Albert Weill Jeune et Fils (suite et fin)

La Manufacture

Raymond et Robert pensent à créer leur propre label. Ca ne leur déplairait pas d'élever le nom des Weill à des hauteurs où les Patou, les Chanel brillent déjà de tous leurs feux. Un jour viendra, ils le savent, où la calèche de leur père, l'ex-marchand de chevaux, symbolisera une fois pour toutes leur monumental travail de fourmi. Ils décident de se doter dès 1922 d'un outil de production moderne pour assembler, expédier et gérer des fabrications en pleine expansion, et rachètent, rue Livingstone, au pied de la basilique du Sacré-Cœur dans le quartier Saint-Pierre, un hangar sur l'emplacement duquel ils font aussitôt bâtir la Manufacture. Elle est aujourd'hui encore le siège de la Maison Weill.


La Manufacture

C'est la première fois qu'une maison de confection abandonne le Sentier ! Albert Weill Jeune a désormais pour objet social "manteaux, robes, costumes pour dames et fillettes". 1924 est une date clé pour la dynastie des futurs rois du prêt-à-porter : le mariage de Robert et la maladie de Raymond. Et cette maladie vient attrister la fête et écourter les jours de liesse. Robert a épousé Madeleine Gerson qui lui donnera trois enfants : Jean-Claude, qui prendra sa succession, Micheline qui épousera Jean-Louis Trèves, et Françoise. C'est cette même année que l'entreprise prend comme nom "Albert Weill Jeune et ses fils" avant de devenir en 1930 "Albert Weill Jeune et Fils", évolution qui dit l'attention grandissante portée à l'avenir et à la postérité. Pour rassurer les clients de province qui ne connaissent de la capitale que le Sentier, il faudra imprimer des brochures où il sera précisé que les locaux "sont situés à Montmartre, au coeur de Paris".

Raymond et Robert Weill introduisent des méthodes nouvelles dans l'organisation du travail. Ils regroupent sur le même seul lieu l'ensemble des tâches de la confection en gros. Une meilleure lumière dans les ateliers, plus d'espace, un réfectoire... L'entreprise structure sa production, conserve ses entrepreneurs extérieurs mais crée deux ateliers de coupe distincts pour le manteau et la robe. Les modélistes peuvent désormais compter sur une dessinatrice qui parfait les croquis. La qualité, au début des années vingt, est devenue une nécessité. Chaque modèle, avant d'être expédié, est vérifié : solidité des coutures, absence de défaut de coupe... Tout modèle jugé imparfait est écarté. Pour les modèles de manteaux nécessitant de la fourrure au col et aux poignets, Albert Weill a fait appel à son frère Henri Weill, fourreur installé lui aussi à Paris.

Albert scelle le destin de l'entreprise en abandonnant la direction à ses fils, d'abord à Raymond puis après le décès de celui-ci en 1928, à son frère Robert.

Confrontée aux tendances changeantes des créateurs, l'entreprise de confection doit pouvoir maîtriser son approvisionnement en tissus. Cette dualité d'un métier tourné vers la mode mais attentif en permanence à ses conditions de production se renforce au milieu des années vingt. Pour obtenir de meilleurs prix en regroupant les achats, Robert Weill s'associe avec un grossiste en tissu, la Maison Haas frères & Lambert. C'est ainsi que Gabriel Haas sera le partenaire privilégié et l'ami de trois générations de Weill.

"La manutention, c'est le coeur de la maison" répète Mme Weill. Les ateliers sont un autre rouage essentiel du métier. La confection fait toujours autant appel aux travailleuses à domicile et les petits ateliers du Sentier travaillent désormais pour Weill. A l'intérieur de la Manufacture, une organisation rigoureuse permet de prétendre à cette qualité qui fait le succès de l'entreprise.

Les industriels du vêtement et les grands couturiers ont rapidement mesuré l'importance de la gestion dans la conduite de leurs affaires. Les événements qui se dessinent vont leur donner raison. Après les années de croissance qui ont découlé de l'assainissement financier des années 1921-1922, la crise menace ; elle sera d'une ampleur et d'une durée inconnues jusqu'alors. Les préoccupations des confectionneurs ne sont pas partagées par le public pour qui la mode reste plus que jamais le symbole de la création et de toutes les audaces.

L'année 1927 voit la consécration de la ligne tube, l'apothéose de la femme longiligne. Commencée un quart de siècle auparavant, la simplification du vêtement féminin semble achevée. La silhouette est droite. L'élégance doit être "simple". La mode, tout en se simplifiant, s'est démocratisée. Et se cherche. Les couturiers, comme las de la frénésie des Années folles, s'ingénient à rallonger les jupes, à faire oublier la garçonne.


