Wintzenheim telle que je l'ai connue
Par le Grand Rabbin Simon FUKS

Cette cérémonie de la réinauguration de la Synagogue de Wintzenheim a lieu en ce mois de septembre de l'an 2000, au cours duquel je vais atteindre l'âge de 90 ans. Aussi, ne s'étonnera-t-on pas, si, après avoir fouillé dans les recoins de ma mémoire, il me semble que peu nombreux sont les souvenirs qui méritent d'être rappelés ! D'ailleurs, si officiellement, si du point de vue administratif, j'ai été rabbin de Wintzenheim, de 1936 à 1947, en réalité je n'y ai exercé mes fonctions que jusqu'au 27 août 1939, date à laquelle je dus rejoindre, à Montpellier, le 16e Corps d'Armée auquel j'étais affecté comme aumônier militaire israélite.
Pourquoi avoir choisi la Communauté de Wintzenheim, c'est à dire, en somme une communauté de la campagne, alors qu'un autre poste était vacant dans une communauté "citadine" ?
Peut-être, y fus-je poussé par l'idée qu'en Alsace, la vie juive était plus intense, plus authentique que dans les autres régions de la France. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il fut une époque, où la Communauté de Wintzenheim avait été une des plus importantes d'Alsace et que le Grand Rabbinat du Haut-Rhin y eut son siège jusqu'en 1827. Parfois, on avait comme l'impression d'y sentir comme une effluve de l'atmosphère de ce qu'elle avait été du temps de sa grandeur.
De plus, à proximité de Wintzenheim se trouvait l'importante Communauté de Colmar où il n'était pas déraisonnable de penser, étant donné l'âge avancé du Grand Rabbin Ernest Weill, son chef spirituel, qu'il me serait donné d'y exercer une certaine activité, tout particulièrement dans le cadre de la jeunesse.
Je me rappelle, encore, quelle surprise suscita mon choix, chez certains de mes maîtres et de mes camarades. Je fus aussitôt affublé du titre "combien glorieux" de Grand Rabbin de Wintzenheim.

Mon arrivée à Wintzenheim

Wintzenheim
Je suis arrivé à Wintzenheim, pour y exercer mes fonctions, je jour même de la pose de la pierre tombale de mon prédécesseur, le Rabbin Zivy, après un an de son décès. Je me rendis, bien entendu au cimetière pour assister à cette cérémonie. Elle fut présidée, il va de soi, par le Grand Rabbin Ernest Weill de Colmar, collègue et ami du défunt. Le Grand Rabbin fit évidemment l'éloge du rabbin Zivy et au cours de son discours, il déclara notamment : "Un rabbin ne doit pas chercher à être populaire à tout prix"
"Halte ! me dis-je, c'est à moi que ces paroles s'adressent."
Je crois que durant les cinquante ans de mon rabbinat, je me suis efforcé de ne pas oublier la leçon.

En réalité, sous une apparence peu reluisante, le rabbinat de Wintzenheim comportait toute une série d'activités. Tout d'abord, lui étaient rattachées les Communautés de Hattstatt, de Grussenheim, de Neuf-Brisach, de Biesheim, de Sainte-Marie aux-Mines où les offices avaient lieu régulièrement tous les Shabath et jours de Fête.

De plus, au rabbin de Wintzenheim, il incomba de donner de cours au Talmud Tora de Colmar, également des cours dans les classes primaires des Lycées Camille Sée et Bartholdi de Colmar, ainsi qu'au Collège de Ribeauvillé. Pour ce qui est du Collège de Ribeauvillé, on peut dire qu'il s'agissait d'une véritable "expédition". Je partais de Wintzenheim à 12 h 30 pour Colmar, où je devais prendre l'autobus, place de la Sinn. J'arrivais à Ribeauvillé à 14 h. Les cours avaient lieu de 16 h à 18 h. Que faire pendant les deux heures d'intervalle? Je les passais à l'Hôtel du Mouton qui existe toujours, à lire, car j'emportais de la lecture, ou bien j'allais rendre visite à une dame juive qui tenait une boucherie, et à un couple de Juifs de Sarre, qui étaient venus s'installer à Ribeauvillé parce que le mari y trouva du travail dans sa branche.
J'avais comme élèves 5 à 6 garçons. Ils venaient de différentes communautés d'Alsace et avaient été mis en pension chez un professeur du Collège, et suivaient les cours dans cet établissement scolaire. Il y avait parmi eux un Colmarien. Ils étaient en quelque sorte "exilés" à Ribeauvillé, aussi étaient-ils très contents de ma venue qui les sortait, on peut dire du train-train quotidien. Ce n'est que vers 19h-19h30 que j'étais de retour à Wintzenheim. J'en ai revus après la guerre et ils avaient gardé un souvenir sympathique de mes cours au Collège de Ribeauvillé.
Enfin, il fallut se rendre fréquemment à l'Hôpital Spécialisé de Rouffach où se trouvaient, malheureusement un nombre non négligeable de coreligionnaires.

