Jubilé de la Synagogue de la Paix
TEMOIGNAGES

[Jean Kahn - Claude Hoenel - Lucien Lazare - Georges Weill - Raymond Heymann]

MA SYNAGOGUE DE LA PAIX
Georges Weill

l'Arche sainte © M. Rothé
aron

J’ai fait mes premiers pas à la Commission administrative en 1951. Peu de temps,  après je suis venu m’asseoir à  la commission de Reconstruction, dirigée de main de maître par le Président Félix Lévy (z"l).  J'ai ainsi  eu le privilège de voir, au cours d'innombrables séances (calmes, houleuses, enfiévrées, désespérées, triomphantes) s’ériger  peu à peu la nouvelle synagogue de notre Communauté .

Mais de quelle synagogue s'agissait-il ? Il faut faire aujourd'hui un grand effort pour tenter de se mettre à la place des administrateurs qui se sont lancés dans cette aventure.  Fallait-il montrer fièrement, au quai Kléber, que la Communauté renaissait de ses cendres et reconstruire  le monument brûlé par les nazis en décembre 1942 ? Ou bien le moment était-il venu d'ériger un nouveau bâtiment  dans les quartiers où nombre de familles juives étaient  déjà venues progressivement s'installer, avant même la seconde guerre mondiale ?

Fallait-il mettre en place le cadre où auraient lieu, dans le froissement des drapeaux et l'or des uniformes les somptueuses cérémonies du 14 juillet ? Ou fallait-il créer des aires propres à l'enseignement des futures générations, au développement des mouvements de jeunesse ?
Fallait-il rester dans la construction traditionnelle en grès des Vosges, propre à tant de monuments spécifiquement strasbourgeois, ou fallait-il innover avec un matériau d'une blancheur révolutionnaire?
La synagogue du souvenir n'était pas forcément celle qui conviendrait aux jeunes générations.

Il a donc  fallu, l'une après l'autre, prendre de courageuses décisions. Abandonner le quai Kléber et ses souvenirs (j'y ai fait ma Bar Mitsva en 1934), et s'installer mentalement, puis pratiquement dans le Contades des footballeurs  et des concerts du dimanche, Contades  dont certains membres d'un "Comité des espaces verts" aux intentions qui fleuraient bon l'antisémistisme d'avant-guerre, avaient  d'ailleurs tenté, en vain, de nous barrer  l'accès.

 Il a fallu réfléchir,  puis mettre au point un programme pour  le nouvel  ensemble. Quel volume pour les prières des grandes fêtes et les cérémonies, combien pour l'administration, l'éducation, les sports ? Préparer le concours d'architectes, inviter les candidats, comparer les maquettes, les plans, et, finalement, prendre une décision fatidique.

© M. Rothé
glaive

Je suppose (car, à vrai dire, je ne m'en souviens plus avec précision) que j'ai voté en mars 1952 pour le projet de Claude Meyer-Lévy. Mais je me souviens aussi des différentes autres maquettes soumises à l'appréciation du jury ainsi que  les interminables discussions quant aux mérite de tel ou tel projet. Le choix une fois entériné par toutes les instances communautaires, le vrai travail de construction a commencé. Le nombre de séances de travail, de réunions, de discussions, de procès-verbaux qui se sont succédé  au  cours des six années suivantes  est  proprement incroyable.

J'écris ces quelques lignes de Jérusalem où l'on ne conçoit pas de réunion, quelle qu'elle soit, à trois ou à trente, sans qu'apparaissent au moins un petit café ou un jus de fruit pour favoriser l'échange des idées ;  or, je ne me souviens pas , au cours de ces six années où les séances de travail se prolongeaient souvent jusqu'aux petites heures du matin, je ne me souviens pas que  la moindre bouteille d'eau minérale soit jamais apparue sur les tables.

