Le Grand Rabbinat de Strasbourg et du Bas-Rhin
par Max Warschawski
Grand Rabbin honoraire de Strasbourg et du Bas-Rhin

Extrait de l'Almanach du KKL-Strasbourg 5752-1992 (avec l'aimable autorisation des éditeurs)

Après l’expulsion définitive des Juifs de Strasbourg, à la fin du 14e siècle, la capitale de la Basse-Alsace ne connaîtra une nouvelle communauté qu’après le décret du 27 septembre 1791, accordant aux Juifs les droits civiques.
Pendant près de quatre siècles, mais surtout entre le 16e et le 18e siècle, le judaïsme alsacien sera essentiellement rural et le nombre des Juifs très restreint.
Après la guerre de Trente Ans et la cession de l’Alsace presque entière à la France, des communautés se développèrent, rendant nécessaire une administration tant laïque que religieuse. La division de l'Alsace féodale se maintint en partie, surtout à cause des privilèges accordés aux tenants des fiefs, d’accepter ou de refuser la présence des Juifs, source appréciable de revenus.
La Basse-Alsace, devenue plus tard le Département du Bas-Rhin, se répartissait entre les seigneuries suivantes : les Comtes de Hanau-Lichtenberg, l’évêché de Strasbourg, la Préfecture de Haguenau et de la Basse Alsace.

De ce fait, la région connaîtra jusqu’à la Révolution quatre tribunaux rabbiniques chacun présidé par un Av Beth Dîn (président du tribunal religieux), officiellement investi par les autorités pour juger des litiges entre Juifs. Les rabbins exerçant dans d’autres localités n’étaient que les délégués des Présidents de Beth Dîn (commis ou substitut rabbin ).

Nous ne parlerons ici que des rabbins présidents des Batei Dîn de la Basse-Alsace. Ils étaient, en 1784, au nombre de quatre:

La Révolution française transforma la vie du judaïsme alsacien. Reconnus comme citoyens le 27 septembre 1791, beaucoup de Juifs quittèrent leurs villages ou leurs bourgades et des communautés se créèrent à nouveau dans les villes. Les anciens tribunaux rabbiniques perdirent de leur importance et les successeurs aux postes rabbiniques jadis officiels ne furent plus que des rabbins parmi les autres.
En 1806, Napoléon convoqua à Paris une assemblée de Notables pour réorganiser le judaïsme de France. Un an plus tard, le Grand Sanhédrin devait confirmer les décisions prises par les Notables et, en 1808, Napoléon signait le décret qui, pendant un siècle et davantage, allait servir de cadre à la vie des communautés juives.
Ce décret instituait des Consistoires régionaux dépendant d’un Consistoire central siégeant à Paris. Chaque consistoire avait à sa tête un grand rabbin et plusieurs membres laïcs. Parmi les consistoires figurait celui de Strasbourg qui couvrait le Département du Bas-Rhin avec une population de plus de 16000 âmes.
Ce consistoire était de loin le plus important de tous, car la population juive de la France (de l’hexagone) était vers 1808 de 55000 âmes environ.

Le rabbin de Strasbourg, David Sintzheim devenait en 1808, le premier grand rabbin du Consistoire du Bas-Rhin. C’est lui qui ouvre la liste des grands rabbins qui se succèderont jusqu’à ce jour. C’est de ces grands rabbins qu’il sera question ici.

D.Sintzheim
David Sintzheim (ou Sintzheimer)

Pages de
David
Sintzheim

Originaire d'une famille juive allemande connue par nombre de ses enfants qui occupèrent des postes de responsabilité dans leurs communautés, David Sintzheim naquit vers 1740, probablement à Trèves dont son père Isaac était le rabbin. C'est auprès de son père qu'il acquit ses connaissances talmudiques. Il a insisté sur ses méthodes pédagogiques qui suivaient un programme progressif destiné à lui faire connaître d'abord les textes, avant d’aborder les commentateurs et de se lancer dans les méandres de la casuistique.

Lorsque Isaac Sintzheim fut nommé rabbin des Terres de la Noblesse immédiate d’Alsace, la famille vint habiter Niedernai. Une soeur de David Sintzheim avait épousé Sélig Auerbach, rabbin de Bouxwiller, et lui-même se maria à une soeur de Cerf Berr (après la mort de son père en 1767) et vint habiter Bischheim. Lorsque, peu avant la Révolution, son beau-frère y ouvrit une yeshiva , David Sintzheim en devint le directeur et le resta jusqu’au moment de la Terreur. Il dut s’enfuir au-delà du Rhin et ne revint que lorsque le calme fut restauré.

Il publia alors le premier tome et unique volume paru de son vivant de son Yad David, une vaste encyclopédie de commentaires talmudiques, collectés dans la littérature rabbinique du 17e et du 18e siècle.

David Sintzheim avait représenté, avec son beau-frère et d’autres délégués, le judaïsme d’Alsace dans les débats qui précédèrent l’obtention des droits civiques pour les Juifs. Il devint naturellement le rabbin de la nouvelle communauté de Strasbourg assisté par Abraham Auerbach, son neveu, devenu son gendre. Ce dernier quitta Strasbourg et fut un rabbin célèbre dans plusieurs communautés d’Allemagne et l’ancêtre d’une grande famille rabbinique.

Lorsqu’en 1806 Napoléon réunit à Paris l’Assemblée des Notables, David Sintzheim fut un des deux rabbins du Bas-Rhin désignés comme députés.

