Le Grand Rabbinat du Haut-Rhin
par Jacky Dreyfus
Grand Rabbin de Colmar et du Haut-Rhin

Extrait de la brochure publiée par la Communauté de Colmar en 1993 à l'occasion du cent cinquantenaire de la Synagogue de Colmar

Après l'expulsion définitive des Juifs de Colmar en 1512, pendant près de trois siècles, notre cité ne connaîtra plus l'existence d'une communauté juive organisée.
Ce n'est qu'après le Décret du 27 septembre 1791, accordant à tous les Juifs de France les droits civiques, qu'une nouvelle ère va débuter, qu'une communauté dans tous les sens du terme, va se recréer, s'organiser et développer.
Pendant cet intervalle, du début du 16ème siècle à la fin du 18ème siècle, le Judaïsme haut-rhinois et alsacien sera essentiellement rural, et très nombreuses seront les localités de notre département dans lesquelles une vie juive intense existera.

Donnons la parole à André Neher, qui, dans son ouvrage : L'Existence Juive, décrit admirablement cette présence et cette permanence :

  "Le village juif d'Alsace peut soutenir, pour l'intensité et le sérieux de sa vie collective, la comparaison avec le Stâttel d'Europe occidentale. Il y a rarement en Alsace de grands talmidé-hakhamim (sages), d'écoles de futurs talmudistes, des pépinières d'hommes appelés un jour à jouer un rôle dans l'univers; mais chacun des membres la communauté a sa sagesse, bien à lui, qui est nécessaire à la vie limitée, mais réelle, de l'ensemble. Depuis rabbin jusqu'au shauté (naïf), à travers les notables, les mères de famille, le shamess (bedeau), les pauvres, les étrangers de passage, les enfants, chacun a sa raison d'être, chacun donne à la communauté quelque chose dont elle sent, avec amour et fierté, qu'elle a besoin pour atteindre son but. Ce but n'est pas un objectif lointain. C'est la vie même de tous les jours, scandée au rythme de l'année juive. Le judaïsme d'Alsace a vécu sa religion, c'est là un aspect de sa force."

Cependant, la Révolution française va transformer la vie du Judaïsme alsacien.

Reconnus citoyens le 27 septembre 1791, beaucoup de Juifs quittèrent leur village ou leur bourgade et vinrent s'installer dans les villes, notamment à Colmar, dont la population juive passa de 109 âmes en 1795 à 150 en 1800, 182 en 1806, pour atteindre 513 individus en 1833, alors qu'en 1866, on y dénombrait 1060 personnes.

Dans un premier temps, exerçait à Colmar un rabbin, appelé à l'époque "communal", et jusqu'en 1823, il n'y aura pas cumul des fonctions de rabbin de la ville et de grand rabbin du département.

Le premier rabbin habitant Colmar après la Révolution fut Isaac Aron, qui affirme avoir succédé lui-même à Sussel Ennech. Ce Rabbin Isaac Aron fut d'ailleurs Président d'âge, à l'occasion de la première séance du Sanhédrin, convoqué par Napoléon 1er en 1807, à Paris. Son successeur, toujours au poste de Rabbin Colmar, sera Salomon Libmann, né en 1736, venu de Wintzenheim et décédé le 2 mai 1815.

D'après la "Liste Netter" de 1818, il n'y avait aucun Rabbin résidant à Colmar à cette date : on peut estimer que c'est le Rabbinat de Wintzenheim qui desservait également Colmar à cette période.

L'évolution démographique de la communauté de Colmar, et son importance administrative, seront telles qu‘en 1823, le siège du Consistoire Israélite du Haut-Rhin fut transféré de Wintzenheim à Colmar, et il semble bien que son premier président et grand rabbin (à l'époque ces deux fonctions étaient obligatoirement assurées par la même personne) ait siégé vers la fin de son existence à Colmar.

C'est pourquoi, Naphtali Hirsch Katzenellenbogen ouvre la liste des grands rabbins du Haut Rhin qui se sont succédés à Colmar jusqu'à ce jour bien qu'il ait exercé la quasi-totalité de son ministère rabbinique haut-rhinois à Wintzenheim, où sa tombe peut être visitée jusqu'à nos jours dans le vieux cimetière, où elle est restée intacte, malgré les exactions commises en ce lieu par les nazis en 1940.

