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LA COMMUNAUTE ISRAELITE DE METZ ET SA SYNAGOGUE (suite et fin)

Le rayonnement spirituel de la synagogue consistoriale de Metz (1850-1950)

La synagogue consistoriale de Metz a été entre 1850 et 1950 le centre d'une vie religieuse importante scandée par le rythme du Shabath et des fêtes. Cette synagogue correspondait à un certain souci d'apparat. Mais le culte n'était cependant pas exempt de religiosité sincère. Les cadres de la vie religieuse - grands rabbins, rabbins, ministres-officiants, bedeaux, personnels consistoriaux et communautaires, personnalités, simples fidèles, hommes et femmes - allaient jouer, tous à leurs niveaux, un rôle fondamental dans le rayonnement spirituel de la synagogue consistoriale de Metz.

Benjamin Lipman
Lipman
Parmi les grands rabbins de Metz et de la Moselle qui allaient marquer la vie spirituelle de la communauté juive de Metz et donc de la synagogue consistoriale dans la deuxième moitié du 19ème siècle, il convient de mentionner d'abord Benjamin Lipman. Né à Metz le 9 octobre 1819, il était le douzième enfant d'une famille de treize. Son père, originaire de Pontpierre, un gros prêteur d'argent, s'installa à Metz avec sa famille au début de la Révolution française, dans la rue de l'Arsenal, la rue principale du quartier juif de la ville (41). Il entra à dix-huit ans à l'École rabbinique de France à Metz comme externe à titre gratuit puis interne à partir de juillet 1840. Ne trouvant pas de place vacante à sa sortie de l'école, il dirigea l'enseignement religieux de Nancy, et aida Salomon Ulmann, grand rabbin de cette ville. En mars 1848, il renonça au nouveau poste créé à Constantine, cette mission nécessitant une expérience solide. Élu en avril 1848, rabbin communal de la circonscription rabbinique de Phalsbourg, il restera à ce poste pendant quinze ans. C'est le 11 juin 1863, que Benjamin Lipman fut élu grand rabbin de la circonscription électorale de Metz succédant au grand rabbin Mayer Lion Lambert décédé le 16 janvier 1863. Ce dernier originaire de Pontpierre, auteur de différents ouvrages littéraires dont un Abrégé de grammaire hébraïque (1819) avait été grand rabbin de Metz et de la Moselle de 1837 à 1863 tout en continuant à enseigner à l'École rabbinique. C'est lui qui avait créé la Société de la jeunesse israélite de Metz, une société de charité dirigée par son fils, Emmanuel Lambert (42).
Lors de son installation à la synagogue de Metz, le 4 septembre 1863, Benjamin Lipman prononça un sermon sur "La sanctification du nom de l'Éternel". Cette prédication fut la première d'une série qui pendant neuf ans attirèrent à la synagogue de Metz un grand nombre de fidèles. Ainsi la cérémonie commémorative que la synagogue de Metz consacra au grand rabbin Ulmann décédé le 5 mai 1866 permit à Benjamin Lipman de donner la pleine mesure de son éloquence en le comparant à Hillel, ce savant

"plaçant au-dessus de tout, la paix, l'union et la bonté" (43).
C'est lui qui proposa de créer les moyens capables d'engager les familles à envoyer leurs enfants à Metz à la cérémonie de l'initiation religieuse. C'est encore lui qui fut le premier en France, en 1869, à poser les bases et le plan d'une Bible du rabbinat français. Après l'occupation de Metz par les Prussiens, il ne voulut pas rester dans une ville non française ni prêter serment et réciter la prière pour l'Empereur d'Allemagne. Comme son homologue de Colmar, Isaac Lévy, et comme le pasteur de l'église réformée de Metz, Othon Cuvier, il opta pour la France et le consistoire central lui offrit en 1872 le transfert de son siège rabbinique à Lille, où il demeura jusqu'à son décès le 7 juin 1886.

