine de fantaisie que je ne pus m'empêcher, quelques mois plus tard, à l'occasion du mariage de nos amis de lui consacrer quelques modestes quatrains.
Je me permets de les soumettre aux lecteurs, à la fin de cet hommage, en espérant qu'ils n'y verront pas une manifestation d'un goût douteux ….

C'était la premier mai ; nous montâmes à Sainte-Croix,
Profitant du soleil, de l'air pur et des bois.
D'oxygène et de juif, nous fîmes provision,
Qui devait nous suffire une entière saison.

Un enthousiasme bouillant, une joie sans égal,
Des cours magistraux et des petits plats fins
Firent dire à chacun : Sainte-Croix, un vrai régal,
Digne d'être cité dans le guide Michelin.

Cette histoire cependant ne pourrait figurer
Ni dans ce guide fameux, ni même dans le Bulletin,
Mes cheveux se hérissent à sa seule pensée,
Encore que maintenant, j'emprunte un ton badin.

Quelle affreuse tragédie de justesse évitée!
Les Cieux, par bonheur, se montraient vigilants .
Des morts et des blessés en auraient résulté,
A cause d'un petit geste, un tout petit moment.

Un dimanche soir donc, au retour de Sainte-Croix,
Sur le quai, nerveusement, le train nous attendions,
C'était, si je ne m'abuse, en gare de Sélestat,
A vous d'imaginer le "souk" que nous faisions.

Parmi nous se trouvait un couple d'amoureux,
Fraîchement émoulu de l'esprit de Peynet,
Serrements de mains, clins d'œil et regards langoureux,
Joyeux roucoulements, enfin, tout y était.

Le train entra en gare dans un vacarme d'enfer,
Nous nous précipitâmes, tel au pauvre troupeau,
Chacun voulut monter, s'accrochant aux portières,
Cf. Synagogue de la Paix, jour de Raouche Hachonoh !

Nous étions jouvenceaux, nous restâmes debout,
Serrés comme des sardines, nous n'avions pas le choix,
Imaginez le train crayonné par Dubout
Ainsi jusqu'à Strasbourg , au retour de Sainte-Croix.

Nos gracieux tourtereaux, seuls ne purent rester
Comme ils l'auraient voulu. Ils se firent une raison.
Et bien à contre cœur, ils durent tolérer
Des oreilles indiscrètes dans leur conversation.

Tout se passa très bien au début du voyage,
Nous devisions gaiement dans une joyeuse cohue,
Quand, tout à coup, horreur, indescriptible outrage !
Je me voile la face, c'en est trop, je n'en puis plus !

Juliette, soudainement, poussée par la passion,
De son beau Roméo voulut prendre la main,
Nous étions si nombreux, ce mouvement d'affection,
Erreur d'aiguillage, se trompa de chemin !

Yorick se trouvait là : le pauvre malheureux,
Ne pensant pas à mal, innocent et simplet,
Reçut dedans sa dextre une petite main en feu,
Qui pendant quinze secondes, le laissa tout niais !

A la fin cependant, reprenant ses esprits,
De l'occasion offerte ne voulant profiter,
Juliette et Roméo étant de bons amis,
Yorick fit remarquer d'un petit air gêné :

Juliette, murmura-t-il, lui soufflant à l'oreille,
La fine main que tu tiens, et celle de Roméo,
Sont toutes deux, sans doute, d'exceptionnelles merveilles,
Mais la loi, c'est la loi : deux mains c'est une de trop !

Point ne feras rougir ton prochain en public,
Car rougeur, il y eut, que dis-je ? une écarlate !
Mais que devait donc faire notre pauvre Yorick ?
Il ne pouvait rester un tel fil à la patte.

En fait, chère Juliette, rien ici de dantesque,
L'outrage n'est pas si grave, il n'était point voulu.
Un gracieux épisode, amusant et burlesque,
Ayant un avantage, celui d'être vécu !

Adieu , notre ami très cher,Yo'hanan,
Que la terre te soit légère !
! יהי זכרך ברוך


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