Albert Weill Jeune et Fils
1867 - 1947

Albert Weill
Albert Weill
Albert Weill naît à Réguisheim, à une vingtaine de kilomètres de Colmar dans une famille où l'on est marchand de chevaux de père en fils, et où l'on suit les foires du Haut-Rhin en toutes saisons, élevant les bêtes matin après matin, pour en tirer un bon prix. Il a cinq ans lorsqu'il voit les Prussiens entrer en Alsace aux lendemains de la défaite de Sedan, et il sait déjà qu'avec ses frères et soeurs il quittera tôt ou tard les écoles allemandes pour retrouver la France..

En 1881, âgé de 14 ans, il part pour Paris, où rejoint son oncle qui porte le même nom que lui et qui possède un petit atelier de confection au Sentier. C'est là qu'il s'initie aux mystères du tissu, du mariage des couleurs et des matières. L'oncle n'est pas un créateur ; c'est un honnête marchand, appliqué et dur au travail. Et Albert Weill le jeune - c'est son nom - n'a pas besoin de leçons pour connaître les vertus du travail.

Quand Albert le jeune découvre l'univers du tissu et de la coupe chez Albert l'ancien, la mode est à la "robe collante" qui entrave chevilles, genoux et reins, mais privilégie la silhouette. La cambrure est accentuée par un vigoureux corsetage. C'est le début de la vogue du costume-tailleur qui depuis, ne s'est jamais démentie. En 1900 Paris est déjà au centre de la mode.

Loin des fastes de la rue de la Paix, Albert coupe et coud, apprend à faire des bûches (superposition de plusieurs pièces de tissu coupées simultanément, sur le même patron), à éviter les chutes de tissu, à donner du mouvement à une robe et à la rendre unique par l'ajout d'un feston de dentelle ou d'une fanfreluche. Les livraisons lui permettent de connaître Paris, d'en capter les humeurs, les modes. Bientôt le voilà représentant. Il a la vente chevillée au corps. "Marchand de chevaux ou représentant en confection, dans les deux cas, il s'agissait de vendre une robe..." ironisera-t-il plus tard.

Albert Weill profite de ses tournées en province pour aller rendre visite aux grands manufacturiers de tissus. L'accueil dans les boutiques de confection est inégal ; la province regarde avec méfiance et pour longtemps encore les nouveautés de Paris. Parfois c'est l'occasion de rencontres émouvantes avec d'autres juifs alsaciens, qui, comme lui, ont fait le choix de la France.

C'est lors de l'un de ses voyages professionnels qu'il rencontre Anna. Elle est née à Elbeuf, mais ses parents tiennent un petit commerce de confection à Marseille. Il a vingt-cinq ans, elle en a vingt et un. Elle a du bien, il n'a rien. Mais Albert plaît à M. Hirsch, qui voudrait l'associer à son magasin. Il a deviné les formidables capacités de vendeur de ce jeune représentant d'une honorable maison de confection parisienne. Albert ne l'entend pas ainsi : c'est un créateur, pas un marchand de tissus, qui a décidé de monter sa propre affaire envers et contre son oncle qui lui refuse une augmentation. Il nomme son atelier: "Albert Weill Jeune-Confection en gros pour dames". Le "jeune" c'est pour se démarquer de l'oncle Albert chez lequel il a fait ses premières armes.

Anna Weill née Hirsch
1872 - 1958
Anna Weill
Lui, le géant de 1,83 m, épousera deux ans plus tard la petite demoiselle de 1,55 m. Elle est aussi énergique qu'elle est petite. Anna est férue de peinture comme de musique. Elle élèvera ses deux fils et ses trois filles Marthe, Simone et Yvonne, en veillant non seulement à parfaire leur instruction. mais aussi à développer leur sensibilité artistique.En vérité, chez les Hirsch, les Weill, les Lévy et les Dreyfus, familles d'Alsace implantées en France depuis plusieurs générations, on a toujours fait grand cas de la culture et ce parfois jusqu'au raffinement.

Albert Weill flâne dans le quartier des élégantes, admire le talent des couturiers. Il n'ignore pas que ces griffes aux prix exorbitants resteront pour longtemps inaccessibles à ses futures clientes. Il sait pourtant que c'est dans ce monde réservé de la haute couture qu'il va devoir aller chercher inspiration et avenir. Inspiration car chaque modèle peut être reproduit avec certes moins de brio, mais beaucoup moins cher. Avenir car la diffusion, à grande échelle, de la mode féminine passe par le succès de ces grands noms de la rue de la Paix.