La défaite de 1871 et le traité de paix de Francfort (10 mai) qui en résulta, furent lourds de conséquences pour la France. Une Moselle recomposée fut annexée au nouvel Empire allemand. Avec l'Alsace, elle forma la terre d'empire (Reichsland) d'Alsace-Lorraine. 192000 Mosellans choisirent de conserver la nationalité française et partirent. L'amputation des provinces de l'Est avait eu pour résultat de diminuer environ de moitié la population juive de France qui atteignit à peine 50000 âmes en 1872. A Metz où l'émigration patriotique globale fut très importante (près de 20 % de la population), le pourcentage des départs fut encore plus élevé dans la population juive. En quelques années, la communauté israélite de Metz perdit 600 de ses 2000 membres, chiffres qui ne tiennent pas compte de l'arrivée des juifs allemands et du traditionnel mouvement des communautés rurales vers la ville. La population juive de Metz était ainsi tombée à 1451 individus en 1900. Parmi les partants, le libraire et imprimeur Félix Alcan qui s'était installé à son propre compte en 1846 à l'emplacement de l'actuelle librairie Hisler vendit son fonds de commerce au Luxembourgeois Even et s'installa comme libraire-éditeur à Paris. Sa maison se transforma ultérieurement pour devenir les "Presses universitaires de France" (44).

Dans la ville de Metz qui allait rester allemande pendant quarante-huit ans, la communauté juive se restructura. C'est Louis Morhange, ancien professeur à l'école rabbinique et secrétaire du Consistoire qui, comme grand rabbin intérimaire de 1871 à 1874, fut chargé d'organiser le culte juif à la synagogue. Ce ne sont pas moins de quatre grands rabbins d'origine alsacienne qui allaient par la suite tenir entre leurs mains la destinée de la communauté juive de Metz.
Isaac Bigart, tout d'abord, né à Muttersholtz, fut rabbin à Phalsbourg de 1863 à 1874 puis grand rabbin de Metz de 1874 à 1885.
Son successeur fut son cousin Isaac Weil, originaire de Brumath, qui était rentré à l'école rabbinique de Metz en 1858, suivit l'école lors de son transfert à Paris et fut le condisciple entre autres de Zadoc Kahn. Rabbin de Seppois-le-Bas, de Lauterbourg et de Phalsbourg de 1864 à 1885, il fut grand rabbin de Metz entre 1885 et 1890 puis exerça ses fonctions rabbiniques à Strasbourg jusqu'au 16 juin 1899, date de son décès (45).
C'est Adolphe Ury, né à Niederbronn en 1849 et rabbin de Lauterbourg pendant onze ans qui lui succédera de 1890 à 1899 pour devenir lui aussi par la suite grand rabbin de Strasbourg de 1900 à 1915 (46).

Nathan Netter, enfin, né à Niedernai le 5 janvier 1866 fut d'abord rabbin à Bouxwiller et à Sarreguemines, avant de présider durant cinquante-quatre ans aux destinées du judaïsme à Metz et dans le département de la Moselle depuis son installation solennelle à la synagogue de Metz le dimanche 8 juillet 1900 (La communauté juive de Metz comptait au début du 20ème siècle 1691 personnes sur un total de 7165 personnes en Moselle (47)) jusqu'au dernier office qu'il a honoré de sa présence à la synagogue messine à l'occasion de Rosh-Hashana (nouvel an juif) 1954 (48).
Écrivain de talent, il publia différents articles scientifiques dont une étude sur Les anciens cimetières israélites de Metz situés près de la porte Chambière parue en 1906 dans la Revue des études juives et plusieurs ouvrages dont A travers l'Antiquité juive, recueil de textes talmudiques et de réminiscences historiques (1925) ; La patrie absente et la patrie retrouvée en 1929, La patrie égarée et la patrie renaissante en 1947, tous deux couronnés par l'Académie Française ; Vingt siècles d'histoire d'une communauté juive Metz et son grand passé publié à Paris en 1938 et réédité en 1995 et Le langage des siècles de 1950, livre consacré aux souffrances que connurent ses coreligionnaires durant la dernière guerre.
Ses éminents services furent reconnus par le Gouvernement qui lui accorda la rosette d'officier de la Légion d'honneur et celle d'officier de l'instruction publique (49).
"Grand bourgeois" pour les uns (Paul Lévy) et pas toujours sensible aux problèmes des petites gens pour les autres, le grand rabbin Netter n'en fut pas moins une personnalité avec son caractère et ses convictions, sans doute influencé par le mouvement conservateur apparu au milieu du 19ème siècle en Allemagne à l'instigation de Zacharias Frankel qui tentait d'harmoniser orthodoxie et réforme (50). N'avait-il pas de plus adressé le 14 juillet 1946 une lettre à Churchill sollicitant son aide pour les juifs de Palestine dans laquelle il écrivait :