Crise et redressement

Dès la fin de 1931, pourtant, la crise frappe, les prix s'effondrent, l'activité se ralentit, le chômage enfle. A.W.J., fort de son renom, résiste bien à cette crise qui touche avant tout une clientèle modeste qui n'est pas la sienne. De 1932 à 1935, tout - à l'exception des salaires - baisse : prix, indice de production, volume des exportations (au Printemps, en 1933, les prix des vêtements chutent de quarante pour cent)... L'accumulation des stocks provoque un effondrement des prix, répercuté par les entreprises dans leurs prix de vente. En 1934, les prix de gros ont en moyenne, comparés à ceux de 1929, baissé de moitié. Les faillites se multiplient, le chômage s'accroît, y compris dans la confection. A.W.J., en 1932, récupère ainsi le fonds de clientèle d'un de ses concurrents, les Etablissements Cahen & Rheins.

La victoire du Front populaire, en mai 1936, provoque un immense espoir chez les midinettes. En juin, vingt-cinq mille grévistes, dans la confection, et deux mille dans la couture, occupent les ateliers. Le 12 juin 1936, le Syndicat des couturières et tailleurs pour dames signe avec le Syndicat patronal - où siège Robert Weill - un contrat collectif : le travail aux pièces est supprimé, les salaires sont réajustés, le droit syndical est reconnu, et les ouvrières auront droit à quinze jours de congés payés. Pour dix mille couturières, c'est la victoire, et le retour immédiat devant les machines : il leur faut rattraper le temps perdu pour préparer la collection hiver, qui doit être présentée fin juillet. Robert Weill, qui a négocié ces accords de Matignon, sera le seul trente-deux ans plus tard, en 1968, à signer aussi les accords de Grenelle.

L'Exposition internationale de 1937 annonce le renouveau. La classe 64 (dont Robert Weill est trésorier) regroupe les industries du vêtement pour hommes, femmes et enfants et occupe tout le troisième étage du pavillon de la Parure. Les toilettes féminines sont dans leur ensemble d'un genre plutôt simple avec comme note dominante le costume-tailleur. Si l'ensemble des industries du vêtement emploie alors plus d'un million de personnes et compte mille deux cents entreprises de toutes tailles, le secteur est pourtant resté très artisanal.

Robert Weill
1896 - 1977
Robert Weill
Les premiers signes d'un redressement économique apparaissent en 1938. Robert Weill, confiant dans l'avenir, agrandit la Manufacture et regroupe rue Livingstone les salons de vente qui étaient restés rue de Cléry. Les techniques de production changent avec retard et le personnel est insuffisamment formé aux nouveaux métiers. Robert Weill pressent la nécessité d'un changement : il faut agrandir les gammes, segmenter les marchés.

Sans pour autant renoncer à la confection de luxe, il décide de lancer Médial, qui est la réponse A.W.J. au succès des robes à prix unique de Toutmain, ou des robes-éditions de Lucien Lelong. C'est un premier pas industriel vers le futur prêt-à-porter puisqu'une collection complète propose sous sa propre marque un ensemble de manteaux et tailleurs à des prix de gros de cent cinquante à deux cent vingt-cinq francs avec un nombre réduit de modèles (soit la moitié des prix A.W.J.). " Médial s'arrête où commence A.W.J. ."


L'Occupation

A l'automne 1939, les professionnels de la mode voient se casser l'essor de la couture et de la confection avec mobilisation à l'échelle européenne. Très vite viennent la débâcle et l'occupation. Certains hauts-couturiers parviennent à être approvisionnés en tissus pour répondre aux besoins d'une clientèle principalement composée des épouses des dignitaires nazis et des amies des riches collaborateurs.

Dans la confection, la survie est plus difficile. Le rationnement des tissus est sévère. Pour beaucoup de maisons de confection appartenant à des familles juives, la loi sur l'aryanisation des biens juifs votée par le gouvernement de Vichy marque le signal du départ. Robert Weill alors n'est plus un simple chef d'entreprise ; il est d'abord un Juif. La famille Weill se réfugie à Vichy, avant de s'installer à l'Hôtel du Belvédère, à Challes-les-Eaux, près de Chambéry.