La naissance d'une maison

Albert Weill Jeune "confection en gros pour dames" rejoint une profession à la fois neuve et très diverse. Spécialisé en articles riches, comme Adolphe ou Laur et Cie, il fait le choix de la province. Fort de son expérience de représentant, il veut diffuser partout en France la mode-confection, cette mode des grands magasins, encore insuffisamment implantés dans les départements. Ses futures clientes connaissent les catalogues mais hésitent à commander par correspondance, souvent par peur des retouches qui seront nécessaires.

Mais il sait énoncer les recettes du succès de la confection de l'époque : créer vite des modèles à la mode, fabriquer au meilleur prix des produits de qualité, compter sur des clients sûrs. Même s'il est riche en idées, Albert Weill ne dispose d'aucun moyen pour se lancer. Il installe son atelier au cinquième étage d'un immeuble, au 11, rue d'Aboukir. C'est dans la chambre de bonne où il vit qu'il installe son atelier. Au-dessus de son lit, une simple tringle : son "salon d'exposition" où il accroche ses modèles.

L'aide dont il a tant besoin lui viendra d'Elbeuf : un important fabriquant de tissus, la maison Blin & Blin, lui fait crédit pour sa première commande. Elbeuf, ville natale d'Anna, est aussi la cité mère de la Belle jardinière, qui sera longtemps le principal client de la maison Weill..

L'affaire démarre lentement. Dès 1894, Anna, la jeune épouse rejoint son mari pour prendre en charge l'atelier et la création. Femme d'affaires dans "un monde qui n'est fait que pour les hommes", Anna Weill saura s'imposer comme une bâtisseuse d'entreprise, faisant passer avant tout son métier et son exigence professionnelle.

Ils mettent en place leur réseau d'ouvrières. Ce sont des travailleuses à domicile, concierges pour la plupart, qui cousent sur leur machine dans leurs loges. Si la marchandise est livrée en temps et en heure, elles pourront compter sur des commandes régulières, dans un métier où l'on ignore encore le jour même si l'on aura du travail le lendemain.

Son expérience de représentant lui permet de placer rapidement sa première "collection" dans les grands magasins. Il trouve son premier client de province à Nîmes où les Bloch, des cousins d'Anna, possèdent un magasin de nouveautés. La soeur d'Albert, Céline, rejoint le couple et l'assiste. Elle épousera, en 1900, Albert Lévy, un représentant, qui installe avec Albert Weill le réseau "province".

L'atelier est désormais situé au 19 rue de Cléry, toujours dans le Sentier. La cellule familiale s'élargit, garante de la pérennité de l'entreprise. Ce modèle d'entreprise familiale caractérise nombre d'initiatives au coeur de cette "révolution industrielle". Les "articles riches" d'Albert Weill Jeune s'adressent aux femmes de notables, aux épouses de riches agriculteurs. Dédaignant les engouements provisoires, qui parfois effarouchent, dans les villes sages, il fait tout pour acquérir la confiance de ses détaillants. Très influencés par les tendances de la couture, les confectionneurs en gomment les excentricités. On ne trouvera pas rue de Cléry de "costumes de bicyclette", mais des robes en satin qui dureront. L'élégance Weill, sous l'influence d'Anna, est sobre, de bon ton. Et le restera.

1900 marque le début d'une ère nouvelle placée sous le signe de l'Exposition universelle. La fée électricité illumine Paris. La petite affaire d'Albert Weill a désormais pignon sur rue. Anna dessine toujours les modèles mais se fait assister de modélistes, en s'inspirant d'une haute couture qui, en 1901, subit sa première crise sociale. Les midinettes se mettent en grève. Devant la Bourse du travail, elles chantent leur "Internationale" :
"Debout, grévistes en jupons
Dès demain, si nous nous groupons
Nous montrerons aux hommes
Quelle force nous sommes
En face des patrons..."


Monsieur Poiret et Madame Weill

Paul Poiret, ancien élève de Worth et de Jacques Doucet, arrive en 1904 pour révolutionner à son tour la haute couture. Désormais, les robes seront assemblées dans un seul atelier. Il invente une nouvelle ligne, impose des tissus aux couleurs contrastées, supprime le corset, et les accumulations de jupons froufroutants, lance le turban, suggère un soutien-gorge léger, remonte la taille sous la poitrine... autant d'innovations décisives puisqu'elles libèrent le corps de la femme et ouvrent une nouvelle ère de la féminité et de l'élégance.

