Mémoires d'une rabbine - Raymonde FUKS (suite et fin)

2. Wintzenheim

Raymonde Fuks en 1945
Après le voyage de noces, la vraie vie officielle allait commencer. J'en avais eu un avant goût à ma première visite, et j'étais pleine d'appréhension. En effet, à l'époque de mes fiançailles, nous étions venues, ma mère et moi, régler quelques questions indispensables. Entre autres, voir l'appartement que Simon avait déniché : trois pièces, plus cuisine, dans une petite maison à l'entrée du village, mais en retrait de la route. Le tout entouré d'un jardin. C'était suffisant pour un couple sans enfants - et plus tard nous avons pu occuper la maison entière, ce qui nous permettait de loger les amis, d'installer un bureau, et de caser nos cadeaux de mariage. Pour nous accueillir et nous guider, il y avait Madame P., une sémillante veuve, qui jouait en quelque sorte la châtelaine du village - du moins, dans le milieu juif. Elle était de par son mariage, apparentée à la majorité de nos ouailles. Elle semblait prête à nous aider à résoudre nos problèmes. Pour le moment il y avait l'installation de nos meubles. Mon père s'était occupé de leur achat. Il connaissait les bonnes adresses, obtenait des prix de gros, et savait, le cas échéant, marchander. Seulement voilà, il n'avait pas su que dans un ménage religieux, un lit à une place était exclu, bien que lui-même et ma mère dormaient dans des lits séparés. On avait donc renvoyé le lit, pour le faire arranger. Que faire lorsqu'on le livrerait ? Ma mère ne pouvait pas quitter facilement la maison, et il n'était pas décent que la fiancée passe seule une nuit dans l'endroit où habite son fiancé. Qu'à cela ne tienne " elle viendra chez moi, et je m'occuperai de tout". J'acceptai avec reconnaissance, mais très vite je compris qu'on aurait beaucoup insisté pour que j'accepte si j'avais refusé l'offre, le village tout entier aurait su que Madame P. était prête à ... mais que ...
J'étais écoeurée. Comment pourrai-je vivre dans ce milieu ?
J'eus, plus tard, l'occasion de voir combien mes inquiétudes étaient justifiées, mais heureusement il y avait d'autres familles, simples et chaleureuses, avec qui il était facile de communiquer.

Notre problème fut donc résolu autrement, ce qui nous permit de faire notre entrée à Wintzenheim de façon pittoresque et bien peu conventionnelle. Nous sommes arrivés dans le camion qui transportait notre lit revu et corrigé. Madame P. fit encore une tentative pour se rendre "utile" (et pouvoir en informer la communauté). Elle envoya une jeune fille nous demander si nous avions besoin de quelque chose. Incorrigible optimiste je demandais si elle pouvait nous prêter un fer à repasser, le nôtre ne convenait pas à Wintzenheim. Je n'eus jamais de réponse. Cette fois j'avais compris la leçon. Quand, quelques jours plus tard, j'engageai une femme de ménage du village, je lui expliquai sur le ton le plus grave qu'il ne se passait rien de spécial chez nous mais que si elle voulait garder sa place il était indispensable qu'elle n'informe personne de ce qui s'y passe. Elle était intelligente et comprit.

Raymonde Fuks en 1947
A peine installés, notre famille s'agrandit. "Buffle" avait, comme prévu, raté son bac, et le plus affligé était son père, qui était prêt à tous les sacrifices pour que ses enfants aient une vie plus facile que celle qu'il avait eue, et le "bachot" lui semblait la voie qui mène à tous les honneurs. On me chargea donc de veiller sur l'enfant turbulent, et dans la mesure du possible de le préparer à son examen. Mission quasi impossible, car le principal intéressé n'avait qu'une idée en tête: en faire le moins possible. Dès qu'il ne se sentait pas surveillé, il abandonnait ses livres et ses cahiers, sautait sur une bicyclette ( que mon père m'avait offerte pour me récompenser de mes succès à l'université), prenait en plus son ami Kombandschik derrière lui (l'ami était arrivé en même temps que lui, pour "passer les vacances"), et vive la vie, les acrobaties et les prouesses diverses, qui prirent fin quand le vélo rendit son dernier soupir.