Mais, revenons à Wintzenheim. Je crois me rappeler que la Communauté comptait une trentaine de familles, en comptant les Juifs d'Ingersheim et de Turckheim. Il y avait proportionnellement, beaucoup de personnes âgées. Quant aux jeunes, ils étaient constitués par deux garçons proches de l'âge de la Bar Mitzwa et six filles. Avec celles-ci, ma femme organisa des réunions, des activités très variées, des fêtes. Et bien des jeunes de Colmar prirent le chemin de Wintzenheim, pour y participer.
Je me souviens tout particulièrement d'une fête de Pourim qui eut lieu dans un café, à l'entrée de Wintzenheim, qui disposait d'une grande arrière-salle. Lors d'une fête de Pourim que ma femme organisa, il vint à peu près une centaine d'enfants de Colmar, et il fallut ajouter au tram qui les amena un ou deux wagons supplémentaires.

Ma femme, Président de la Société de Bienfaisance des Dames.

Selon l'usage, ma femme, épouse du rabbin, devint la Présidente de la Société de Bienfaisance des Dames de Wintzenheim.
Je crois que la plus jeune des dames du comité devait être trois fois plus âgée au minimum, que ma femme qui avait alors 21 ans.
C'est dire combien ma femme devait se sentir à l'aide, dans une telle situation. Car l'état d'esprit, et ceci est vrai, non seulement à Wintzenheim, et l'est toujours, dans certaines Sociétés de Bienfaisance, l'état d'esprit était, dis-je, d'amasser, de garder l'argent, plutôt que de le distribuer avec largesse.
Lorsque, en juillet-août 1939, les menaces de guerre se précisèrent et que celle-ci parut inéluctable, ma femme proposa que l'argent que possédait la Société de Bienfaisance soit distribué aux nécessiteux.
Quel cri d'horreur suscita une telle proposition!
Le résultat ? Ce fut que "les occupants" firent main basse sur ce "trésor".

Quels métiers exerçaient les Juifs de Wintzenheim ? Il y avait un médecin, trois bouchers, plusieurs marchands de bestiaux, des marchands de tissus, des "limiers"- c'est ainsi qu'on appelait ceux qui faisaient commerce de limes - qui recevaient la clientèle dans leurs demeures, ou qui parcouraient les localités environnantes avec leurs marchandises.

à la Synagogue

le rabbin va voir ses fidèles
En général, le Shabath et les fêtes étaient respectés. Les offices étaient fréquentés par la totalité des gens ou presque. Il y avait également des offices le lundi et le jeudi matin. Les jeunes qui étaient élèves dans les établissements scolaires de Colmar s'y rendaient à pied, le Shabath et les jours de fête.
L'hiver, il ne faisait pas chaud à la Synagogue malgré les deux grands fourneaux qui s'y trouvaient. Aussi, pouvait-on voir, par exemple, un fidèle y venir en sabots, mais coiffé d'un chapeau melon. En ce qui me concerne, je pouvais suivre qu'en partie un tel exemple. C'est à dire que Shabath et Fêtes, je ne devais me rendre aux offices qu'en melon, ce qui m'exaspérait, car il m'allait très mal. Mais, que voulez-vous? c'était l'usage. Mais l'habit rabbinique qui était en réalité l'habit ecclésiastique, quand était-il utilisé? Uniquement dans les grandes occasions, c'est à dire, lors de mariages et des enterrements.
Entre parenthèses, mon habit rabbinique avait frappé l'attention de mon fils aîné José. Car, un jour, qu'il vit au loin le curé de Wintzenheim, il l'appela : "Couré ! Couré! Papa aussi couré" José devait avoir dans les deux ans, à cette époque. Le curé ne réagit pas. Et pour cause. Il n'avait pas entendu qu'on l'appelait.

