LES JUIFS A COLMAR DES ORIGINES A NOS JOURS
par Jacky Dreyfus
Grand Rabbin du Haut-Rhin

Introduction

A priori traces récentes:

Avec un peu plus d'attention, des vestiges qui témoignent d'une présence juive plus ancienne:

En fait, l'historien peut distinguer trois  périodes où la présence de Juifs est attestée à Colmar:


1.  La première communauté : du 13e siècle à 1360

La date exacte de l'arrivée des premiers Juifs en Alsace n'est pas connue avec certitude; on pense que c'est au 10ème siècle.

Le premier document connu date de 1278; c'est l'acte de vente d'un terrain qui mentionne "le mur du Juif". A cette époque les Juifs peuvent accéder à la bourgeoisie comme les Chrétiens, à condition d'être propriétaires de leur maison; cependant, ils payent plus cher que les Chrétiens leur droit d'admission. Toujours à cette époque, l'activité religieuse chrétienne est intense; on note la présence d'un couvent de moines franciscains. En 1279, sur ordre du pape, les Juifs de Colmar sont obligés d'assister aux prêches des Dominicains.

La majorité des Juifs de Colmar vient d'Allemagne, mais d'autres viennent de France, comme l'attestent les noms de Bonamy, Vivitz, Josagel. La ville a de solides murailles, et souvent, les Juifs d'autres villes s'y réfugient: en 1293 ceux de Rouffach, en 1328, ceux de Mutzig.

La municipalité n'est pas totalement désintéressée, car la présence des Juifs augmente ses revenus. Les Juifs payent des droits à la ville. De plus, ils payent 16 000 livres tournois à la Chambre impériale, alors que la Ville de Colmar n'en paye que 3000. Les Juifs sont déjà à cette époque des "pompes à finance". La justification de cette taxe est due aux gains que l'on suppose aux Juifs, seuls à pratiquer le prêt d'argent, lequel est interdit aux Chrétiens par l'Eglise. En 1254 le taux de l'usure est de 20% à l'année, et 43% à la semaine. La richesse supposée des Juifs suscite la jalousie, en plus d'un sentiment religieux trouble: le Juif est un être démoniaque qui extirpe la fortune du Chrétien.

Les Juifs vivent dans un quartier à part, rue des Juifs, l'actuelle rue Berthe Molly. En 1302, c'est l'une des quatre artères principales de la ville. Ils possèdent une synagogue, un bain rituel, une salle des fêtes pour les mariages, appelée Tanzhus, un jardin, et un cimetière à la route de Rouffach.

En 1279 la synagogue est détruite par un incendie, et reconstruite sur le même emplacement.

La population juive est estimée à une quinzaine de famille, soit une centaine de personnes. Du point de vue juridique, les Juifs de Colmar sont des serfs de l'empereur. En tant que tels, ils ne peuvent être ni spoliés, ni expulsés, ni gênés dans leur commerce et leur pratique religieuse. Cependant, dès le 14e siècle, ils sont astreints au port du chapeau pointu, le Judenhut. Une autre contrainte est le serment More judaico, prêté sur une Bible, devant leur éviter de prêter un faux serment, lors d'un litige avec un Chrétien.

Un épisode de la vie du fameux rabbin Meïr de Rothenburg, se joue en Alsace. En voyage vers l'Italie, il est arrêté et emprisonné à Ensisheim. Pour éviter de créer un précédent qui encouragerait la prise d'otages de marque, le rabbin refuse d'être racheté pour la somme de 20 000 marks d'argent. Il meurt en prison en 1293. Quatorze ans plus tard, son corps est rapatrié à Worms, contre paiement.

En 1292, les Juifs de Colmar sont accusés du meurtre rituel d'un enfant de neuf ans.

Le mépris des Juifs est enseigné et propagé, comme l'atteste la sculpture de la  Truie au Juif , sur le toit de la cathédrale, à hauteur de la gouttière, face Est.

Dès 1330, la taxe aux Juifs augmente progressivement.

En 1337 se situe l'épisode du chef de bande Armleder, qui se dit investi de la mission sacrée de massacrer les Juifs de la région. Certains viennent se réfugier à Colmar où ils sont protégés, d'abord par l'empereur et ses troupes, puis par l'évêque de Strasbourg et les nobles. Cet acte de générosité est notable, car exceptionnel dans cette période de l'Histoire.

A la fin de 1348, la Grande peste, ou Peste noire, atteint l'Alsace et comme dans le reste de l'Europe, on accuse les Juifs d'en être la cause, en empoisonnant les puits.

