Jubilé de la Synagogue de la Paix
TEMOIGNAGES

[Jean Kahn - Claude Hoenel - Lucien Lazare - Georges Weill - Raymond Heymann]

UN FOISONNEMENT CULTUREL
Lucien Lazare

Concert liturgique dans la Synagogue © M. Rothé
Né à Strasbourg, mais n'y ayant jamais résidé, je n'ai pas vécu le "retour à Strasbourg après la Libération". En revanche , j'ai choisi Strasbourg, avec ma famille , comme domicile en 1953. J'y ai vécu quelques-unes des aventures de la reconstruction de la Communauté juive, d'autant plus que je me suis mis professionnellement au service de cette Communauté, en tant qu'enseignant et animateur.

Le changement intervenu dans la communauté, et de manière plus générale dans la vie juive à Strasbourg est, à mon avis, le développement des études juives, tout particulièrement des sources de la tradition juive. Ce développement s'inscrit dans l'épanouissement d'une tendance qui avait surgi dans les mouvements de jeunesse juifs et leurs structures clandestines sous l'Occupation. Le fait que les principaux dirigeants de la Communauté, grand rabbin en tête , étaient alors d'anciens résistants a évidemment favorisé ce changement. Celui-ci s'est manifesté dans la création et le développement d'institutions à vocation permanente et d'initiatives diverses, parfois inédites et restées spécifiquement strasbourgeoises.

Je me contenterai ici d'une énumération ; les établissements scolaires juifs à plein temps - Ecole Aquiba, jardin d'enfants Robert Brunschwig, devenu Gan Shalom, des yeshivoth, d'autres écoles et jardins d'enfants - des cercles privés d'étude de la Guemara, le Seder communautaire et même le 3ème Seder organisé pour les enfants (accompagnés de leurs parents) de familles où cette tradition domestique était ignorée et pour lequel a été éditée et imprimée à Strasbourg une Hagada spéciale, le mouvement des Jeunes ménages, le Foyer des Etudiants Juifs avec ses cours et séminaires, le programme culturel de la communauté, etc.

Tout ce foisonnement a bénéficié de l'appui intellectuel et spirituel, au niveau le plus exigeant, qu'a donné la chaire de Littérature juive à l'Université de Strasbourg, sous l'égide d'un érudit de premier plan en matière de sources juives traditionnelles, le professeur André Neher, personnalité profondément impliquée dans la vie quotidienne de la communauté sous tous ses aspects.

Jérusalem - 19 mars 2008


STRASBOURG, COMMUNAUTE PILOTE
Lucien Lazare

Les enfants du Gan Shalom de Strasbourg en 1961
Gan Shalom
Le jubilé de la Synagogue de la Paix à Strasbourg a été l'occasion fort opportune de se livrer à des réflexions sur la reconstruction de la Communauté  après la tourmente implacable de la guerre et la saignée sans précédent de la Shoah.

Il est légitime en cette circonstance de mettre en valeur la contribution de ceux qui avaient assumé les responsabilités spirituelles et administratives de la communauté et de ses institutions pendant la période de la reconstruction. Leur rendre hommage obéit à une nécessité élémentaire, mais naturelle et juste. Evoquer les débats de l'époque, écouter ou lire à nouveau les discours prononcés dans l'euphorie des cérémonies d'inauguration sont des rappels salutaires.

Est-ce l'essentiel ? Loin de là ! Car réfléchir aux processus de l'évolution  de la communauté juive  tandis qu'elle reconstruisait ce qui avait été  détruit exige bien autre chose. Comment ne pas analyser la signification du surgissement d'institutions nouvelles qui ont transformé radicalement la vie communautaire ? On n'avait pas avant la guerre éprouvé le besoin d'édifier des jardins d'enfants et écoles juives à plein temps, ou encore des structures juives intervenant dans la vie universitaire. Lorsque de telles institutions ont fait leur apparition il y a maintenant cinquante à soixante ans, elles ont été perçues par les dirigeants communautaires comme marginales, pour ne pas dire étrangères. Il aura fallu moins d'un demi-siècle pour les voir intégrées  à la vie communautaire. Elles sont désormais perçues comme vitales et indispensables.

