La Synagogue Consistoriale du quai Kléber
De la pose de la première pierre à sa destruction (1896-1940)
par Jean Daltroff

Extrait de l'Almanach du K.K.L. 5754-1994, Strasbourg, avec l'aimable autorisation de l'auteur et des éditeurs. Les sous-titres et la Note 7 sont de la rédaction du site


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KleberLa synagogue de la rue Sainte-Hélène avait été inaugurée le 8 septembre 1834 à un moment où la Communauté juive de Strasbourg comptait 1 500 personnes. Arnaud Aron, Grand Rabbin du Bas-Rhin en était le chef spirituel et Louis Ratisbonne, le Président du Consistoire. Par suite de l’augmentation de la population juive due à l’exode rural et à l’immigration (1992 âmes en 1846, 2820 en 1861 et environ 4 000 en 1890) la communauté avait dû envisager dès 1889 la construction d’une nouvelle synagogue. Une commission de construction, élue en 1889, se chargea de trouver un emplacement convenable et les fonds nécessaires à cette opération. Ce comité présidé par Léopold Bauer comprenait aussi comme membres Mathieu Haguenauer, Jacob Süss, Marc Blum et Sigmund Roos. (1)

Le Professeur Ludwig Lévy de Karlsruhe, architecte de renom, soumit aux différentes commissions réunies une proposition concernant une construction sur l’emplacement en bordure du canal des Faux Remparts, prévoyant une dépense totale de 775 000 marks. Ludwig Lévy n’était pas un inconnu. (2) Né à Landau en 1854, il devint professeur d’architecture à l’école de Karlsruhe. Il fut entre autres l’auteur de la synagogue de Karlsruhe et de nombreuses autres dans le Palatinat et le duché de Bade. Il donna les plans de la villa Lévy au no 20 allée de la Robertsau à Strasbourg (1891), fit construire l’église catholique de Saint-Pierre le Jeune. Il donna aussi les plans de la Trésorerie (1902) et de la Préfecture (1911) de Strasbourg. La construction de la synagogue du quai Kléber débuta en juin 1895.

De la pose de la première pierre à l'inauguration

Le 9 avril 1896 se déroula la cérémonie de la pose de la première pierre du nouvel édifice. (3)

C’est à onze heures que la fête commença en présence des membres du Consistoire, de ceux de la Commission administrative ainsi que de ceux du Comité de bienfaisance et du Comité de construction dont Monsieur Bauer était le Président. Figuraient entre autres parmi les invités le Professeur Lévy de Karlsruhe, Monsieur Singrün, chef des travaux, Monsieur Zeimer, représentant de la société de construction “Holzmann et Compagnie”. On notait la présence d’un public très nombreux.

Le Professeur Lévy prononça des paroles de bienvenue et présenta les personnalités. Le Grand Rabbin Weil fit un discours inaugural. Puis le Docteur Gustave Lévy, Président du Consistoire, lut le parchemin original qui fut scellé dans le creux de la pierre de construction. Monsieur le Grand Rabbin donna les trois coups de marteau usuels sur la pierre de fondation, ce qui fut repris par une grande partie des personnes présentes. Enfin le Grand Rabbin donna sa bénédiction.

Le même soir à 19 heures tous les ouvriers furent invités à l’auberge "A l’Homme Sauvage" (“Zum wilden Mann”) aux frais de la Communauté.

Le 27 novembre 1897 fut posée la dernière pierre de la synagogue. Il était ainsi possible de commencer l’installation de l’intérieur du bâtiment qui s’achevait en septembre 1898, année où en France l’affaire Dreyfus rebondissait avec la publication, par Emile Zola dans l’Aurore de Clémenceau, d’une véhémente lettre ouverte J’accuse au Président de la République.

Une double cérémonie (4) eut lieu le 8 septembre 1898. La synagogue de la rue Sainte-Hélène fut d’abord le théâtre d’une fête d’adieu marquée par la sortie des rouleaux de la Loi de leur armoire promenés en procession par les anciens de la communauté, par les membres du consistoire et ceux de la Commission de la construction de la nouvelle synagogue.