N.Hirsch
Naphtali Hirsch Katzenellenbogen

Biographie
détaillée
de Naphtali Hirsch Katzenellenbogen

Premier grand rabbin du Haut-Rhin, il est né à Haguenau le 15 avril 1750, et était le fils de Eliézer Katzenellenbogen , lui-même Rabbin à Bamberg avant de s'installer à Haguenau. Celui-ci est souvent cité sous le nom de "Rabbi Eliézer Elsass", et l'édition d'Alfassi (RIF) de Sulzbach de 1762 porte son "approbation".

N. Hirsch Katzenellenbogen bénéficiera tout jeune encore de la science de son grand père, Rabbi Samuel Hellman de Metz, puis après le décès de ce dernier, partira à l'âge de quinze ans, étudier dans une yeshiva en Silésie.
Rabbin durant de longues années, à Francfort-sur-l'Oder, il retournera dans sa ville natale en 1805 pour en devenir le Rabbin et le représentant à l'Assemblée des Notables et au Sanhédrin convoqués par Napoléon en 1806-1807.
Il s'installa à Wintzenheim en 1808, fut nommé premier grand rabbin et président du Consistoire Israélite du Haut-Rhin en 1809, et il mourut le 11 novembre 1823.

Descendant d'une dynastie rabbinique qui remonte au 15ème siècle dans la ville de Katzenellenbogen, située en Hesse-Nassau, celui qui s'appellera aussi Naphtalie Lazare Hirsch, composa plusieurs ouvrages d'érudition :

N. H. Katzenellenbogen fut un opposant farouche de la Réforme, et signa en 1817, avec de nombreux rabbins allemands, un manifeste en hébreu condamnant les tentatives réformistes de Hambourg.

Son fils, Pinhas Hirsch, sera rabbin à Hégenheim, et son arrière-petit-fils, Lazare Isidor sera grand rabbin du Consistoire central (ancienne appellation du Grand rabbinat de France), de 1867 à 1888, après s'être distingué comme rabbin de Phalsbourg, pour son opposition au serment "more judaïco" qui devait être prononcé par un de ses fidèles.

S. Cahn
Simon Cahen

Au décès de N. H. Katzenellenbogen, cinq candidats se présenteront : son fils Samuel Pinh'as, Baruch Gougenheim , grand rabbin de Nancy, Seligman Goudchaux, rabbin de Phalsbourg, Samuel Marx, rabbin de Trèves, et Max Wittersheim, grand rabbin de Metz.

C'est Baruch Gougenheim qui fut finalement choisi, bien qu'il semble qu'il n'ait jamais rejoint son poste, puisqu'un an plus tard, de nouvelles élections verront Simon Cahen accéder au Grand rabbinat du Haut-Rhin. Il fut nommé par ordonnance royale du 25 janvier 1826 et prêta serment le 30 mars 1826.

Originaire de Metz, né le 13 décembre 1759, Simon Cahen fut rabbin de Haguenau avant de venir à Colmar, de 1811 à 1825. Il fut le dernier grand rabbin du Haut-Rhin à présider à vie aux destinées du Consistoire, et sur son sceau, on pouvait lire : "Simon Cahen Président". Il fut également le premier grand rabbin du Haut-Rhin à percevoir son traitement de l'Etat à partir de 1831.

Simon Cahen lutta de toute son énergie lorsque des cas d'usure lui étaient signalés, pour que ce grief ne puisse ternir l'image des Juifs alsaciens. Il mourut à Colmar le 14 août 1833.

Seligmann Goudchaux

Né à Nidernai le 24 octobre 1770, Seligmann Goudchaux était le petit-fils de Jacob Gugenheim, Rabbin de Haguenau, le neveu de Baruch Gougenheim, grand rabbin de Nancy, et l'arrière petit fils de Samuel Sanvil Weyl, Rabbin de Ribeauvillé et grand rabbin de Haute Alsace au début du 18ème siècle.

Seligmann Goudchaux acquit sa formation talmudique auprès de rabbins allemands, puis dirigea une talmudique à Hechingen, avant d'occuper successivement les postes rabbiniques de Vieux-Brisach, Phalsbourg, et Haguenau (1826 à 1830).

En 1830 il fut nommé grand rabbin de Strasbourg et du Bas-Rhin. Cependant, malgré une culture générale étendue, il était "un Rabbin de l'ancienne école", dont les dirigeants consistoriaux locaux ne partageaient pas les opinions. C'est pourquoi, au décès de Simon Cahen, Seligmann Goudchaux quitte Strasbourg en 1834 pour occuper le poste de grand rabbin du Haut-Rhin jusqu'à son décès le 29 juin 1849.

