Histoire de la Synagogue de Mulhouse, Francis Weill - 3ème partie

La synagogue en 1945 :

La synagogue à la la Libération
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Liberation
Après cinq ans de sauvagerie nazie, la synagogue avait conservé tout son aspect externe... mais elle était entièrement vide. Même son sol en parquet avait été arraché, certainement pour servir de bois de chauffage!

Plus de bancs, plus de bima (estrade), plus de tenture, plus de Torah, plus de livres de prières. La synagogue était vide, vide, vide. Les murs intérieurs avaient été entièrement barbouillés, car la synagogue avait été une annexe du théâtre municipal et elle avait servi à la réalisation et au stockage des décors du théâtre. Il ne restait plus que deux lustres originaux, les autres avaient été transformés pour servir à l'éclairage du théâtre.

Les deux bâtiments du complexe synagogal étaient également vides, mais restés en état d'utilisation normale. L'immeuble des années 1930 réserva une surprise. Dans l'oratoire, un grand portrait du Führer recouvrait l'Aron Kodesh (l'Arche sainte). Lorsqu'on enleva ce portrait et qu'on ouvrit l'armoire : un rouleau de la Torah était toujours là. La mappa qui la fermait était celle qui avait été portée par mon frère Gilbert ! En somme, Hitler avait sauvé une Torah, bien involontairement. Ce fut donc avec ce rouleau de la Loi, et dans cet oratoire, que reprirent les offices après la libération de l'Alsace.

Une nouvelle commission administrative fut élue, avec pour président Max Lazare, qui avait été le Parness (président) avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale. Le délégué élu par la communauté de Mulhouse pour être membre du Consistoire du Haut-Rhin, fut alors l'avocat Maître Edmond Cahen.

Le travail de reconstruction fut considérable. Il fallait commencer par établir des dossiers de demandes de dommages de guerre, évaluer tous les biens communautaires d'avant 1940, en apporter les témoignages de leur existence initiale, faire appuyer le dossier par le Consistoire, effectuer de nombreuses démarches auprès du maire Auguste Wicky, auprès de la Mairie, du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, le tout pour obtenir les fonds nécessaires à la remise en état de la synagogue. Les intérêts du Consistoire n'étaient pas toujours les mêmes que ceux de la Communauté, c'est dire qu'il fallait mener le combat sur plusieurs fronts à la fois. Devant le travail immenses de reconstruction, tant de la ville que du département, tant des infrastructures, que de l'économie, du dédommagement des particuliers victimes de la guerre, il fallait s'armer de patience car les dossiers n'avançaient pas. Un coup de pouce par si, un autre par là,l'influence de l'un ou de l'autre, tout devait être fait pour obtenir les subsides le plus rapidement possible. Des dédommagements pour réparer un édifice religieux devaient-il être prioritaires sur ceux pour l'économie ou pour les particuliers ? Les discussions et démarches étaient infinies afin d'obtenir des réparations avant d'autres . Or les membres de la Communauté, repartant presque tous à zéro à titre personnel, n'avaient pas les moyens de préfinancer les travaux de remise en état et encore moins de les offrir.

Intérieur de la synagogue restaurée - © M. Rothé
Intérieur
Une fois les fonds du M.R.U. affectés à la réparation de la synagogue, il fallait engager les travaux et là encore fallait-il trouver des entreprises ayant obtenu les matières premières nécessaires pour réaliser l'ouvrage. L'année 1949 approchait, la date du centenaire de la synagogue ne pouvait pas se déplacer dans le temps! Pourrait-on achever l'ouvrage pour cette date ? C'était moins qu'évident ! Le délai fut tenu. Sol refait dans un produit de synthèse de création récente, lustres remis à la forme initiale, chauffage refait, orgues remises à neuf - c'est à dire des tuyaux tous neufs , alors que le métal était chose très rare - repeinture en bleu ciel et blanc de tout l'intérieur, grâce à Jacques Picard qui en fut l'architecte, fabrication de nouveaux bancs, nouvelle bima. Pour réaliser un parokheth (rideau) se posait le problème de trouver des étoffes. Ce fut Monsieur Lévy (Stines) qui avait séjourné au Maroc durant la guerre qui offrit un tissu marocain de laine blanche, la broderie fut réalisée par la maison Félix Bloch de Strasbourg. Grâce au Joint Américain, la communauté avait pu obtenir quelques rouleaux de la Loi et des livres de prières.