Comment s'est opérée une telle transformation ? On a souvent souligné qu'une partie significative des dirigeants juifs d'après-guerre à Strasbourg étaient d'anciens résistants. Leur engagement au service de la société civile juive et de ses institutions allait de pair avec leur action dans la Résistance. De même qu'ils avaient remis en question, en commun avec leurs compagnons de combat, les structures de la III ° République, ils étaient conscients de manière aigüe du processus de décadence où avait sombré la communauté juive en France. Pour eux, il était exclu de restaurer à l'identique un modèle communautaire devenu agonisant bien avant 1939.

Créer une nouvelle formule de vie juive au sein de la société laïque  française  était devenu donc le programme de ces dirigeants. En présence d'un monde communautaire attaché à des pratiques rituelles localisées à la Synagogue, au cimetière, à l'abattoir et dans des foyers domestiques de moins en moins nombreux, on commençait à percevoir qu'il manquait une source d'énergie apte à susciter la renaissance.

Or les études juives étaient alors réduites à leur plus simple expression, sinon inexistantes dès qu'il s'agissait des jeunes filles et des femmes. Là était la source d'énergie, pendant si longtemps négligée. Un surprenant foisonnement d'initiatives a surgi alors, toutes destinées à assouvir une soif de connaissance du patrimoine traditionnel juif : jardin d'enfants, écoles juives à plein temps, cours pour adultes , par exemple. Pour audacieuses et peu conformistes qu'elles aient pu être, ces créations n'ont pas suscité un scandale aussi retentissant que la cérémonie de Bat-Mitsva célébrée dans un climat de réprobation généralisée par une famille juive de Strasbourg. L'auteur de cette surprenante manifestation savait que la promotion féminine était la clé de la renaissance juive, mais que presque personne n'y était prêt, qu'il fallait donc un geste symbolique sans précédent pour éveiller l'attention et qu'enfin une obstination et un courage civique inébranlable et de longue haleine allaient être nécessaires. L'auteur de cette provocation n'était autre que Me Edouard Bing, premier président de la Communauté après la Libération.

Aujourd'hui, après un demi-siècle de lente expansion due à l'action enthousiaste, sage et persévérante de Mireille Warschawski, la fête de Bat-Mitsva n'est plus source de querelles et la promotion féminine juive est en route.

Si la formule de communauté pilote exprime une réalité lorsqu'elle désigne la Communauté de Strasbourg, c'est, j'en suis convaincu, parce qu'elle a proposé ce modèle de renaissance fondée sur l'essor des études juives et la promotion féminine.

La création d'un Foyer des étudiants juifs (FEJ) flanqué d'un restaurant rituel universitaire a lui aussi favorisé l'étude de la tradition juive. De même que l'ont fait de multiples initiatives , de portée plus éphémère s'inscrivant dans la même perspective : mouvement de jeunes ménages, Séder de Pessa'h communautaire, Séder des enfants (pour lequel a été éditée une Hagada des enfants ) , etc...

Ce n'est donc pas une communauté restaurée qu'ont édifiée les Juifs de Strasbourg, mais un centre de renaissance juive , d'une qualité inédite dans le cadre du judaïsme de l'Emancipation. Pour comprendre ce qui s'est produit, il est indispensable d'évoquer l'influence à la fois symbolique et opérationnelle exercée par la création d'une chaire de Littérature juive à l'université de Strasbourg. Derrière cette création se profilent l'action et l'autorité d'un homme connu familièrement par tous les militants communautaires parce qu'il était l'un d'entre eux : André Neher. C'est encore lui qui est à l'origine de l'introduction de l'Hébreu comme langue vivante dans l'enseignement public. Jamais encore auparavant, les études juives n'avaient pris place sur la scène nationale des domaines universitaire et scolaire. Leur prestige s'imposait désormais aux Juifs de même qu'à l'ensemble des Français. Ces innovations sont ainsi devenues le stimulant décisif  de l'essor des études traditionnelles juives.

Il est à peine besoin d'ajouter, pour conclure, que ce modèle strasbourgeois a servi de guide à plusieurs autres centres juifs en France et ailleurs en Europe.

Jérusalem - 3 septembre 2008


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