Le même jour à 15 heures eut lieu l’inauguration officielle et solennelle en présence des hautes autorités, soit le 21 Eloul 5658 du calendrier juif. Parmi les membres de la communauté juive, on notait la présence du Grand Rabbin Isaac Weil, du Dr Gustave Lévy, Président du Consistoire, du Président de la Commission administrative, le Dr Cerf Lévy et de ses membres comme Aron Dreyfus, Ab. Oppenheimer, Gabriel Braun, Mathieu Bloch, Isaac Schuhl... et des membres du Comité de Construction dont Sigmund Roos, Karl Kauffman, Michel Lévy et Salomon Aron Jacobi qui fut un généreux bienfaiteur de la ville de Strasbourg. En effet, ce négociant et conseiller municipal fit en1902 un don de 20 000 marks pour la fondation d’une bibliothèque populaire qui connut un immense succès avec près de 100 000 lecteurs en 1913. (5)

Cette synagogue située entre la rue des Halles et celle du Marais Vert avait fière allure dans son style néo­roman le long du quai Kléber.

Sa tour octogonale, ses arcatures hautes et ses tourelles à poivrières s’inscrivaient heureusement dans l’ensemble des quais du canal démontrant que l’édifice en grès des Vosges clair tiré des carrières de Phalsbourg appartenait à l’espace rhénan allemand.

Vie religieuse et cérémonies nationales

Cette synagogue avait une capacité de 1639 places dont 825 pour les hommes, 654 pour les femmes, quarante réservées aux choristes et cent dans l‘oratoire. Cette synagogue sera le cadre d’une vie religieuse intense jusqu’en 1939. Parmi les cérémonies empreintes de dignité figuraient celles commémorant le 11 novembre 1918 et la fête nationale du 14 juillet.

La synagogue sur une carte postale ancienne
Alsacienne
Ainsi le Journal d’Alsace et de Lorraine du lundi 27 novembre 1922 (n° 328) rapporte dans une rubrique intitulée “En l'honneur de nos héros” que la synagogue du quai Kléber a servi de cadre le dimanche 26 novembre 1922 à une cérémonie annuelle organisée sous le patronage du Souvenir français assisté des Associations de la Croix Rouge. Les autorités civiles et religieuses étaient représentées et les drapeaux des Médaillés militaires, des Vétérans de 1870, des Engagés volontaires leur formaient une garde d’honneur. Devant une très nombreuse assistance, Monsieur le Grand Rabbin rappela dans son allocution le sacrifice des morts librement consenti pour l'amour de la patrie et pour le retour à la France de ses provinces perdues.

Le mardi 14 juillet 1931, la revue du défilé des troupes place de la République fut suivie de plusieurs cérémonies commémorant la fête nationale, que ce soit à la cathédrale sous forme d’un culte, ou à l' église Saint-Paul sous forme d’un service religieux avec prédication des pasteurs Boegner et Eppel. A 11 h 15 une cérémonie solennelle eut lieu à la synagogue amplement décorée de drapeaux tricolores. (6) Me Schmoll, Président du Consistoire, entouré de Messieurs Henry Lévy, Jules Kaufmann et Bernheim reçurent les autorités et les délégations de I’U.N.C et des médaillés militaires qui avaient tenu à manifester leur sympathie à la Communauté israélite. La cérémonie s’ouvrit par Yimlokh de Haendel-Frank ce qui permit à Mademoiselle Suzanne Ducas “d’égréner les notes pures de sa voix de cristal”. Monsieur le Grand Rabbin Schwartz monta en chaire et fit grande impression. Il s’inspira des difficultés actuelles de l'Allemagne pour rappeler que "si les traités ne sont pas respectés, il n’y a plus de par le monde ni foi, ni honneur, ni justice. Tant que nos voisins n’auront pas compris où se trouve la vérité et la justice il n’y aura pas de paix". Cette allocution empreinte d’un patriotisme éclairé fut suivie par la sortie des tables de la loi, la prière pour la République au cours d’une cérémonie qui se voulait d’une absolue simplicité.

La cérémonie de 1938 commémorant la victoire de 1918 fut très solennelle. Ainsi à l'issue de la revue, place de la République, un service fut été célébré le 11 novembre. Une foule considérable emplissait la synagogue. Les autorités militaires furent reçues à l'entrée du temple par Messieurs Georges Schmoll, Président, Henri Lévy, Conseiller général, Vice-Président, Moch de Haguenau membre du Consistoire, Lazard Blum, Moïse Heller, Ed. Weil, membres de la Commission administrative de la Communauté. Parmi les personnalités, on remarquait  Me Barraud, Sous-préfet de Strasbourg, des représentants de Monsieur Frey, Maire de Strasbourg, le Général Héring, gouverneur militaire de Strasbourg, les généraux d’Armau de Pouydraguin et Reibell, les aumôniers militaires Schuhl et Péchin, Monsieur Dresch, Recteur de l'Université, Jaeger, Président du Souvenir français de Neudorf, les Consuls de Grèce et du Portugal, Monsieur Haguenauer, le doyen des médaillés militaires et des délégations avec drapeau du Souvenir Français, de I’U.N.C., des Croix de Feu et une délégation des dames de la Croix Rouge.

