L'Hospice Elisa après la guerre
par Abraham Deutsch, Grand Rabbin du Bas-Rhin, Membre du Comité de l'Hospice Elisa
Extrait de la plaquette éditée pour le 100ème anniversaire de l'Hospice Elisa en 1955


Celui qui avant la guerre se hasardait dans ce vieux quartier strasbourgeois où le souffle des siècles ne semblait pas avoir prise, où tout apparaissait figé dans une muette immobilité, pouvait rencontrer de vieilles personnes dont les mouvements lents et prudents s'accommodaient de ce quartier oublié par le temps et dont l'une des rues bien discrètes portait le nom poétique de rue de l'Écarlate.Une maison en retrait d'apparence patricienne, c'était l'Hospice Elisa qui hébergeait en 1939 encore près de cinquante vieillards.

Elisa4 Et c'est la guerre et avec elle la cruelle, meurtrière dispersion. Beaucoup de vieux supporteront miraculeusement l'exil inexorable, beaucoup préféreront renoncer à la lutte, et mourront avant d'avoir atteint leur nouveau havre de sûreté : Château de la Roche, en Dordogne, Clairvivre, et d'autres endroits aux noms évocateurs mais qui hélas, mesurés à la réalité ne laissaient aux vieux, malgré les soins les plus vigilants et les dévouements les plus émouvants, que l'insigne regret d'un paradis perdu.

Entre temps dans Strasbourg occupé et reconquis, la mitraille a soufflé en un instant ce que les siècles n'ont pu entamer. Partout, autour des vénérables bâtisses des Hospices Civils, les obus ont créé de l'espace et la cathédrale jusqu'alors blottie chaudement dans un dédale de maisons serrées anxieuses les unes contre les autres, se voit subitement esseulée, dégagée de son armature de ferraille et de briques.

Où mettre les vieillards ? Telle a été l'une des toutes premières questions à notre historique retour. Car ils reviendront, ceux qui ont vaillamment résisté. On le leur devait bien, à ces résistants d'un genre spécial, mais non moins résistants ! Et voilà que, dans la tête de quelques uns germait l'idée. Une idée pas comme une autre. Une idée faite d'amour pour les vieux, une idée où était coulée une goutte de cette affection que l'homme devenu adulte a pour ses vieux parents. Il faut leur donner de la lumière et des fleurs ; de l'espace et de la beauté du site. Un cadre souriant, au milieu d'une nature opulente et où la vieille nature rajeunie tous les ans, enseigne aux vieux et jeunes à la fois. L'idée progresse, fait du chemin, et un beau jour ce sera la magnifique propriété du Moulin-Vert.

Elisa6 Des hectares de verdures, des platanes, des peupliers de toute beauté, une eau bavarde et claire traversant le domaine qui bien que tout près de Strasbourg, évoque la sérénité et le calme d'un paradis terrestre. Une adorable maison de chasse, pouvant offrir asile à plus de trente personnes et c'est d'enthousiasme que le domaine fut acquis. D'argent, il n'y en eut guère ; mais ceux qui ont l'âme de fondateurs savent que l'enthousiasme est la plus formidable banque de crédit dont l'intérêt s'appelle optimisme. Ce furent là les éléments primaires : l'achat fut conclu et voilà la maison propriété de l'Hospice Elisa. Lorsqu'on fait l'histoire d'une oeuvre, les personnes passent au second rang. Mais il est bon de rappeler que comme dans une peinture, la toi-le de fond donne le relief au tableau. Et cette toile de fond a nom Maurice Bloch. C'est lui l'animateur, lui le fondateur, lui le découvreur, lui l'homme qui a tout fait et qui, de temps en temps, a été l'objet de nos éloges. Le lecteur objectif de ces quelques lignes qui demeureront dans les archives de l'Oeuvre sentira qu'il s'agit ici non point de louanges conventionnelles et qui naissent dans la bouche le goût amer de l'adulation de la puissance du jour, mais d'un simple fait rapporté ici avec tout au plus le souci de la vérité historique.

Et à la maison qui prendra le nom de ses bâtisseurs initiaux, s'ajoutera en 1951 une autre aile qui augmentera de 30 lits la maison mère. Les demandes d'admission affluent, tant l'installation et le goût exquis de sa présentation attirent les regards de ceux qui voudraient réserver à leurs vieux un home, un toit familial.

Il faut avoir été là-bas à Graffenstaden un soir d'été, après une grande journée harassante, dans la chaleur collante et poussiéreuse de la grande Cité pour sentir comme la brise légère d'un site de rêve, et qui vous donne une folle envie de prolonger cette euphorie.. .

Elisa5 De tous côtés les vieillards affluent, heureux s'ils peuvent trouver un gîte, vite soufflé par un autre, plus chanceux. Et la question vient, dramatique et obsédante : que pouvons-nous faire pour les incurables qui, rejetés par l'art médical sont ravalés dans de tristes abris au rang de rebut où ils n'ont à attendre qu'un seul changement qui soit certain : la mort.

N'avons-nous pas un immense terrain à nous, ne pouvons-nous pas accéder au cri muet de nos vieillards que l'infirmité cloue à leur grabat ? et déjà une nouvelle idée s'ébauche, celle de la construction d'un nouveau pavillon. Une année de reconstruction, d'interminables heures de luttes et le troisième miracle s'opère. De la terre bénie de Graffenstaden pousse un pavillon aux baies larges ouvertes au soleil et à la lumière et naturellement pourvue de toutes les installations les plus modernes. Il n'est pas terminé et déjà des incurables viennent habiter ses chambres claires, d'où le regard se pose sur une nature qui atténue le désespoir et qui redonne des raisons de vivre.

Dans le silence et la discrétion il s'est bâti une oeuvre qui durera et qui mieux que ne saurait le faire l'historien le plus averti, contera l'inégalable générosité d'hommes qui de leur vivant se sont édifié le plus beau et le plus durable monument de l'humanité.


© A . S . I . J . A .