Ses interventions surtout dans le domaine de la halakha (la loi juive) le firent remarquer et lorsque, l’année suivante, le Grand Sanhédrin fut chargé de confirmer sur le plan de la juridiction talmudique les propositions de l’Assemblée, David Sintzheim (qui ne savait pas le français) en fut nommé président (Nassi).

Désigné automatiquement comme grand rabbin du nouveau Consistoire de Strasbourg, David Sintzheim fut nommé également grand rabbin du Consistoire central et ne put exercer ses fonctions à Strasbourg. Il délégua à sa place Jacob Meyer, jusque-là rabbin de Niedernai, mais il conserva néanmoins le titre, dans l’intention peut-être d’abandonner les fonctions parisiennes qui ne lui donnaient pas les satisfactions auxquelles il aspirait. Mais il mourut à Paris en 1813, laissant une oeuvre littéraire énorme dont hérita la famille de son gendre. Ce n’est qu’il y a vingt ans environ que ces manuscrits - ou partie d’entre eux - qui avaient été dispersés par les nazis, furent retrouvés et une dizaine de volumes publiés. Ils montrent un rabbin de l’ancienne école, mais ouvert aux problèmes de son époque. C’est grâce à lui que Strasbourg fut connu par les Juifs de l’Empire napoléonien.

Jacob Meyer
Jacob Meyer

Pages de
Jacob Meyer
Jacob Meyer avait été de facto le grand rabbin de Strasbourg, David Sintzheim ayant été présent à la fin de sa vie à Paris. A la mort de celui-ci, Jacob Meyer fut nommé grand rabbin titulaire. Né en 1739 à Ribeauvillé, il était le petit-fils de Samuel Sanvil Weyl, rabbin de la Haute et Basse-Alsace. Son père Isaac Zekel Meyer était issu d’une famille fortunée, dont plusieurs membres avaient été présidents de leurs communautés. Isaac Meyer était lui même préposé des Juifs de Ribeauvillé (son frère Aaron Meyer de Mutzig, était un des préposés généraux des Juifs d’Alsace). Jacob Meyer étudia à Karlsruhe et à Francfort où il devint l’élève favori de Tébèle Scheuer. Il revint en Alsace et occupa d’abord le poste de substitut rabbin à Niederhagenthal. De (là, il fut nommé à Rixheim et en même temps rabbin des terres de la seigneurie de Murbach.

A la mort de Benjamin Hemmendinger, il le remplaça à la tête du Bet Dîn (tribunal religieux) de Niedernai. Il fit partie des rabbins alsaciens membres du Grand Sanhédrin et fut désigné comme grand rabbin intérimaire de Strasbourg jusqu’à la mort de David Sintzheim.
En 1813 (à 75 ans) il devint Ancien du Consistoire (président) et grand rabbin titulaire. Il occupa ce poste jusqu’à sa mort en 1830. Il avait 91 ans.

Jacob Meyer (dit Yekele Meyer) fut le premier rabbin décoré par le Gouvernement français. Nous possédons de lui (en manuscrit) un petit opuscule sur le calendrier hébraïque. La Bibliothèque de Strasbourg possède également un hesped (oraison funèbre) prononcé en 1805-1806 en hommage à trois rabbins disparus à la même époque. Selon Ginsburger, c’est le rabbin Loeb Sarasin d’Ingwiller (qui l’assista dans son travail les dernières années de sa vie) qui hérita des manuscrits non publiés et de ses oeuvres. Il y a deux ans environ, j’ai vu un merveilleux manuscrit de responsa de Yekel Dayan ! Il s’agissait des décisions hala’khiques de Jacob Meyer, durant son séjour à Hagenthal et à Rixheim.

Seligmann Goudchaux

Le consistoire désigna comme successeur de Jacob Meyer, Seligmann Goudchaux, rabbin de Haguenau. Né à Niedernai, il était le petit-fils de Jacob Gugenheim, rabbin de Haguenau (décédé à 93 ans en 1802) et le neveu de Baruch Gugenheim, grand rabbin de Nancy. Il était également l’arrière-petit-fils de Samuel Sanvil Weyl, donc un cousin de Jacob Meyer, son prédécesseur. Son père, qui avait été l’assistant de Jacob Gugenheim, était mort accidentellement et le jeune Seligmann avait été élevé par son grand-père, puis avait étudié à Phalsbourg auprès de son oncle qui en était alors le rabbin .

Après avoir poursuivi sa formation talmudique auprès des rabbins allemands qui comptaient de nombreux élèves alsaciens, Seligmann Goudchaux dirigea une école talmudique à Hechingen puis occupa successivement les postes rabbiniques de Vieux Brisach, de Phalsbourg et de Haguenau.

En 1830 il fut nommé grand rabbin de Strasbourg et sera le premier grand rabbin salarié par l’État. Il consacra la première synagogue monumentale de la communauté, rue Sainte Hélène, en 1832. D’après Salomon Wolf Klein, son élève, il s’était aussi intéressé aux sciences profanes et aux langues et avait acquis une culture générale étendue, mais il était un rabbin de l’ancienne école. Les nouveaux dirigeants du Consistoire, présidé par Auguste, puis par Louis Ratisbonne, ne partageaient pas les options religieuses du grand rabbin . Aussi lorsque le poste de Colmar se trouva vacant, à la mort du grand rabbin Simon Cahen, Séligmann Goudchaux présenta sa candidature et en 1834 quitta Strasbourg pour prendre la tête du rabbinat du Haut-Rhin. Il décéda à Colmar en 1849

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