Un détail qui me concerne : l'entrée monumentale de la synagogue est  surmontée de part et d'autre (en hébreu à gauche, en français à droite) du célèbre verset du prophète  Zacharie (4:6) que la Bible du Rabbinat traduit : "Ni par la puissance ni par la force, mais bien par mon esprit".  Hélas, ce texte était bien trop long pour entrer dans l'espace exigu qui lui était réservé, alors qu'il suffisait largement au texte  hébreu, bien plus concis. Quelques nuits de réflexion m'ont permis d'arriver au texte qui figure sur la façade : "Plus fort que le glaive est mon esprit". Ma carrière de traducteur a commencé là !

La  première pierre a été posée le 5 septembre 1954,  et il n'y a plus guère que mon ami Raymond Heymann et moi pour témoigner de la mise en route de cet imposant chantier.

Visite du Président Coty le 5 juillet 1957 - de g. à dr. : A. Deutsch, Ch. Ehrlich, R. Coty, J. Weill, E. Bing © E. Klein
Coty

Vers  la fin des  travaux, le 5 juillet 1957, le chantier de la synagogue eut l'insigne honneur de recevoir  le président de la République, Monsieur René Coty.  Deux photos dans l'album  La synagogue de la Paix, édité en 1959, rappellent cette impressionnante cérémonie toute resplendissante de l'éclat des rubans rouge et des chapeaux haut de forme.

Après quoi, la    synagogue de la Paix a été inaugurée  officieusement pour les offices de Rosh Hashana 5718 (août 1957) : les travaux n'étaient pas finis, les sols n'étaient pas encore posés. Mais je me souviens de la joie intense de mon père, lorsque je l'ai accompagné  jusqu'à sa nouvelle place, assister  au premier office de fête.  Tout était merveilleux, rutilant;  on sentait vibrer l'espoir. Dommage que cela ait été son  dernier Rosh Hashana. Lorsque je vais à la "Grande Shul", c'est là que j'aime prier et me souvenir.

Le soir, un grand banquet  a réuni  dans les sous-sols de la Synagogue les invités de marque. On m'avait chargé d'accueillir les participants  pour leur indiquer leur place. Arrive un élégant personnage en costume bleu, finement rayé. Après une telle journée,  je n'étais plus  au mieux de ma forme et le "scanner"  fonctionnait mal. Dans le doute, j'ai donc demandé poliment au nouvel arrivant : "Auriez-vous l'amabilité de me rappeler votre nom ?" Réponse: " Je suis le préfet". Tilt ! J'en rougis encore aujourd'hui.

Bien des choses ont changé  depuis que des administrateurs pleins de bonne volonté ont tenté, il y a maintenant  plus de 65 ans, de prévoir quels seraient les besoins de la Communauté dans les décennies qui suivraient. Nul doute qu'ils ont été influencés par la seconde guerre mondiale encore si présente dans les esprits. Il est toutefois juste de reconnaître qu'outre l'imposante grande nef et les locaux administratifs, ils ont déjà songé à prévoir  des locaux pour les jeunes, une salle de gymnastique (qui allait servir de premier dortoir aux premiers réfugiés d'Algérie en 1963) et un jardin d'enfants.

 Mais le temps a passé, la communauté s'est transformée.  C'est à d'autres administrateurs, représentants  d'une nouvelle génération, qu'il appartient  de rechercher  aujourd'hui des solutions innovantes sinon révolutionnaires  afin de  sortir  la synagogue de la Paix de sa torpeur.

Georges Weill
Vice-président d'honneur de la Commission administrative

Post-scriptum
Quelques jours après avoir écrit la rubrique ci-dessus, je rentre, le 13 mars dernier, d'un voyage en France. Avant de monter dans l'avion j'achète Le Monde, que j'ai rarement l'occasion de lire en Israël.  Dans la rubrique nécrologie, un faire-part retient l'attention de ma femme. On y annonce le décès, à l'âge de 100 ans de Claude Meyer-Lévy, l'architecte de la synagogue de la Paix. En réponse à quelques mots de condoléance que je lui ai envoyés, Madame Meyer-Lévy m'a adressé une lettre très émouvante. Elle écrit notamment : "Aux yeux de Claude, la synagogue était son œuvre majeure".


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