"... La terre, qui pendant des siècles est restée en friche, sans l'activité laborieuse et intelligente des pionniers de Sion, n'est-elle pas redevenue, le pays où coule le lait et le miel. Nous mettons notre confiance en vous, nous sommes sûrs que vous prêterez l'oreille à la voix de l'Histoire pour solutionner la crise palestinienne dans le sens de la justice et de l'équité" (51).

Ainsi durant l'annexion entre 1871 et 1918, la synagogue de Metz garda son unité grâce à des concessions mutuelles. Le mérite en revint d'une part à l'esprit pacificateur des chefs spirituels et d'autre part à la mentalité conciliante des deux éléments de la population : la population de langue française et celle de langue allemande. Ainsi le sermon en langue française alterna régulièrement avec le sermon en langue allemande. Les autorités allemandes tolérèrent même que pour la plus grande solennité de l'année, la soirée de Kol Nidreï qui inaugure la fête de Yom Kippour (jour du Grand Pardon), le sermon fut fait en langue française. La prière pour l'Empereur Guillaume était dite en langue hébraïque peut-être parce qu'elle était moins pénible à entendre pour une oreille française (52).

La synagogue de Metz accueillait régulièrement de nombreux soldats juifs répartis dans les différentes garnisons de la ville. Il y avait ainsi en 1910 entre cent et cent-trente juifs qui accomplissaient leur service militaire à Metz. Les soldats assistaient toutes les quatre semaines au service du samedi matin ainsi qu'aux services du matin et du soir lors des grandes fêtes (53). C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les efforts de la Loge de Lorraine (fondée en 1905 par la Grande Loge de Berlin) pour la création à Metz en 1910 d'un foyer pour les soldats juifs dans le nouveau quartier de la ville avec une bibliothèque, les journaux de différentes régions et une installation pour boire le café. Les soldats au sortir de la synagogue, les jours des fêtes, étaient pris en charge par des membres de la communauté pour célébrer les fêtes de `Hanouka (fête des Lumières), de Pourim (fête d'Esther, relatant le triomphe des juifs dans l'ancienne Perse contre leurs oppresseurs) et les soirées du Seder (repas rituel de la Pâque juive). Ce ne sont pas moins de quarante soldats qui furent ainsi conviés aux soirées pascales de 1910 (54).

Le Strassburger Israelitische Wochenschrift du 6 novembre 1913 faisait d'ailleurs le compte rendu d'un office shabatique pour les militaires à la mémoire des événements de 1813. Les soldats juifs présents à la synagogue étaient accompagnés par une délégation de dix officiers appartenant aux différents régiments. Le grand rabbin Netter fit un sermon pour insister sur le fait qu'en 1813 des officiers juifs tombèrent au service de la patrie et qu'aujourd'hui en 1913 aucun officier juif n'est en fonction dans l'armée allemande. Il est vrai que l'on pouvait opposer l'ostracisme de l'armée allemande à l'égard des juifs, qui ne pouvaient pas accéder au rang d'officier de réserve, au libéralisme de la France où depuis 1870 plusieurs généraux juifs avaient été nommés comme See, Lambert, Naquet-Laroche, Alvares, Brisac, Francfort etc. Cette intervention patriotique éminemment politique n'en était pas moins courageuse dans un contexte de montée des tensions entre la France et l'Allemagne et montrait les traits de caractère du grand rabbin de Metz et de la Moselle (55).