Jusqu'en 1941, Robert Weill avait réussi à gérer A.W.J. en effectuant de fréquents voyages à Paris. Les lois de Vichy du 8 mai 1941 interdisent aux Juifs de posséder des entreprises. Là où de nombreux industriels vont tout perdre, Robert Weill va savoir compter sur la bienveillance de trois de ses clients : les établissements Druel à Caen, Gauthier à Decazeville et Beaugrand à Saint-Brieuc lui signent des cessions de parts en blanc en prévision de la fin de la guerre. Le collaborateur direct de Robert Weill, M. Mulet, déjà directeur de la Manufacture, reçoit lui aussi des parts et la mission de diriger l'entreprise. Les établis-sements Albert Weill jeune et fils deviennent la "Manufacture Saint-Pierre". L'aventure familiale semble arrivée au bout de sa course.

Pour la famille Weill, c'est le temps d'autres épreuves. Les Allemands, en Savoie, ont remplacé les Italiens. Les contrôles d'identité deviennent plus rigoureux. Les Weill deviennent Wallet, et se cachent. Grâce à la résistance lyonnaise et aux familles Jouvenceau et Cordelier qui les hébergent à Saint-Bonnet en Bresse, ils auront la vie sauve. Une autre branche de la famille, celle du fourreur Henri Weill, frère du fondateur, est déportée dans les camps. Nul n'en reviendra. Ils seront des milliers dans le secteur de la confection à disparaître dans les camps de Nuit et Brouillard.

Robert Weill, dans ces circonstances dramatiques, n'en perd pas de vue pour autant son entreprise. Dans l'impossibilité de revenir, il prépare son fils Jean-Claude à sa succession. Dès l'obtention de son baccalauréat, et puisque la situation politique ne lui permet pas d'avoir accès à des écoles spécialisées, il l'envoie à Castres acquérir une "formation sur le tas", début 1944, dans l'usine textile Viala. Ce parcours initiatique voulu par Robert Weill est essentiel pour donner à une ambition dynastique sa légitimité professionnelle.


La Libération

Dès la libération de Paris, en août 1944, Robert Weill retrouve la rue Livingstone où il surgit à l'improviste. La réception du directeur des années de guerre, M. Mulet, est peu chaleureuse, et Robert Weill lui ordonne de rendre ses parts en ces termes : "il n'y aura qu'un seul patron et ce sera moi". Il quitte la Manufacture immédiatement. Un représentant, collaborateur pendant la guerre, est renvoyé. Robert Weill récupère les parts qu'il avait cédées quatre ans auparavant. Il n'a rien perdu de son autorité et de sa ténacité, et va en avoir besoin. Certes, la Manufacture est encore debout, mais tout est à refaire. Une lettre circulaire vient immédiatement confirmer ce "retour aux affaires". Dans l'urgence, on s'est contenté de rayer à l'encre rouge la mention Manufacture Saint-Pierre. Les seuls gérants sont à nouveau MM. Albert et Robert Weill.

Comme beaucoup de fabricants rescapés, l'entreprise Weill repart, avec une cinquantaine de personnes à la Manufacture, en fabriquant les blousons et les jupes des uniformes pour la Croix Rouge française et le personnel féminin de l'armée américaine. L'armée US, qui fournit le tissu, impose ses techniciens d'encadrement et ses normes : deux mètres cinquante par uniforme, et pas un centimètre de plus. La conformité doit être rigoureuse, la première pièce, comme la centième, devant être exactement identiques. Cette nouvelle façon de travailler, qui va durer dix-huit mois et qui exige une organisation rigoureuse jusque-là inconnue à la Manufacture, incite ses cadres à réfléchir à une éventuelle industrialisation.

Publicité Weill années 1980
Au sortir de la guerre Robert Weill n'a que quarante-neuf ans. Son fils Jean-Claude va sur ses vingt ans. Il a passé son bac à Chambéry sous une fausse identité et sa mère souhaiterait qu'il continue les études mais il n'a qu'une hâte, celle de travailler auprès de son père. Tous deux vivent en parfaite symbiose ; la grand-mère Anna ne peut rêver meilleure association. Pour le père et le fils c'est l'âge d'or, le temps de toutes les audaces, de toutes les créations.
Robert et Jean-Claude inventent le prêt-à-porter féminin à grands renforts de publicité. Un slogan vient couronner cette révolution: "Madame, un vêtement Weill vous va".

Un nouvel hebdomadaire féminin, Elle, paraît le 21 novembre 1945. Elle qui, d'un ton neuf, imposera Sagan, B.B., Courrèges, Elle qui racontera les amours du mannequin Bettina et fera la promotion du new-look de Christian Dior. Elle qui s'ouvrira à la publicité de mode avec... Weill.

Sources :
Weill, Cent ans de prêt-à-porter, Editions P.A.U. 1992
Site Web de la Maison Weill : http://www.weill.com

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