Histoire de la Synagogue de Mulhouse, Francis Weill - 2ème partie

La période allemande de 1870 à 1918 :

La synagogue connaîtra les heures de gloire et de peine de la communauté. Après la défaite militaire de la France, en 1870, nombreux seront nos coreligionnaires qui opteront pour la France et quitteront l'Alsace. L'occupant allemand amènera son flot de Juifs germaniques qui voudront profiter des possibilités économiques de notre ville. Mais cependant, l'espérance dans le retour à la France sera très grand pour toute la communauté et pendant toute la période où l'Alsace sera sous le joug allemand les sermons seront prononcés en langue française. Durant toute cette époque d'asservissement, la communauté n'engagera que des rabbins parlant notre langue. Celui qui sera le chargé d'âmes lors de la première guerre mondiale sera le rabbin Félix Blum à qui succédera, en 1921, celui qui deviendra le grand-rabbin Jacob Kaplan.

La communauté mulhousienne sera aussi secouée par "l'Affaire Dreyfus", puisque le capitaine était un fils de la cité et que toute sa famille résidait sur place. Le développement d'antisémitisme se déversant en France autour de l'affaire, entre 1894 et 1906, ne laissera pas la communauté indifférente. D'autant plus, que, d'après de vieux mulhousiens ayant vécu cette époque, l'affaire avait pris naissance à Mulhouse certains concurrents du tissage Raphaël Dreyfus pensant ainsi le faire disparaître.

La synagogue qui semblait, a priori, trop grande ne le sera jamais assez, tout au moins jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Même après le retour de 1945, elle n'offrira pas assez de places aux fidèles lors des grandes fêtes. Il faut dire que la notoriété de ses chantres et l'accompagnement musical avec choeur et orgue attirera les coreligionnaires sensibles au chant sacré. Jusqu'avant la deuxième guerre mondiale il y avait premier et deuxième ministres-officiants. Les derniers titulaires furent respectivement Lambert Wolff et Nathan Heimendinger. L'orgue qui n'avait pas été construit en même temps que la synagogue fut financé par Madame Bernheim, vers la fin du 19ème siècle. Ce n'est qu'au début des années 1960 que des administrateurs communautaires, plus exigeants dans leur piété, prendront la décision de renoncer à l'utilisation de cet instrument de musique.

Vie communautaire :

La vie communautaire se déroulera dans ce cadre et avec de très nombreuses activités. Plusieurs rabbins se seront succédés : Samuel Dreyfus, Aaron Mock, Félix Blum déjà cité. Pour le remplacer il y aura un appel à candidature. Le poste est intéressant de par l'importance numérique de la communauté, par sa richesse. Plusieurs candidats postuleront, en général des rabbins ayant une carrière bien remplie et pour qui le poste est le couronnement de leur vie pastorale. Un jeune rabbin se présente : que la communauté trouve bien ambitieux et téméraire de vouloir se mesurer à des rabbins chevronnés. Mais tous seront subjugués par son art oratoire. Ce rabbin, pour qui ce sera le premier poste, c'est Jacob Kaplan et il n'a que 26 ans. Il restera à Mulhouse de 1921 à 1928, date à laquelle il va rejoindre Paris. Son successeur sera René Hirschler qui n'aura que 23 ans et pour qui c'est également son premier poste. Son charisme naturel lui attachera toute la communauté et plus particulièrement la jeunesse. Il fut aussi un brillant orateur. Il quittera la ville en 1938, pour devenir grand-rabbin du Bas-Rhin, succédant alors à Isaïe Schwartz qui devenait grand rabbin de France.
Le Rabbin Kapel
Rabbin Kapel
Le dernier rabbin, avant la deuxième guerre mondiale, fut René Kapel qui était à Belfort. Avec la guerre naissante il n'occupera jamais le poste et après la fin des hostilités le destin l'appellera dans la diplomatie en Israël.

Qui ne se souvient des activités du rabbin Hirschler en faveur de la jeunesse ? Il avait l'art de mobiliser tous les bénévoles et aussi la jeunesse. Pour Simhath-Torah de 1937, la cour de la synagogue était pleine de jeunes de tous les âges. Distribution de fanions en tissus de couleurs or ou bleu, frappés de l'étoile de David, plus des paquets de friandises et des boissons -encore faites maison- pour tous et le tout avec des chants. Le fer de lance étant les E.I. avec à leur tête les "Loup Gris" , Ninon Weyl, Jean-Jacques Rein, etc...

De même, un Oneg Shabath c'était une foule qui se rassemblait dans le nouveau bâtiment communautaire. En témoigne une photo réalisée par "Studio Roger", c'est à dire Roger Lichtenstein. Peu de temps après ce furent les adieux du rabbin, en uniforme et bérets kakis d'aumonier militaire,déjà mobilisé à cause de ce qui était nommée la "drôle de guerre".