Sermon en allemand

L'usage était que les sermons devaient être prononcés une fois en français et la fois suivante en allemand. Celui du français ne me posait pas de problème particulier. Ce qui n'était pas le cas, lorsque venait le tour de l'allemand. Une chose était de pouvoir lire des ouvrages dans cette langue, et j'en possédais un nombre non négligeable, mais c'était une toute autre affaire, que de prendre la parole dans la langue de Goethe. c'est pourquoi, j'écrivais en français ce que j'avais l'intention de dire et ma femme, meilleur germaniste que moi, me le traduisait. Et en chaire, je lisais mon texte, ce qui n'était pas le cas, lorsque je prenais la parole en français. Qu'arriva-t-il, un jour où je me mis à lire mon sermon en allemand ? C'est qu'au beau milieu, je fus interrompu par le bruit que fit ostensiblement un fidèle en tapant fort sur son pupitre pour marquer sa désapprobation de mon comportement. Je fis comme si cette manifestation brutale n'avait pas eu lieu, et je poursuivis la lecture de mon sermon.
A la fin de l'office, spontanément, le "perturbateur" vint me présenter ses excuses. Et, selon l'expression bien connue "on passa à l'ordre du jour".

Soukoth et Shavouoth

Pour édifier ma Souka, j'avais l'habitude de faire appel à l'aide de deux garçons de la Communauté. Je dois avoir quelque part, une des rares photos rescapées des avatars de la guerre, où on nous voit, tous les trois, avec une carriole pleine de feuillage, qui devait servir pour faire le toit, et que nous étions allé chercher dans un des bois des environs.
Pour récompenser mes deux gaillards de leur aide, il me parut normal de les inviter une fois, à venir manger dans ma Souka.
A la fin du repas, ils me dirent qu'il était bon mais par contre que le vin que je leur servais laissait beaucoup à désirer. Il est vrai que les Juifs de Wintzenheim étaient connus pour être de fins gourmets et que leurs palais avaient acquis une connaissance raffinée de ce qui devait être un vin de qualité.
Peut-être s'inspiraient-ils, consciemment ou non, de ce passage du Psaume 104, où il est dit: "le vin réjouit le coeur de l'homme".
Quant à moi, ce breuvage, me joua un jour, un mauvais tour. Ce fut, lors de la fête de Shavouoth. Comme dans beaucoup de Communautés, un "sermon" avait lieu le premier soir de Shavouoth. Celui-ci se tenait dans le "Kahalshüss", dans cette maisonnette qui servait de "Maison de la Communauté". Cet édifice qui était, d'ailleurs, en piteux état, a été démoli, depuis.
Il allait de soi, que je devais me rendre à ce Lernen, puisqu'il m'incombait de le diriger.
Or, il m'arriva, une fois peut-être avais-je bu un peu plus de vin que d'habitude, que je fus pris, à la fin du repas, d'une douce somnolence.
Réveillé en sursaut, je constatai, que l'heur où le Lernen avait dû commencer était passée.
Je me rendis, le plus vite possible au Kahalshüss, où tout le monde était présent. Je fus accueilli par un silence qui me parut assourdissant. Pas un mot ne fut prononcé, pas la moindre observation, pas le moindre reproche. Ce qui ajouta à ma confusion.
Depuis lors, je crois qu'il m'est arrivé exceptionnellement de venir en retard à un office, où simplement à une réunion à laquelle je devais prendre part.

La bonne

Avec la naissance de José (1937) et de Daniel (1938), le besoin se fit sentir chez ma femme, d'avoir une aide, une bonne. Une dame vint nous présenter sa fille qui devait avoir 15-16 ans. Elle nous dit : "Je pourrais la placer dans un café, où elle gagnerait plus que ce que vous proposez de donner. Mais, je préfère qu'elle soit chez vous. Je serai plus tranquille, vous vous occuperez d'elle, et vous veillerez à ce qu'elle aille à la messe."
Nous engageâmes donc cette jeune fille et, bien entendu, chaque dimanche matin, nous eûmes à coeur qu'elle se rende à l'Eglise, pour y accomplir ses devoirs religieux.