Prodige dès son plus jeune âge, Seligmann Goudchaux, dont toute la famille tenait un rang très élevé dans le Rabbinat, suscita là où il se rendait, l'admiration de ses maîtres, avant de devenir lui-même une autorité que l‘on venait consulter pour des questions de droit rabbinique, d'Allemagne, de France, d'Italie, de Hollande, de Pologne, et même de Palestine. Possédant la langue française à la perfection, il s'exprimait de façon remarquable par le choix des idées et celui des termes utilisés.

Il fut un des partisans les plus acharnés de l'abolition du serment "more judaico", en même temps qu'un défenseur vigilant de la tradition la plus authentique, ce qui ne lui rendit pas la vie facile, particulièrement lors de la tentative d'introduction de l'orgue en la nouvelle synagogue de Colmar en 1845.

Salomon Wolf Klein

Biographie
détaillée
de Salomon Wolf Klein
Né le 14 octobre 1814 à Bischheim, le jeune Salomon Wolf fut le disciple préféré de celui auquel il allait succéder un jour, Seligmann Goudchaux.
En 1838, il passa son baccalauréat de philosophie, et obtint l'année suivante à Metz son diplôme rabbinique.
Il fut successivement rabbin de Biesheim, de Durmenach, et de Rixheim.
Nommé au Grand Rabbinat du Haut Rhin le 2 mai 1850, il fut installé le 3 juillet de la même année.

Salomon Klein définissait le Rabbin comme étant :

  "le gardien vigilant du troupeau confié à sa garde; à lui d'en épier les besoins, d'en écarter les dangers, et si le mal a déjà fait son invasion, il doit faire tous ses efforts porter remède, et en prévenir la contagion. Voilà son devoir, dont rien ne saurait l'en dispenser, mais voilà tout son devoir."

Chef de file de l'orthodoxie en France, Salomon Klein subit de nombreuses pressions sans parler des blâmes et des tracasseries que lui infligèrent le Consistoire central et le Consistoire local pour avoir professé des idées "rétrogrades" et les avoir exposées à ses fidèles. On alla jusqu'à demander sa suspension d'un mois au Ministre de Cultes, sans succès, et l'on prétend que le président du Consistoire du Haut-Rhin fit scier les pieds du fauteuil du grand rabbin , afin que celui-ci ne fut pas assis plus haut que lui.
Les mesquineries et la fermeture de l'école talmudique que Salomon Klein avait créée à Colmar le brisèrent, et portèrent de rudes coups à sa santé. Il mourut le 2 novembre 1867 à l'âge de 53 ans.
Son intérim fut assuré par Lazare Bloch, aumônier du Lycée et de l'Ecole Normale.

Salomon Klein fut l'auteur de plusieurs ouvrages, dont une grammaire hébraïque, un guide des traducteurs du Pentateuque, des Recommandations pour le 'Hazan et le Sho'heth, et un recueil de lettres pastorales.
Il se distingua encore par son grand attachement à la France, tel qu'il s'exprime dans un sermon de 1862, quand il clame :

  "Honneur à la France, gloire à la France, que D. bénisse la France et Celui à qui elle a confié ses destinées ; grâce à Lui, grâce à elle, on ne peut plus impunément bafouer, maltraiter, torturer Israël, on ne peut plus l'appeler un peuple maudit; car les chaînes de son esclavage sont tombées. Israël est libre, au milieu des peuples libres et pourtant il existe. Il existe, non comme témoignage de la colère sempiternelle d'un D. vindicatif et comme épouvantail des hommes, mais comme témoin de la toute-puissance et de la bonté divines, comme Instituteur du genre humain."

Malgré ce fervent patriotisme, Salomon Klein, comme d'autres rabbins alsaciens de l'époque, n'est pas insensible à la Terre Sainte et à ce qui s'y passe, ainsi qu'à sa dimension messianique, puisque, lors de sermons, il en appellera à la responsabilité de ses fidèles, leur demandant :

  "Quel est l'Israélite qui puisse songer sans émotion et sans sympathie à Jérusalem, à cette ville qui fut le berceau et le siège de la splendeur du Judaïsme ?"
"A l'insuffisance de la nourriture, se joint l'insuffisance du logement. Des familles entières sont agglomérées dans des réduits infectés où un homme seul peut à peine respirer librement."

 

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