Dans une lettre datée du 29 décembre 1348, un Juif de Colmar aurait avoué avoir reçu d'un chantre de Strasbourg un poison à répandre dans les puits. La population, épouvantée, se jette sur les Juifs et les brûle dans un lieu situé en dehors de la ville, appelé depuis Judenloch.

Beaucoup d'enfants juifs sont baptisés de force.

En 1357 et 1360, les biens des Juifs sont confisqués et vendus. La première communauté juive de Colmar disparaît ainsi.


2. La deuxième communauté: de 1385 à 1512

Une charte datant de 1385 nous apprend qu'il y a de nouveau des Juifs à Colmar. Ils sont, pour la plupart, français d'origine, comme l'attestent des noms comme: Wifelin, Iselin, Joselin.

Métiers :
Les métiers pratiqués sont le change de monnaie, le commerce de l'argent, les prêts, le commerce d'argenterie, de bétail et de chevaux, le négoce de viande, peaux, cuir, et la médecine. L'artisanat et la culture leur sont fermés, à cause du caractère confessionnel des guildes.

Habitat :
Les Juifs n'habitent plus la rue des Juifs.

Synagogue :
La synagogue se trouve à l'emplacement de l'actuelle école Jean-Jacques Rousseau.

Cimetière :
Le nouveau cimetière se trouve porte de Theinheim (l'actuelle place du Saumon). C'est de ce cimetière que proviennent deux stèles, découvertes en 1884, disparues depuis 1940, et qui avaient été déchiffrées par Euling.
En 1972, lors de fouilles à la collégiale Saint Martin, on met à jour quatre fragments de stèles de 1391, ainsi que du début du 14ème siècle, donc de la première communauté.Les Juifs de Ribeauvillé et de la région y enterrent également leurs morts.
En 1419 un jugement accorde une extension au cimetière.
En 1428, suite à une épidémie, le cimetière est à nouveau agrandi.


Après avoir été bien accueillis, les Juifs se voient, en 1437, interdire l'acquisition ou la location de maisons à l'intérieur des murs. Mais dans la même année un privilège de l'empereur Sigismond leur garantit la validité juridique des engagements verbaux et écrits contractés envers eux, et leur permet de réaliser les gages au bout d'un an.
Toutes les routes et villes leurs sont ouvertes, sans nouveaux péages, et ils y jouissent de la même protection que les Chrétiens.
Ils ne peuvent pas être baptisés de force.
Étant serfs de la Chambre impériale, nulle seigneurie ne peut se les attribuer.
On ne peut les assigner en justice que dans la ville de leur résidence.
Le serment more Judaico se résume à la phrase: "Puisse D. me venir en aide, par l'alliance qu'il a contractée sur la montagne du Sinaï"
Nul témoignage ne sera reçu contre un Juif, si ce n'est d'une personne digne de foi, et sans inimitié envers eux.
L'empereur s'interdit désormais le doit d'aliéner le Juifs.

Dès 1450, la protection de l'Empereur s'avère impuissante.
Lors des guerres entre le roi de France Louis XI et le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, les Suisses, en 1476, alliés du roi, entrent à Colmar et y massacrent des Juifs.
D'autres Juifs sont contraints au baptême. On conduit 80 personnes dans un champ, et en présence d'un bourreau prêt à oeuvrer, on les somme de se convertir, puis on leur propose la vie sauve contre 800 Thalers.
Ensuite, il est interdit aux Juifs de se montrer en public pendant la Semaine sainte, ainsi que d'héberger des hôtes plus qu'une nuit.

En 1503, les Juifs sont accusés de meurtre rituel, mais le tribunal les reconnaît non coupables de ce crime.

En 1507, le Magistrat de Colmar veut, comme celui d'Obernai, expulser les Juifs, ce que l'empereur Maximilien I lui accorde en 1510. Rabbi Josselmann de Rosheim obtient des délais auprès de l'empereur.

En 1512, lors d'une audience à Fribourg, la Ville obtient gain de cause, et rachète aux Juifs leurs biens immobiliers.  Ils ont, toutefois, le droit d'y vaquer à leurs affaires, pendant la journée, en particulier pendant les foires, qui sont un moment important de l'activité économique de l'époque. Mais le prêt d'argent leur reste interdit.

En 1547, l'empereur Charles Quint publie une déclaration selon laquelle les Juifs doivent pouvoir se réinstaller à Colmar. Rabbi Josselman traduit la Ville devant la chambre impériale, mais la procédure traîne jusqu'en 1570 sans conclusion.