Les cérémonies de bar mitsvah et de bath mitsvah (cérémonie d'admission du garçon de treize ans à l'observation des commandements divins et pour les filles une cérémonie d'initiation à la vie juive) occupèrent une grande place dans la vie cultuelle des juifs fréquentant la synagogue de Metz à cette époque et montraient par leur déroulement une libéralité envers la tradition venue sans doute d'Allemagne, mais aussi, nous semble-t-il, une grande ouverture d'esprit des autorités spirituelles de la communauté. Autour des années 1900, l'usage se développa en effet de faire une fête à la grande synagogue regroupant et des garçons et des filles en âge de devenir responsables sur le plan religieux. C'est ainsi que le premier jour de Shavouoth 1909 (fête du don de la Torah au mont Sinaï) eut lieu une grande fête en présence du grand rabbin Netter et du ministre-officiant Mannheimer réunissant sept jeunes filles et trois garçons dans une synagogue pleine à craquer décorée d'arbres verts et de guirlandes au cours de laquelle les enfants, à la fin de l'office, reçurent des autorités consistoriales et communautaires un diplôme d'études et des cadeaux sous forme de livres de prières. Quelques jours auparavant ces jeunes gens avaient passé un examen religieux devant des membres du Consistoire et de la Commission administrative qui avaient vérifié l'étendue des acquis religieux de ces jeunes gens (56). Ce furent encore huit jeunes filles qui, le dernier jour de la fête de Soukoth (fête des cabanes) 1913 participèrent activement à la grande synagogue de Metz à la célébration de leur bath mitsvah. La fête fut accompagnée de différents psaumes et les jeunes filles récitèrent en public d'une façon parfaite les Dix commandements, le "Shema", les Treize Articles de la Foi en hébreu, en allemand et en français. Le grand rabbin Netter insista dans son discours sur le rôle fondamental de la femme juive dans la vie familiale (57).

Mais la fin de la première guerre mondiale se profilait à l'horizon, Guillaume II abdiquait le 9 novembre 1918 et la signature de l'armistice deux jours plus tard marquait la fin du pouvoir allemand à Metz. Le 18 novembre de la même année, les troupes françaises entraient à Metz. Le général de Maud'huy, gouverneur militaire et le préfet Mirman rétablissaient la France et la République (58).

Le retour de la communauté juive de Metz dans le giron de la synagogue française fut célébré d'une façon solennelle le 13 décembre 1918 par une cérémonie à la synagogue consistoriale de Metz à l'office du vendredi soir sous la présidence d'une délégation du consistoire central et de son grand rabbin adjoint Israël Lévi. Deux jours plus tard, le 15 décembre, fut célébrée à la synagogue la fête de la victoire en présence des hautes autorités civiles, militaires et religieuses (59).

112000 Allemands avaient dû partir de Moselle. Le vide fut comblé grâce à l'apport d'une immigration en partie étrangère (Italiens, Polonais, Yougoslaves) (60). A Metz, la population juive augmenta fortement passant de 1691 personnes en 1910 à 4147 personnes en 1931, suite à l'afflux dans les années 1920-1925, d'immigrants venus de Pologne et de Russie jetés sur les routes par la crise économique et par les persécutions (61). Deux communautés pratiquaient leur culte :

Parmi les personnalités qui marquèrent la vie de la synagogue de Metz entre les deux guerres, il y a lieu de mettre en évidence deux grande figures : Salomon Binn, comme ministre-officiant pendant plus de trente ans entre 1919 et 1953 et Élie Bloch, comme rabbin-adjoint auprès du grand rabbin Netter, chargé plus particulièrement de la jeunesse de 1934 à 1939.

Venu du Luxembourg à Metz au lendemain de la première guerre mondiale, il succédait à Moïse Zivy qui avait été premier ministre-officiant à Metz de 1899 à 1918 (62). Salomon Binn avec sa belle voix de ténor allait marquer les offices de la grande synagogue par sa grande connaissance des textes sacrés et sa fine compréhension de la liturgie dans sa musique innée. Il assurait également la direction du choeur de la synagogue. Un orgue accompagnait les chants liturgiques du ministre-officiant. De grandes solennités telles que des concerts de musique sacrée donnés seul ou avec la collaboration de chorales synagogales et la cérémonie du centenaire de la synagogue le firent apprécier bien au delà des limites de la ville de Metz (63). Plusieurs jeunes qui firent leur bar mitsvah en 1935 à la synagogue consistoriale préparés par Salomon Binn, le ministre-officiant se souviennent avec émotion que l'admission à la majorité religieuse était soumise à certaines conditions. L'enfant devait être reçu lors d'un examen qui avait lieu au domicile du grand rabbin Netter, rue aux Ours, trois mois avant la cérémonie à la synagogue. Il fallait après un entretien, savoir réciter un certain nombre de prières comme "le Shema (Écoute Israël), les Dix Commandements, quelques articles de la foi de Maïmonide" etc. (64).