Oneg Shabath en 1938 - on reconnaît le rabbin Hirschler au centre
Oneg shabath 1938

La guerre de 1939-1945 :

A partir de 1939 la population mulhousienne fut dispersée : certains avaient déjà quitté la ville - à 13 km du futur front - pour se mettre à l'abri dans les Vosges ou dans des départements plus éloignés. Ce fut ensuite l'évacuation en direction de la région d'Agen, zone de replie prévue par la municipalité mulhousienne. Les troupes nazies devaient prendre possession de la Ville à compter du 14 juin 1940. Les Juifs restés à Mulhouse furent expulsés et plusieurs d'entre eux, par désespoir, préférèrent se suicider plutôt que de partir à l'aventure.

Mulhouse ne fut libérée que le 21 novembre 1944. Le sort des armes n'étant pas encore réglé en Alsace, il fallut attendre l'armistice du 8 mai 1945 pour pouvoir revenir dans la ville. Ce n'était pas simple ! Des quantités de voies ferrées avaient été mises hors service, de nombreux ponts avaient été détruits, la traction se faisant encore à la vapeur il fallait trouver du charbon pour les motrices ...et le charbon était un produit rare, même très rare. C'est dire que les parcours se faisaient en pointillés et, pour aller d'un point à un autre, ce n'était pas la ligne droite qui était la plus courte ! Il fallait passer la nuit en cours de route, dans l'attente d'un futur train, plus ou moins problématique, et avec l'incertitude d'y trouver accès, ne parlons pas de place assise puisque les couloirs étaient bondés. Les hôtels étaient par conséquence aussi bondés et pour se restaurer mieux valait loger en rase campagne qu'en ville, car non seulement la nourriture était rationnée, mais encore fallait-il pouvoir donner des tickets alimentaires avant de payer. Rejoindre Mulhouse était alors toute une expédition dont on connaissait l'heure de départ, mais jamais le jour ni l'heured'arrivée.
Troupe E.I.F. à Mulhouse en 1947
EIF en 1947

Une fois à Mulhouse, on n'était pas encore au bout de ses peines. Les appartements étaient occupés par des locataires mis en place par l'administration allemande. Plusieurs quartiers de la ville avaient été écrasés sous les bombes en août 1944, essentiellement entre la gare et la porte de Bâle. Les logements vides étaient très rares. De nombreux immeubles appartenant à des Juifs n'existaient plus. Même lorsqu'on pouvait récupérer son appartement assez vite, très souvent après un recours en justice, la course d'obstacles n'était pas achevée. Les appartements étaient vides : l'occupant et ses acolytes avaient vendu entièrement tous les biens ! Où étaient-ils ? Comment les retrouver ? Pouvaient-on les récupérer ? Dans quelles conditions ? Sinon, pour se réinstaller il fallait non seulement avoir les moyens financiers - les Juifs n'avaient pas eu le droit de travailler pendant la guerre, sauf comme employés - mais il fallait trouver des produits.... et avoir obtenu au préalable des tickets d'attribution. Les premiers meubles furent en général obtenus auprès des services de l' "Entraide Française", dans une usine désaffectée de la rue du Fil. Pour la literie et les vêtements le processus était le même. Pour la nourriture c'était toujours le rationnement, sauf pour ceux qui pouvaient s'offrir les produits au "marché noir" c'est à dire sur le marché parallèle. Ceci persista jusque vers 1950-52.

Mais ce n'était pas tout. Dès le retour, il fallait se mettre en recherche des membres de la famille avec lesquels on avait perdu le contact pendant la durée de la guerre. Qu'étaient devenus tous ceux dont les dernières nouvelles dataient de leur passage par le camp de Drancy ? La réponse fut bientôt effrayante et incroyable. Nombreux furent ceux qui avaient encore l'espoir que les membres de leur famille fussent libérés par les troupes soviétiques et emmenés provisoirement se requinquer en Russie. Mais cet espoir fut bientôt illusoire, le compte-gouttes lui-même était tari.

Voilà dans quelles conditions et dans quel contexte se fit le retour à Mulhouse. Sans oublier que les entreprises juives, dans la plupart des cas, n'existaient plus . Il fallait repartir à zéro et pour les commerçants retrouver des marchandises dans ce monde où le marché noir sévissait en maître. Acquérir à nouveau une automobile n'était pas évident : les délais d'approvisionnement était de trois à quatre ans, sauf pour les exportateurs, et auparavant il fallait obtenir un bon d'achat auprès des services administratifs.


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