3. De l'expulsion de 1512 à 1791

Pendant l'époque officiellement sans Juifs à Colmar, leur existence dans la région et dans la ville est néanmoins retenue dans la chronique, en particulier lors de certains incidents.

Sous Charles Quint, où l'on pourchasse dans tout l'Empire les Marranes, en 1547, 16 voyageurs Marranes sont arrêtés à Sainte-Croix-en-Plaine, et 43 à Colmar, puis relâchés après avoir juré être de vrais Chrétiens.

En 1582, le médecin juif Lazare de Jebsheim doit se pourvoir d'une double recommandation pour acquérir des médicaments à Colmar. Plus tard, il est même autorisé à exercer son art à Colmar, ce qui montre que l'interdiction par l'Eglise d'avoir recours à un médecin juif n'est pas observée.

En 1581, un Juif de Hochheim près de Francfort entre par inadvertance à Colmar, est jeté en prison, puis relâché à condition de quitter la ville le plus rapidement.

En 1622, la Municipalité refuse au maquignon Kossman de Wettolsheim de fréquenter les marchés à Colmar.

En 1677, une demande du même type est à nouveau rejetée.

Vers la fin du 17e siècle, le régime antijuif s'assouplit. Ainsi, on autorise le Juif Alexandre de Vieux-Brisach à résider à Colmar, en raison des services rendus au roi dont il est fournisseur aux armées. Mais à sa mort, sa famille est chassée hors de la ville.

En 1703, on conseille de ne pas laisser Samuel Lévy, rabbin, s'installer à Colmar, de peur qu'il n'y érige une synagogue. Or, en 1709, dans une lettre envoyée au duc de Villeroy, il y est fait mention du remplacement de Samuel Lévy, ce qui implique qu'il y avait finalement obtenu droit de résidence.

Dans le Memorbuch de Muttersholtz, il est fait mention d'un Juif qui réside à Colmar en 1709. Peut-être peut-on expliquer l'adoucissement des règlements antijuifs à Colmar par la présence du Conseil souverain d'Alsace, où la nation juive est représentée par deux préposés. Les cabaretiers demandent alors à employer des serveurs juifs afin de pouvoir servir les représentants des Juifs aux réunions bisannuelles de Conseil.

En 1749, le tapissier juif Salomon Israël de Bolsenheim argue de ses nombreux clients et obtient l'autorisation de résider à Colmar.

En 1773, Jost Bollach de Hartmannswiller formule la même demande et obtient satisfaction, de même Lehmann Braunschweig, médecin pour chevaux.

L'existence d'un commerce juif est confirmée par un décret de 1784, qui interdit de louer une maison ou un appartement à un Juif, ou, pour un aubergiste, d'héberger un Juif plus de 8 nuits d'affilée.


4. La Révolution et ses suites

La Révolution française amena l'émancipation des juifs, qui cessent d'être une nation pour devenir des citoyens, par le décret du 21 septembre 1791. Dans l'Assemblée nationale, pendant les débats qui précédèrent l'adoption du décret d'émancipation, l'opposition à l'émancipation avait été menée par le député colmarien Reubell.

En 1802, on compte 24 familles juives, et 33 familles en 1806, pour un total de 182 personnes, parmi lesquelles 28 garçons âgés de 5 à 15 sont scolarisés. Parmi les métiers, on relève 12 colporteurs, 4 cabaretiers, 3 maîtres d'école, et un instituteur. Ces métiers témoignent de la pauvreté de la population juive.

En 1807 a lieu l'installation du rabbin Salomon Lippmann, peu favorable aux décisions du Grand sanhédrîn de France.

La première synagogue ouvre entre 1795 et 1800. En 1802, des offices dissidents sont célébrés dans la maison d'Abraham Wormser.

En 1806, trois délégués juifs colmariens siègent à l'Assemblée des notables: le rabbin Salomon Lippmann, ainsi que MM. Salomon Hirtz et Abraham Jacob.

Par décret du 17 mars 1808, Napoléon installe des consistoires dans tous les départements, dont les membres sont choisis parmi les notables juifs ouverts aux idées de l'empereur sur la régénération de Juifs. Pratiquement, les consistoires servent au contrôle gouvernemental pour tout ce qui a trait à l'administration des communautés et à la pratique de la religion juive.

Le consistoire israélite du Haut-Rhin siège d'abord à Wintzenheim, puis est transféré en 1824 sur la demande des notables juifs de la ville.