Que faire ? Jusqu'à présent, j'avais profité de ces vacances pour sortir avec les jeunes de la communauté, en montagne. Ils étaient ravis, et moi aussi. Derrière moi il y avait des "vacances" studieuses ( dès la première année d'université, j'avais présenté deux examens de licence) et devant moi la perspective de "vacances" limitées par l'arrivé des premiers enfants - du moins, je l'espérais -. Je renonçais donc aux sorties, et me contentais de réunir la jeunesse chez nous. C'étaient en majorité, des enfants de familles pratiquantes, élevés dans des foyers modestes, par des parents que le travail ne rebutait pas. Dans la mesure du possible, les enfants aidaient leurs parents. Une enfant unique, au lieu d'être gâtée, avait l'entière responsabilité de la livraison des marchandises. Peu importe quel temps, et même lorsque le gel rendait les routes glissantes, elle devait prendre son vélo et porter les colis chez les clients des environs. Nos réunions étaient pour ces jeunes une joie nouvelle et rare. Ils confiaient ce bonheur, comme on raconte l'éclosion d'un amour, à leur "journal", qui devenait - comme me le raconta un père, plus habitué à la langue allemande qu'au français, - un "Nachtbuch" (Jeu de mots: jour (nal) et nuit (Nacht). La réputation - bonne ou mauvaise - dépend parfois de peu de choses. Je dois la mienne à une recette de la "Semaine de Suzette" qui m'avait permis de fabriquer des bonbons, que nous mangions joyeusement. Les parents furent informés de mon talent. Les braves mamans qui cuisinaient de façon remarquable, mais n'avaient jamais fait de bonbons, furent subjuguées par les récits admiratifs de leur progéniture. Et c'est ainsi que je fus classée parmi les bonnes cuisinières.

Il y avait, hélas, d'autres aspects du rôle de rabbine, qu'il me fallut assumer. Le plus difficile m'attendait : rendre les derniers devoirs. En principe, les jeunes femmes laissent ce soin aux femmes âgées, qui ne sont plus susceptibles d'être enceintes ou en état d' "impureté" . Mais à W intzenheim, les femmes d'âge mûr s'étaient bagarrées à l'occasion d'un deuil, et c'était un vrai concours d'absentéisme. Que faire ? Je décidai de demander à certaines femmes de venir avec moi, et de me montrer ce qu'il fallait faire, précisant que la prochaine fois un autre groupe m'accompagnerait. Elle n'osèrent pas refuser, et c'est ainsi que je les aidai pour la première fois à faire la "Tahara" (purification). Pas de chance : le cas était exceptionnel. La pauvre femme dont nous avions à nous occuper était morte de gangrène, et ne pouvait pas être purifiée selon la façon habituelle. Je rentrais chez moi, malade, poursuivie pendant quelques jours par l'odeur de pourriture. Mais la leçon avait été comprise, et d'elles-mêmes, les femmes décidèrent que c'était à elles de s'occuper de la "mitzwa".

J'allais voir les malades, les vieilles personnes handicapées, et essayais de les intéresser par des récits qui puissent occuper leur esprit, leur remonter le moral, ou encore, je les faisais parler de leur jeunesse, du Wintzenheim d'autrefois, si vivant, si joyeux.

Raymonde Fuks en 1964
De mon côté, j'avais hâte de retrouver un milieu un peu plus intellectuel, et j'assistais aux réunions d'un petit groupe sioniste "Galeï" (qui devint plus tard la WIZO). Un autre groupe : la Société des dames de Colmar, ayant besoin d'une conférencière, je me proposais timidement, et j'eus la joie de me replonger dans les bouquins, pour préparer une causerie sur "l'âge d'or du judaïsme espagnol". Madame P., notre "châtelaine", se trouva moralement obligée d'assister à mon exposé. Elle souffrait le martyre, persuadée que c'était mon mari qui m'avait préparé ce texte, et que l'honneur de la WIZO risquait de tomber dans le ridicule si je ne savait pas bien ma leçon, ou encore, si j'étais incapable de répondre aux questions posées. Elle m'avoua tout cela ingénument lorsque nous nous retrouvâmes dans le tramway de Wintzenheim. Elle était soulagée que tout se soit bien passé.

Quelques années plus tard, quand Israël fut créé, la société sioniste changea ses statuts et s'accrocha à la WIZO : Société internationale des femmes sionistes. De longues discussions précédèrent cette création. Je fus invitée à la première qui ne groupait que des officielles, des V.I.P, en quelque sorte. A la fin de la session, l'oratrice, envoyée par Strasbourg, conclut qu'il fallait maintenant intéresser le grand public, et inviter les femmes françaises de Colmar et environs. J'étais encore très timide à l'époque, mais laisser passer sous silence ce qui m'indignait aurait été de la lâcheté. Je ramassais mon courage, et demandais la parole: "Pourquoi n'inviter que les femmes françaises ?" Silence embarrassé de la présidente. Puis, la réponse peu convaincante : "Elles ne comprendront pas le français". Moi : "en ce cas, elles ne reviendront plus, mais c'est d'elles que viendra la décision". Il fut donc admis que toutes les femmes inscrites à la communauté seraient invitées, et bien entendu, les femmes polonaises (c'étaient elles qui étaient visées), furent les plus actives et les plus chaleureuses militantes.

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