Les fêtes du centenaire :

Le président de la commission de reconstruction fut mon père, Gaston Weill, et c'est aussi à lui qu'appartint la réalisation du programme des festivités de mars 1949. Le centenaire fut en même temps la réinauguration du temple. Un an auparavant l'Etat d'Israël venait de voir le jour, mais avant sa création Mulhouse avait été le lieu de passage de convois de "personnes déplacées", c'est à dire de rescapés des camps de concentration qui, parce qu'apatrides, avaient continué à séjourner dans des camps en Allemagne de l'Ouest, dans la zone d'occupation américaine. Ces personnes dites déplacées allaient rejoindre Marseille ou Port-de-Bouc et se sont ainsi retrouvées, entre autres, sur le tristement célèbre "Exodus". Lors de leur passage à Mulhouse, ils avaient été hébergés dans la synagogue encore détériorée. Des matelas avaient été posés à même le sol, les crevasses creusées dans le ciment permettant de faire fonction de dosserets !

14 mars 1950 :
le G.R. Kaplan entouré du G.R. Fuks et du R. Weill
Les festivités, dans une synagogue garnie de plantes vertes et où toutes les places assises étaient insuffisantes pour recevoir tous les membre de la communauté et les invités, virent la participation des autorités civiles, religieuses et militaires du département et de la ville. Sur le plan religieux, les rouleaux de la Torah furent portés en une procession à laquelle participaient : le grand-rabbin Kaplan à titre d'ancien rabbin de la communauté mais aussi représentant du grand rabbin de France dont il était l'auxiliaire, les rabbins d'Alsace dont S. Fuks, grand rabbin du Haut-Rhin, Poliatschek rabbin d'Altkirch, Arthur Willard rabbin de Nancy, Edgard Weill, Lucien Uhry, Abraham Deutsch grand rabbin du Bas-Rhin et enfant de la ville. Dans cette procession se trouvaient encore le président du Consistoire central, Gaston Picard, président du Consistoire du Haut-Rhin, nos élus à cette institution : Edmond Cahen et Paul Loeb, le Président Max Lazare et sa commission administrative. C'est à Nathan Heimendinger, ministre-officiant, que revint la tête de la procession en tant que maître de la liturgie du jour. Aux orgues se tenait Mr Raymond Steffner, professeur au conservatoire. Très longtemps il fut le titulaire de l'instrument qu'il faisait résonner aux jours de fêtes.

De nombreux discours furent prononcés, le plus marquant fut celui du grand rabbin Kaplan. Il fit un parallèle entre le Tabernacle du désert et notre propre temple.

Invitation au bal

Un banquet , où furent conviés tous les invités de la communauté, acheva la partie religieuse de la fête. Il faut dire qu'au retour de la guerre la ville avait son restaurant kasher appartenant à Madame Bamberger. C'est elle qui en assura la surveillance. Un bal réunit ensuite tous les membres de la communauté et des communautés du département. Sa réalisation fut confiée aux dames de la société de bienfaisance de "l'Abri" afin de recueillirdes fonds pour remettre en état sa maison d'enfants de Moosch.

Le cimetière :

Le monument à la mémoire des membres de la communauté victimes du nazisme - © M. Rothé
Je ne voudrais pas oublier de parler du cimetière. Dans l'ensemble les tombes juives furent préservées pendant la période nazie. Cependant dans le fond du cimetière fut trouvé un carré contenant les corps de soldats soviétiques, morts de faim à Mulhouse où ils étaient prisonniers de guerre. Comme les Allemands les avaient aussi considérés comme des "sous hommes", le seul emplacement qui pouvait recevoir leur sépulture ne pouvait être que le cimetière juif !

Il fallait aussi rappeler le souvenir des membres de la communauté victimes du nazisme. Puisqu'ils n'avaient pas eu de sépulture un monument fut érigé à leur mémoire à l'entrée du cimetière. Ce monument en grès des Vosges, reprenant les noms et âges de toutes nos victimes contient une urne avec des cendres prélevées à Auschwitz. Il est est l'oeuvre de l'architecte Thalmann, ancien de la communauté mulhousienne et devenu alors architecte départemental.

Les cinquante ans qui viennent de s'écouler depuis le centenaire de la synagogue auront été des années de paix, tout au moins pour le territoire métropolitain. La communauté mulhousienne s'est enrichie depuis de l'apport des coreligionnaires venus d'Afrique du Nord et plus particulièrement des rapatriés d'Algérie, arrivés en 1962. Bien que les effectifs se soient amplifiés, la vie spirituelle semble en déclin et la synagogue ressemble aujourd'hui à un costume trop grand. L'apport séfarade a voulu marquer sa différence en voulant ses offices spécifiques dans un minyan différent. Même entre ces fils d'Afrique du Nord la tendance au "modernisme" a poussé à la création d'un office de type libéral. C'est ainsi que, dans l'enceinte de la rue de la synagogue, trois offices se font simultanément. Le courant de stricte observance, dont le lieu de prières était, avant 1940, dans un appartement de la rue des Bonnes-Gens, a réactivé l'ancienne synagogue de Dornach. Il faut dire que l'immeuble de la rue des Bonnes-Gens fut anéanti lors des bombardements de 1944.


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