Le cortège se dirigea sur l'estrade devant le tabernacle, tandis que Monsieur Rupp, organiste, exécutait un Prélude sur l'orgue. Monsieur Borin, Premier Ministre Officiant chanta d’une magnifique voix de ténor. Il était accompagné de l'orgue et du choeur dirigés par Monsieur Bochner. Après une quête au profit du Souvenir Français, le Grand Rabbin lsaïe Schwartz prononça une allocution patriotique en rappelant le sacrifice des soldats et officiers français tombés au champ d’honneur et termina par la bénédiction de tous les assistants. Les tables de la loi furent sorties et le Grand Rabbin récita la prière pour la République, qui fut suivie de la Marseillaise, exécutée sur l'orgue.

Les effectifs de la communauté juive de Strasbourg étaient passés de 4605 âmes en 1900 à plus de 9000 âmes en 1935. Or la synagogue qui ne comprenait qu’un lieu de culte, des bureaux et des appartements commençait à devenir trop étroite. La Commission administrative élabora des plans pour la création d’un centre communautaire et acheta un terrain proche du temple. Mais la montée des périls, l'arrivée des réfugiés et le coût des travaux jugés excessifs stoppèrent ce projet. Puis quelques années plus tard l'incendie du 12 septembre 1940 orchestré entre autres par les SA. et les jeunesses hitlériennes du pays de Bade mit fin à quarante-deux ans de vie juive à l'intérieur de la synagogue consistoriale du quai Kléber. (7)

Notes:
  1. Boîte à épices en argent moulé, fabriquée par l' orfèvre israélien Shimon ben Dor en commémoration des 50 ans de la destruction de la synagogue
    Boite a epices
    Compte-rendu des séances de la commission administrative de la Communauté israélite de Strasbourg du 8 mars 1894. - Retour au texte
  2. Théodore RIEGER, Denis DURAND de BOUSINGEN, Klaus NAHLEN, Collection Strasbourg architecture 1871-1918, Paris, Editions Le Verger, 1991, p 169
    et Dominique JARASSE, L’âge d’or des synagogues, Paris, Editions Herscher, 1991, p.p. 15, 124 et 127. - Retour au texte
  3. Protocole du jeudi 9 avril 1896, extrait des procès-verbaux de la Commission administrative de la Communauté israélite de Strasbourg, p.p. 349-350. - Retour au texte
  4. Protokoll Register "Einweihung der neuen Synagogue”, 8 septembre 1898. - Retour au texte
  5. Bernard VOGLER, Histoire culturelle de l’Alsace, Strasbourg, Editions La Nuée Bleue, 1993, p 339. - Retour au texte
  6. Journal d’Alsace et de Lorraine, 15/7/ 1931. - Retour au texte
  7. cf. Jean DALTROFF : 1898-1940, La synagogue consistoriale de Strasbourg, Editions Ronald Hirle, 1996, pp.57-58 :
    "C'est en effet un commando de la Hitlerjugend composé en partie d'Alsaciens qui participa à l'incendie de l'édifice religieux. On savait peu de choses sur les circonstances exactes de l'incendie, car la presse nazifiée avait volontairement ignoré l'événement"
    (...)
    "Dans les mois qui suivirent l'incendie, la presse nazifiée devait préparer la population à la prochaine destruction de la synagogue consistoriale du quai Kléber. On pouvait ainsi lire dans le Strassburger Nueste Nachrichten du 7 mars 1941 (...) :
    "Aujourd'hui la synagogue n'est plus prétentieuse. le portail est fermé et de la coupole n'émerge plus que la charpente. la synagogue va être rasée. Aurait-on dû la conserver pour la transformer en musée ? - Non. Elle est le témoignage d'un passé peu glorieux, et en conséquence, elle doit disparaître. Rien ne doit plus rappeler le judaïsme qui n'était pas toléré à Strasbourg, ville libre et impériale et qui avait pu s'infiltrer au 17ème siècle avec l'aide française (...)".
    "Les vestiges de l'édifice seront rasés en 1941." (N.d.l.r.) - Retour au texte
Illustrations : Collection M. & A. Rothé


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