L'humour des Juifs d'Alsace
Un des éléments de la pérennité d'Israël

Rabbin Edgard WEILL
Rabbin Weill

En juillet 1998 Nabucco l'opéra de Verdi a été magistralement interprété aux Chorégies d'Oranges. Pour les reconnaître, les Assyriens sont les seuls à se présenter en costume de scène. Ce n'est pas le hasard qui est à l'origine de cette décision. Ces costumes marquent le caractère éphémère de leur passage sur terre. Les Judéens par contre, sont habillés comme vous et moi. Le metteur en scène explique à un journaliste du Figaro ce qu'il a l'intention de faire comprendre aux spectateurs : pour moi les hébreux demeurent d'éternels errants, valise à la main, que ce soit au temps de Babylone, du Shylock de Shakespeare ou d'Auschwitz. C'est donc volontairement que ce qu'on verra n'est pas daté : je montre seulement une communauté en lutte pour la reconnaissance de son identité. C'est l'évocation de la condition humaine. Il n'est pas interdit de voir en Zaccharie un rabbin d'aujourd'hui..C'est pourquoi je n'ai pas voulu le représenter en Moïse à barbe blanche... Bref, le metteur en scène souhaite traduire ainsi la permanence de l'histoire millénaire des Juifs qui est tel un long fleuve ; un long fleuve rarement tranquille. Celui-ci est particulièrement agité au début de ce siècle.

Il est rare que des propos tenus sur un opéra servent de prétexte et d'introduction à un article traitant de l'histoire singulière du peuple juif. Cette singularité a de multiples facettes. Essayons d'en aborder quelques unes parmi celles-ci :

Au lendemain de la dernière guerre, certaines villes bombardées offrent le désolant spectacle d'un immense champ de ruines. Le survivant parmi ces pierres calcinées, sent surgir des profondeurs de son âme une désolation à l'image de sa ville détruite. Désespéré, mal dans sa peau, il cherche une planche de salut, lui donnant une raison valable de continuer à exister. Le plus souvent, il se tourne vers le mysticisme, pour tenter de se cramponner à une source de réconfort, de se réconcilier avec lui-même et puiser dans cette doctrine inconnue et mystérieuse une nouvelle joie de vivre.

Heureux celui qui sait découvrir en soi ce paradis, car là haut, le paradis sera à l'image de celui que sur terre nous portions en nous. Hélas ! trop souvent notre ambition est entièrement à la solde de la conquête de l'espace, la conquête des biens terrestres. A vouloir trop embrasser, nous nous mettons dangereusement sous la tutelle de cette puissance devenue insatiable. Or, chaque instant de notre vie, possède la qualité dont nous la nourrissons. Vide, creux, ces instants conduisent à l'angoisse, en quête d'un maître plus généreux.

En vérité, le mysticisme est indissociable du destin du peuple juif. comme si ce lien répondait à une prédisposition innée. Et ceci, sans être pour autant en opposition avec la raison. Au contraire, nous avons le secret de les lier intimement. L'un servant d'abri à l'autre quand la situation l'exige. En outre, notre âme a de tout temps eu soif d'infini, d'espace onirique. Dans ce contexte il me vient à l'esprit le rêve d'un Rabbi. Dans ce rêve Dieu montre au Rabbi, le temple où sont réunis les Sages. Le Rabbi ébahi s'exclame :
- c'est là, tout le paradis ?
- Non, lui répond une voix : les Sages ne sont pas au paradis, le paradis est dans les Sages.

Nous abordons à présent une facette d'une toute autre nature et qui n'est de loin pas négligeable dans notre miraculeuse survie à travers les âges. Je parle de l'humour juif. Celui qu'on attribue à la tradition judéo-alsacienne qui ne manque pas de piquant y a certainement contribué. Et il est agréable d'en user même quand la situation ne l'exige pas. Atteindre ce but n'est pas étranger à notre projet. Aujourd'hui, les gens ne savent plus rire. Les figures des passants dans les rues sont les unes plus graves que les autres. Certes, la situation d'un grand nombre ne prête pas à sourire. Les scoops des médias ne nous disposent pas non plus à un optimisme béat. Souvent la dépression nous guette et pour ne pas sombrer complètement dans le trou noir, nous nous gavons de tranquillisants. En fait, la meilleure thérapie est le rire. C'est dans ce but que des clowns sont engagés dans certains hôpitaux pour apporter un soulagement à des enfants souffrants.