Le rabbin jardinier

Depuis bien des années, déjà, c'en est devenu une rengaine, il est question de réformer le programme des études au Séminaire Rabbinique.
Je suppose même, que certains projets ont été mis sur le papier. Mais, la question que je me pose, c'est, si on y voit figurer, des leçons de jardinage. Comme elles m'auraient été utiles, du temps où j'étais élève au Séminaire! Je vous en laisse juge.
Notre maisonnette à Wintzenheim était entourée d'un terrain. L'idée me vint un jour: "Pourquoi pas en faire un jardin potager ?" Et me voici en train de piocher ce terrain, d'y mettre de l'engrais et faire pousser des fraises qui ont conservé ma prédilection.
Quelle satisfaction pour moi, lorsque je vis sortir de terre, des petites feuilles. Ainsi, ma sueur de jardinier n'avait pas été vaine. Voyant approcher notre femme de ménage, Madame Dreyer, je lui dis : " Alors, n'ai-je pas fait du bon travail ?" Elle faillit suffoquer de rire en me rétorquant : "Mais ce que vous avez là, ce sont des épinards de l'année dernière qui ont repoussé !"
Faites-vous donc jardinier à l'aveuglette !

Relations avec la Communauté

Les Juifs de Wintzenheim vivaient leur judaïsme, tout naturellement, sans se poser des questions métaphysiques, comme ce fut le cas, chez leurs pères. Ils ne l'arboraient pas, de façon ostentatoire, mais ils étaient loin de s'en cacher, comme ce fut parfois le cas chez les Juifs de l'autre côté des Vosges, en Vieille France.
Ce qu'on pouvait apprécier, chez eux, c'est leur franchise. Ce qu'ils avaient à vous dire, ils le disaient franchement. Ils avaient de la considération pour le rabbin, mais s'ils avaient une remarque à lui faire, ils la lui adressaient directement et sans fioritures. Ce n'est donc pas par des racontars qu'il apprenait ce qu'ailleurs, on aurait hésité à lui dire. Je dois avouer que c'est là un trait de leur caractère que j'appréciais tout particulièrement.

Bien entendu, comme dans toutes les communautés, sans doute, comme dans toutes les sociétés, en général, il existait des cas particuliers, des "curiosités". A Wintzenheim, il y avait un certain "Kochi" c'était un homme quelque peu demeuré, qui, dès qu'il voyait ma femme, arborait un large sourire. Bref, il avait, qu'on me pardonne d'expression, "le béguin" pour la rabbine.
Il y avait aussi, une vieille fille, dont je ne me rappelle plus le nom. Que lui était-il arrivé? C'est que le jour même où elle allait se marier, je ne me souviens plus si cela se passa alors qu'elle se trouvait déjà sous la 'houpa, sous le dais nuptial, qu'elle refusa de se lier par les liens du mariage et qu'elle préféra, en fin de compte demeurer vieille fille plutôt que d'affronter les problèmes que peuvent poser la vie à deux.
Blason de Wintwenheim

Relations avec les voisins non-juifs

Enfin, qu'en était-il des rapports entre les Juifs de Wintzenheim et leurs voisins non-juifs ? L'impression que j'en ai gardée, est qu'en général, ils étaient plutôt bons. D'ailleurs, pour beaucoup, ils avaient été à l'école ensemble, ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, souvent, ils se tutoyaient. Mais j'ai senti comme une petite dégradation de ces rapports, lors de la mobilisation partielle de 1938. La propagande venue de l'autre côté du Rhin avait fait son oeuvre. J'espère que ceux qui avaient été égarés par elle sont revenus de leurs illusions.
Dans ces quelques lignes, je voudrais qu'on voie mon hommage à ma première communauté, et mon attachement à sa synagogue si superbement restaurée.

Simon Fuks
Grand Rabbin honoraire du Haut-Rhin
Ancien rabbin de Wintzenheim

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