C'est le rabbin Jules Ptaschek (Wissembourg, 10 avril 1903 - Metz, 15 octobre 1981) ancien rabbin de Lausanne de 1928 à 1939 puis ministre-officiant des communautés de Bayonne et de Pau de 1940 à 1944 et rabbin de Marseille au lendemain de la Libération qui lui succédera le ler avril 1953 comme premier ministre-officiant assurant conjointement de beaux offices en la synagogue de Metz avec Albert Kirsch, qui fut par la suite le premier ministre-officiant pendant trente deux ans et faisant bénéficier plusieurs générations de Messins de ses connaissances et de sa culture juive (65).

Élie Bloch, quant à lui, né le 8 juillet 1909 à Dambach-la-Ville, où son père était rabbin fut parmi les élèves qui, en novembre 1918, hissèrent le drapeau tricolore sur le collège de Barr. Il fit ses études rabbiniques au séminaire de la rue Vauquelin d'octobre 1929 à 1935. C'est à l'âge de vingt-six ans qu'il fut nommé rabbin de la jeunesse à Metz, comme adjoint au grand rabbin Netter (66). Il tenta avant guerre de rapprocher et la jeunesse messine et la jeunesse immigrée encourageant un retour à la tradition par la réflexion sur l'histoire et la religion, insistant sur la responsabilité de l'éducateur envers ses enfants et invitant les jeunes juifs à étudier et à réfléchir à partir des textes et des commentaires de la Torah. Il vécut à Poitiers avec sa femme, fille du bâtonnier Samuel de Metz et sa fille de cinq ans pendant une partie de la guerre s'occupant avec un grand dévouement du camp de cette ville. Venu pour tenter de faire libérer son épouse, il fut arrêté à son tour et déporté ainsi que sa femme et l'enfant. L'abbé Lagarde s'était en vain offert à prendre sa place. Il n'est pas revenu. Le rabbin Ernest Gugenheim, professeur au Séminaire israélite de France le définissait comme

"une nature entière qui n'était point l'homme des demi-sacrifices et qui a donné sa vie pour la Sainteté du Nom dans l'accomplissement conscient de son destin".

Réinauguration de la Synagogue de Metz le 2 décembre 1944 par les soldats juifs de l'armée américaine.
Sur cette photo: U.S. Army Chaplain Herman Dicker
Collection Cpl. Morris M. Tosk

Avec la seconde guerre mondiale, après l'armistice du 22 juin 1940, les juifs de Moselle expulsés trouvèrent refuge soit dans divers localités de la Lorraine non annexée, soit dans les régions d'Angoulême et de Poitiers. Sur les 8513 juifs mosellans dénombrés en 1936, 2800, dont 1500 juifs messins (un tiers des membres de la communauté), ne revinrent pas des camps d'extermination ou périrent fusillés pour actes de résistance (67).

