Le Juif traditionaliste du vingtième siècle
Michel Revel


Opposition facile. La tradition millénaire, les coutumes acquises  au cours des âges, l'attachement aux structures d'une société archaïque, l'observance scrupuleuse de lois inchangées jusque dans leurs détails malgré l'évidente évolution de la Civilisation, autant d'éléments qu'il serait aisé d'opposer aux problèmes scientifiques, techniques, philosophiques et sociaux de cette seconde moitié du  20ème siècle.

Mais plutôt contradiction profonde. Contradiction essentielle entre la Tradition juive, éclose au Sinaï devant toutes les générations d'Israël, en dehors des cadres du temps et de l'espace, et une quelconque notion de chronologie ou de date. Si le Juif est traditionnaliste peu importe qu'il soit du 1er ou du 7ème ou du 20ème siècle ; sépharad, polonais ou rhénan. Ou sinon quelle valeur peut avoir une tradition qui n'est ni unique ni continue ? Et pourtant où passe-t-elle cette chaîne de l'authenticité juive ? chez l'orthodoxe ou chez le réformateur, l'intellectuel ou l'orthopraxe, le 'hassid ou le mitnagued ? Voilà que nous sommes obligés non seulement de la situer dans le temps mais encore de la partager entre toutes les individualités qui forment le peuple juif.

C'est qu'en réalité, cette relativité de la foi juive au siècle et à l'homme, qui fait contraste avec toutes les autres croyances, définit le judaïsme au plus profond de son essence. "Chaque homme a sa Torah" dit le Chelah. La transmission de la révélation du Sinaï, qui est analysée au début du traité Aboth, est gravée à chaque maillon d'un risque important. Seul Moïse sur le Horeb, en dehors de toute contingence matérielle, n'étant plus que le prototype de l'Adam, a reçu intégralement (kibél) la Torah de la bouche de D. Après lui et pendant de nombreuses générations le message ne peut plus être que transmis. Chaque homme, chaque époque qui accueillera la Torah doit la repenser et l'assimiler à sa personnalité propre. La révélation est transmise non pas pour traverser stérilement l'histoire mais au contraire pour justifier et expliquer l'œuvre des hommes. C'est l'outil qui nous est donné pour résoudre le conflit entre notre intellect et le monde.

Mais dans cette évolution même, la Tradition, pour garder son authenticité reste attachée à la mitsvah qui, immuable, assure la pérennité de l'acte humain et au texte de la Torah qui renferme le sens véritable de la création. Si le terme de Kabalah (réception) s'applique à Moïse c'est parce qu'il a pu dans le texte saint dont chaque lettre, chaque voyelle, chaque signe a une signification, enseigner à la fois au peuple ce qu'il doit être et ce qu'il doit faire. Mais enseigné oralement le sens caché de la Torah s'est perdu lentement dans l'anonymat de la transmission de Josué aux anciens, des anciens aux prophètes, des prophètes au Sanhédrîn. Ce n'est que lorsque les Rabbins de la Michna et de la Guemara commencent à rédiger et à codifier la loi orale que cet enseignement de la Kabalah est à nouveau accessible à tous, explicitée dans le texte même du Talmud. C'est pourquoi, à ce moment, le traité Aboth emploie de nouveau le terme "kibél" (reçut). Mais après l'exil, le sens de la Guemara s'est lui aussi perdu et nous nous efforçons toujours de le retrouver.

C'est ce message divin, qui nous vient dans son absolu et son éternité de la révélation du Sinaï, que nous devons confronter et faire coïncider avec la réalité du monde créé. Si la tradition juive n'est pas unique c'est qu'elle est composée par toutes les tentatives, de chaque homme et de chaque époque, de faire coïncider l'appel de D. ? et la réponse de la création. Car l'enseignement essentiel de la Kabalah, le sens éternel du monothéisme juif, c'est de proclamer que la vérité n'est absolue que si elle provient de la fusion de toutes les vérités contingentes et fragmentaires. Ce n'est pas l'unité qui est demandée mais l'effort d'unification. Le leitmotiv de notre liturgie "Ecoute Israël l'Eternel est notre D., l'Eternel est UN" ne nous demande pas autre chose que d'unifier dans notre esprit et notre cœur les deux aspects les plus divergents de la révélation : la dimension de rigueur et la dimension d'amour. Comprends que le D. de la nature, du déterminisme, le D. de la justice, Elohim, et le D. de la révélation, qui transcende la création en s'adressant à l'homme, ne sont qu'un. L'unité de D. n'est pas acquise ; il faut l'édifier dans chaque génération en s'efforçant de faire coïncider les deux plans de la révélation : celui de la matière, de la création, de la science, et celui de l'esprit, de la Kabalah, de la Torah. Ainsi la réalisation de l'unité de D. aboutit nécessairement à l'unification de l'humanité, déchirée aujourd'hui plus que jamais entre matérialistes et spiritualistes.

Cette dialectique continuelle entre la Tradition-Kabalah et celle que nous devons forger maillon après maillon n'est rien d'autre que l'arme avec laquelle la Torah nous demande de résoudre le seul vrai problème de l'homme, la dialectique entre l'absolu et le relatif entre l'esprit et la matière entre l'intention et l'acte, entre l'essence et l'existence. C'est pour cela  que le Juif traditionnaliste n'a pas le droit d'être anonyme ; il doit dire : voici mon siècle, voici les problèmes qui me font face. Ce sont eux qu'il doit résoudre, s'en désintéresser est plus grave qu'abandonner la foi. Dans notre temps le Juif se doit de faire face, car les problèmes sont graves ; mais jamais ils n'ont été plus exaltants, jamais nous n'avons été plus près du dénouement messianique.

Il est indéniable que la pensée moderne se caractérise par une triple évolution : scientifique, socio-politique et philosophique. A ces trois domaines de la civilisation répondent les préoccupations essentielles de la Torah. La Kabalah juive est la mise en question du monde en tant que lieu de rencontre entre D. et les hommes. La Science, en construisant une cosmogonie, nous permet de mieux saisir le monde ; 1'évolution politique des peuples, la décolonisation, les droits de l'homme pour la première fois reconnus par toutes les nations nous font mieux, connaître l'Homme ; enfin la philosophie de plus en plus mutée en métaphysique, pose avec insistance le problème des rapports entre notre existence éphémère et notre essence immortelle.

D., les hommes et le monde témoignent l'un pour l'autre de l'authenticité de la Torah. Lorsque par notre intelligence et notre cœur nous aurons compris ce qu'est le monde, ce qu'est l'homme et où est D., réaliser l'idéal messianique juif ne sera plus un acte de foi mais au contraire une nécessité imposée par la logique. N'est-ce pas l'aboutissement de notre destinée sur la terre ? Ce sera le retour de tous les hommes, et non pas d'une petite fraction fut-ce MOISE ou ISRAEL, à l'ADAM originel celui qui devait être le premier Messie de l'humanité.


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