Les Juifs sont dans ce domaine parmi les précurseurs. L'humour nous a donné un bon coup de main au cours de notre histoire, jalonnée d'épreuves les unes plus douloureuses que les autres. A force de rire de nos propres déboires nous avons fini par supporter l'insupportable. Un grand exégète du Moyen-Age qui manque de chance écrit: " Si j'étais marchand de lumière, le soleil ne se coucherait plus."

En 1940 au moment de son arrestation par les Allemands et son transfert au camp de Drancy, Tristan Bernard dit à sa femme : "Jusqu'ici, nous avons vécu dans la crainte. Maintenant, nous allons vivre dans l'espoir". A Sacha Guitry, qui lui demande, avec quoi il pourrait lui faire plaisir, il répond : "Un cache-nez". Et pour résumer la situation des Juifs à cette époque il dit :"On compte les Bloch et on bloque leurs comptes".

Cette mentalité particulière aux Juifs leur a permis de ne pas être entraînés dans les vagues de la tourmente et de la mort. Le Juif sait broder des récits à propos de rien et de tout. C'est ainsi qu'il attribuera avec humour des facultés curatives aux prières les plus inattendues :

On raconte l'histoire d'un sultan turc qui souffrait de rétention d'urine et qui, faute d'avoir pu être traité efficacement par les médecins du pays, s'est tourné vers le rabbin. Celui-ci sans un instant d'hésitation l'assure de posséder un remède infaillible : assister à l'office du samedi matin et écouter la Haphtara.
Les Anciens se souviendront certainement qu'à ce moment la plupart des fidèles quittent l'office pour se libérer d'un impérieux besoin et aussi pour raconter ou écouter tous les potins des campagnes et des villes. C'est souvent une énumération des prochains mariages, des malades à l'hôpital ou à l'agonie. Généralement des nouvelles colportées par les Schnorrers (mendiants) .

Qui, parmi les fidèles des synagogues des campagnes alsaciennes, ne se souvient pas de cette récréation passée dans les cours des synagogues ? Là se transmettaient aussi les histoires truculentes de ces mêmes Schnorrers. Elles amusaient follement la galerie. Autrefois en Alsace les Schnorrers étaient nombreux. On le devient de père en fils. L'héritage consiste en une liste d'adresses intéressantes de coreligionnaires généreux couvrant le Bas et le Haut-Rhin On devient Schnorrer comme d'autres embrassent une carrière professionnelle. Ils font partie du folklore, de l'environnement comme on dit aujourd'hui. Les dates de leur passage sont connues, et on va jusqu'à s'inquiéter quand leur absence se prolonge...

Je ne résiste pas à l'envie de terminer cet article par une histoire rocambolesque. Elle m'a été rapportée récemment sans pouvoir me préciser ni le lieu ni les personnages. Les choses se seraient passées dans une synagogue d'une petite ville d'Alsace. Il s'agit d'un minhag chtouss, d'une "habitude stupide". Quand le 'hazan (le chantre) passait devant les fidèles avec le Sefer(le rouleau de la Tora), au pas de procession, il se baissait toujours au même endroit. Si par distraction il lui arrivait de l'oublier le râleur attitré ou kehal's ragsen le rappelait à l'ordre. Un jour le 'hazan s'est donné le mal de comprendre l'origine de cette drôle de tradition. C'est ainsi qu'il a appris qu'un lustre encombrant imposait avant la guerre ce geste à ses prédécesseurs.

Ce minhag chtouss n'était pas un cas isolé, il en existait un grand nombre. Ce qui malheureusement n'existe plus ce sont les communautés. Elles ont disparues comme ce lustre. Si cette histoire relevait de la pure invention, je ne regrette pas de l'avoir adoptée car elle représente le type modèle des traditions stupides fantaisistes.

Il me semble aussi indispensable de préciser que la situation des Juifs en Alsace était parfois agréable. Ainsi au Moyen-Age dans les petits bourgs et villages des environs d'Ingwiller dans le Bas-Rhin, les Juifs sont accueillis et peuvent y exercer leur religion. A Ingwiller, le jour du marché est déplacé du vendredi au jeudi pour faciliter la participation des marchands juifs. L'introduction en 1570 de la Réforme dans le bailliage d'Ingwiller sous les Comtes de Hanau-Lichtenberg vaut aux Juifs un statut privilégié : ils peuvent acquérir des biens fonciers et exercer certains commerces. A Altkirch près de Mulhouse certains marchands de bestiaux fidèles aux prescriptions religieuses trouvent dans quelques restaurants des ustensiles de cuisines réservés à leur usage.

Les lecteurs de cet article rendraient un grand service aux auteurs de ce projet en leur transmettant leurs souvenirs ou les faits de leur connaissance qui sont conformes à l'esprit de ces lignes ...

Illustrations : Laurent Mareschal

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