Images d'Alsace : du Hekdich à l'Hospice
Max Warschawski, Grand Rabbin Adjoint
Préface à la plaquette éditée pour le 110ème anniversaire de l'Hospice Elisa en 1965

La dernière guerre, en plus de ses millions de victimes, a provoqué la disparition d'une "corporation" pittoresque: je veux parler de celle des Schnorrers. Nos jeunes de 1965, s'ils n'ignorent pas le nom de Schnorrer, classique dans le savoureux dialecte judéo-alsacien, ne connaissent plus ce type, célèbre encore il y a une trentaine d'années.

Se souvient-on de ces centaines d'hommes et de femmes qui quittaient leur village aux environs de Pourim pour prospecter l'Alsace, visitant une communauté après l'autre ? Ils transportaient sur une petite voiture, tirée parfois par un chien, leurs hardes et quelques ustensiles de cuisine. Ils connaissaient chaque famille et étaient accueillis dans chaque foyer. Les maîtresses de maison gardaient en permanence un peu de café chaud ou un reste de soupe, dans l'attente du pauvre qui pouvait frapper à leur porte. Et, réconforté par un peu de nourriture, lesté de quelques sous ou de quelque vêtement, le Schnorrer quittait la maison pour visiter le reste de sa "clientèle".

Il savait être là pour une fête de famille, Brissmile (circoncision) ou mariage; il y avait sa place, comme il était présent lors d'un deuil.

Il est vrai qu'à cette époque le snobisme n'avait pas fait reléguer à la cuisine, et plus tard, vers la Garkich (soupe populaire), l'hôte de passage, fût-il vêtu de haillons. Le "gascht" passait le Shabath à la table familiale et apportait, gazette ambulante, prédécesseur du Bulletin de nos Communautés, les dernières nouvelles des Communautés voisines ou plus éloignées.

Il faudrait une plume de poète pour écrire la ballade du Schnorrer d'Alsace, comme l'avait fait Zangwill dans le Roi des Schnorrers pour ceux de Londres, car ce personnage typique moins mendiant que clochard, était aussi connu parmi les Juifs que le Hans im Schnookeloch dans la littérature alsatique, avant de finir dans les fours d'Auschwitz ou d'ailleurs.

C'est pour loger ces visiteurs occasionnels, plus fréquents alors que les envoyés de yeshivoth ou les voyageurs de commerce, que chaque communauté possédait, depuis des temps immémoriaux, une salle commune appelée "Hekdich". C'était surtout un asile pour passer la nuit, mais le Hekdich pouvait devenir hôpital s'il le fallait, et, parfois, lorsqu'une famille s'y installait en permanence, il finissait par être un véritable home de vieux, assurant un toit et un peu de chaleur à ceux qui étaient démunis de tout. La générosité des voisins, guère plus fortunés souvent, pourvoyait à la nourriture et nul juif, perdu dans une communauté étrangère, ne risquait d'être abandonné complètement.

plaquette Mais les temps changèrent. Les lois se firent plus strictes à l'égard des "vagabonds" et les consistoires, sous l'Empire, interdirent aux communautés de recevoir les pauvres sans les signaler à la police ou au garde champêtre. Les salles d'asile se vidèrent peu à peu et le Hekdich disparut dans toutes les petites communautés. La charité privée, cette Tsedaka (charité) qui était à la fois générosité, contact fraternel, aide au malheureux, fit place à la charité organisée. A la synagogue, le fidèle donnait pour la "Bienfaisance", et des administrateurs géraient ces fonds, les répartissaient entre les pauvres, leur distribuant des "bons de repas" ou des billets de logement. Les appartements plus luxueux, le personnel domestique plus nombreux, éloignèrent des maisons bourgeoises le Schnorrer qui se contentait de sonner aux portes et de continuer sa route, une fois son obole perçue.

La vieillesse guettait ces malheureux, ainsi que la maladie. C'est pour leur éviter l'assistance publique ou les asiles que les mécènes alsaciens créèrent des hospices de vieillards et des services médicaux, bien avant que l'on rêvât à la Sécurité Sociale.

Pendant tout le 19ème siècle, l'hospice de vieillards n'était que le "Hekdich" centralisé et sa clientèle se recrutait parmi ceux qui jadis peuplaient les asiles communautaires. L'Hospice Elisa, créé il y a 110 ans par Louis Ratisbonne n'avait d'autre but à ses débuts.

Ce n'est que bien plus tard que les hospices devinrent des maisons de retraite, dans lesquelles des vieillards de toutes conditions sociales trouvaient un abri calme et aussi confortable qu'on pouvait le désirer. Il n'y a plus aujourd'hui de malheureux démuni de tout dans sa vieillesse. Les institutions sociales se soucient de secourir l'économiquement faible, et les hospices, subventionnés en partie par les préfectures, accueillent des pensionnaires de tous genres.

Un personnel administratif et technique assure un service chaque jour amélioré et si on appelle parfois les hospices de vieillards "Hekdich", ils n'ont plus rien de commun avec les salles d'asile d'autrefois. Seul l'amour de l'histoire et le goût pour le pittoresque peuvent, comme on l'a fait en hommage au 110ème anniversaire d'Elisa, nous amener à évoquer un passé oublié, mais qui avait ses grandeurs et ses dévouements.


© A . S . I . J . A .