Pendant que Poiret bâtit sa légende, Anna Weill fonde sa dynastie. Pendant plus d'un demi-siècle, inlassable, elle va régenter Weill. Son dynamisme, même à la fin de sa vie, laissera pantois ceux qui l'approchent. "C'est l'homme de la maison" dira souvent d'elle, en souriant, son mari. Elle sait tout, surveille tout, est aussi exigeante avec les autres qu'avec elle-même. Sa devise préférée : "tout ce qui doit être fait doit être bien fait". Elle le répète à sa descendance comme aux ouvrières. Même dans ses moments de détente, elle pense couture; cliente de Vionnet, Lanvin, elle guette les innovations des couturiers pour s'en inspirer.

Weill commence à se spécialiser dans le manteau. Une élégante en a au minimum un pour l'hiver, un autre pour l'été, quand elle n'en possède pas un supplémentaire pour les demi-saisons
Les femmes de la petite et moyenne bourgeoisie préfèrent le tailleur droit à la robe entravée. Elles laissent aux classes populaires le gros drap épais qui dure pour des tissus plus légers, bon marché et de meilleur aspect : flanelle, serge, gabardines de laine, et de coton. Plus de quarante pour cent des Parisiennes travaillent. Autant de clientes potentielles pour les confectionneurs en gros, qui concentrent sur les classes moyennes leurs efforts commerciaux en cherchant à promouvoir une image de qualité et de sérieux.

En 1910 Albert Weill peut réaliser son rêve : le fils du marchand de chevaux s'offre une écurie de courses. L'émigré alsacien tient une première revanche. C'est aussi sur les champs de courses que se montrent les élégantes. Jusqu'en 1975, les modélistes de Weill se rendront aux drags chaque année pour étudier les nouvelles tendances lors des défilés d'élégance.
La tribune réservée d'Auteuil lors des grandes manifestations hippiques, où s'exhibent les élégantes de la Belle Epoque dans des robes blanches et sous d'immenses chapeaux à fleurs et à plumes est, selon le reporter du Gaulois "une immense jardinière complètement garnie, dans laquelle des femmes, toutes en beauté, semblent des fleurs piquées avec art".


En temps de guerre

Modèles Weill 1924
Pour Albert Weill, qui se souvient des humiliations de son enfance en Alsace, l'heure de la reconquête a sonné avec le début de la première guerre mondiale. Mais Raymond, son fils aîné, est mobilisé dès la déclaration de guerre. Amère revanche. L'Europe plonge dans la récession et à peine lancée la maison Weill est déjà menacée. Pendant quatre ans, la famille va vivre dans l'angoisse. Raymond, qui a pour copain de régiment un p'tit gars de Ménilmontant, Maurice Chevalier, est gazé et fait prisonnier. Robert, son cadet, est à son tour appelé sous les drapeaux en 1916, après avoir passé son baccalauréat au lycée Condorcet.

La vie économique s'est réduite. La mode n'est plus au luxe et à l'exubérance. Les grandes maisons de couture ne présentent pas de mode d'hiver 1914. Celle de 1915 est d'une grande sobriété : jupes, vestes et manteaux - qui ont la coupe militaire - tombent droit. Quelques poches rappellent l'uniforme. On économise le tissu, on suggère des couleurs sombres.

Les femmes, dans les ateliers et les usines, ont pris la place des hommes partis au front, et exigent des vêtements qui les laissent libres de leurs gestes. Les pénuries sont causes d'inflation et les prix montent plus vite que les salaires. Couturières et jupières se mobilisent dès le début de la guerre. Une loi réglemente le travail à domicile et fixe un salaire minimal, égal aux deux tiers de celui qui est perçu en atelier ou en usine.

La guerre s'achève. Les filatures du Nord et de l'Est sont en ruine ; celles du Midi augmentent leur production. La France a besoin d'uniformes. Weill en fabrique, mais la confection tourne au ralenti. Les grands magasins ne vendent que des produits de première nécessité, et les boutiques de mode, en province, proposent surtout des vêtements de deuil. L'armistice du 11 novembre 1918 est accueilli par une France en délire. Raymond Poincaré, président de la République, visite l'Alsace et la Lorraine redevenues françaises. A Réguisheim, on célèbre le retour dans le giron de la République. Albert Weill a pu mesurer dans l'épreuve la fragilité de son entreprise. Pour la renforcer et en assurer la continuité, il décide d'y associer ses fils.


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