Le 22 novembre 1944, Metz était libérée par le général américain Walker. Les autorités françaises entrèrent dans une ville très éprouvée : le général Dody s'installa au palais du gouverneur, Mgr Heintz regagna l'évêché, Gabriel Hocquard, la mairie. Pour les Juifs de Metz, la reconstruction spirituelle et matérielle de la vie juive allait être très difficile. Sous l'impulsion de Georges Samuel, le président du Consistoire, aidé dans sa tâche par Émile Frank, secrétaire du Consistoire de la Moselle, la synagogue de la rue de l'Arsenal, utilisée comme salle de vente par les nazis, dont l'intérieur avait été très endommagé, avait été récupérée dès décembre 1944. Un oratoire de fortune fut installé dans la maison de refuge et des offices religieux y furent célébrés par des soldats américains. Peu à peu la vie à l'intérieur de la communauté juive de Metz se reconstituait sous l'active direction d'Eugène Weil, le président de la communauté de Metz : la grande synagogue et les attenantes étaient en voie de réinstallation (68). Le grand rabbin Netter reprenait la direction de la vie spirituelle à la grande synagogue. La salle d'étude et l'Adath Yechouroun composés de juifs immigrés ou de leurs descendants étaient aussi ouverts autour du rabbin Heiselbeck. Le Talmud Torah qui avait aussi ouvert ses portes à plus de soixante élèves était pris en main par le jeune rabbin de Thionville Robert Dreyfus. La vie reprenait le dessus. Les mouvements de jeunesse renaissaient à l'image des Éclaireurs israélites, dirigés par Paul Lazarus pour le secteur de Metz. La cérémonie commémorative de la Victoire était célébrée à la synagogue de Metz le vendredi 9 mai 1947 en présence des autorités civiles et militaires avec des psaumes chantés par Salomon Binn, le ministre-officiant et des considérations du rabbin Dreyfus sur la guerre et la paix d'après les textes traditionnels juifs (69).

Premier office en la synagogue de Metz avec les soldats de l'armée américaine,
2 décembre 1944

Conclusion

La vieille communauté de Metz, de Gerson ben Juda, du Chaagath Arié et de l'École rabbinique de Mayer Lambert allait- elle reprendre de son éclat d'antan ?

En guise de conclusion nous insisterons sur le fait que la construction, l'inauguration et la vie à l'intérieur de la synagogue consistoriale entre 1842 et 1950 marquent les étapes de plusieurs évolutions :

L'écrivain Jean Guehenno (1890- 1978) nous rappelle que "les peuples comme les hommes se mesurent à leur rêve".

Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, le principal artisan de la construction d'une Europe unie avec Jean Monnet dans son discours lors de la cérémonie du centenaire de la synagogue consistoriale de Metz le dimanche 7 janvier 1951 ne rendait- il pas hommage au peuple juif qui avait su conserver intacte ses traditions ajoutant en substance :

"Car nous avons tous actuellement besoin de plus de spiritualité. Nous qui possédons cette vertu, devons unir nos efforts pour sauver notre civilisation de la guerre et répudier l'orgueil qui crée des idéologies fanatiques et abolit tout ce qui ne s'y rapporte pas. Comme le maçon antique, nous devons conserver d'une main la truelle, de l'autre l'épée (70). Mais il serait criminel et fou d'utiliser l'épée pour tout autre but que la défense... il nous faut préserver le bénéfice de notre civilisation, afin de pouvoir le transmettre intact aux générations futures...".
Robert Schuman voyait donc dans le judaïsme une force spirituelle comme antidote à la guerre et posait en visionnaire de l'Histoire les germes d'une Europe supra nationale.


Intérieur de la synagogue - photo © Henri Schumann

Or, la commémoration récente du 150e anniversaire de l'inauguration de la synagogue consistoriale de Metz (dimanche 12 novembre 2000) nous a permis de rêver à l'écoute de l'interprétation magistrale par le `hazan (ministre-officiant) Aron Hayoun accompagné par les choeurs de la synagogue de l'extrait des psaumes Seou Scheorim (Psaume, 24) de Samuel Naumbourg (71). Ces paroles qui insistent sur "l'Éternel qui est le roi de gloire" (Hou mele'kh hakavod) à rapprocher des paroles inscrites à proximité de l'Arche Sainte de la synagogue consistoriale de Metz :

"Ve yiyé HaShem le mélékh' al kol haaretz ba yom hahou yiyé HaShem E'had ouShemo é'had ; "Et l'Éternel sera reconnu comme le roi de toute la Terre, ce jour-là l'Éternel sera Un et Son Nom Un et unique"
ne sont-elles pas un hommage au souffle de la vie spirituelle indestructible en cette fin du 20ème siècle ?
Jean DALTROFF

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