L'ordonnance royale du 25 mai 1844, en vigueur jusqu'à nos jours dans les départements du Haut-Rhin, Bas-Rhin et Moselle, régle les détails de l'organisation consistoriale et ses rapports avec l'Etat.


5. Les problèmes de la communauté de Colmar au 19e siècle


ANNEXES

Annexe 1 - Le Grand rabbinat du Haut-Rhin

Le Rabbinat de Haute-Alsace siège à Ribeauvillé jusqu'au 18e siècle, puis à Wintzenheim jusqu'en 1824, date à laquelle le consistoire est transféré à Colmar.

Annexe 2 - Démographie

13e siècle :

15 familles

15e siècle :

20 familles

1477 :

2 familles

1789 :

3 familles

1795 :

109 personnes

1800 :

140 personnes

1806 :

182 personnes (33 familles)

1833:

513 personnes, dont 89 hommes, 96 femmes, 167 garçons, 126 filles, et 53 domestiques.
A cette époque, sur un total de 12 500 dans le Département, il y a moins de Juifs à Colmar, chef lieu, que dans des villes comme :
     Wintzenheim :            734
     Hégenheim :               784
     Mulhouse :                 620
     Ribeauvillé :               573
     Soultz :                     521.

1838 :

611 personnes

1845 :

896 personnes

1866 :

1060 personnes.

1871 :

Après 1871, suite à la défaite et l'émigration en "vieille France", la population juive baisse sensiblement.

1935:

1200 personnes environ

1939-1945 :

Un tiers des membres de la communauté est touché

1990 :

1000 personnes environ, suite à l'arrivée de Juifs d'Afrique du Nord.

Annexe 3 - Les cimetières

  1. Route de Rouffach, jusqu'en 1349;
  2. Judenloch
  3. Porte de Theinheim (place du Saumon)
  4. Depuis 1800: cimetière actuel, rue du Ladhof, saccagé par les Nazis.

Annexe 4 - Les synagogues

Première synagogue détruite par incendie en 1279
Construction d'une seconde synagogue sur le même emplacement
Vers 1400: Synagogue à l'emplacement de l'actuelle école Jean-Jacques Rousseau
Vers 1800: Synagogue provisoire
1818: Synagogue provisoire à la Maison Rouge, Impasse de la maison Rouge
Location de salles d'auberge
La synagogue actuelle, rue de la Cigogne

1828 : La demande d'acquisition d'un terrain rue Sainte Anne, à l'emplacement de l'Hôtel A la Ville de Reims, est refusée pour des raisons de sécurité, car on aurait dû démolir une partie du mur d'enceinte.

En 1834 le consistoire acquiert une maison avec cour, 1, rue de la Sinn, qui est revendue six ans plus tard, le terrain étant devenu trop exigu pour les nouveaux besoins de la communauté, et reçoit l'autorisation d'acquérir un terrain à la rue de la Cigogne.

En 1842, la ville accorde une subvention de F. 3000 sur un budget total de F. 120 000.

Le 15 septembre 1843 a lieu l'inauguration solennelle de l'actuelle synagogue. Selon les témoignages de l'époque, c'est le plus beau monument d'architecture de Colmar, avec sa longueur de 33 m et sa largeur de 20 mètres.

Le Glâneur du Haut-Rhin du 17 septembre 1843 décrit cette cérémonie en ces termes:

" Vendredi a eu lieu l'inauguration du beau temple que la Communauté israélite a fait construire à Colmar. Cette solennité avait attiré beaucoup d'Israélites de l'Alsace et une partie considérable de la population de cette ville: le préfet, le maire, plusieurs membres du tribunal et de la Cour royale s'étaient rendus à la synagogue, où des places leur avaient été réservées. Des psaumes furent chantés par le ministre officiant, et M. le Grand rabbin a prononcé un sermon sur la prière. La Société philharmonique a bien voulu contribuer à la solennité de cette fête. Elle a exécuté une ouverture, et a accompagné l'hymne en langue allemande, qui a été chanté à la fin de la cérémonie. Les chants étaient exécutés par M. Loewe, chantre de la synagogue de Strasbourg, accompagné d'un choeur de 18 enfants. L'hymne en langue allemande a été composé et chanté par le savant professeur Mayer-Hoffer. Un rabbin particulièrement aimé de M. le Grand rabbin prononça ensuite, en français, un discours, également sur la prière. Ce rabbin était M. Klein de Durmenach."

Modifications apportées à la synagogue depuis 1843 :

Rénovations:


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