Les camps de vacances
par Raymonde FUKS
Texte aimablement communiqué par sa fille, Madame Esther COHEN


Raymonde Fuks en 1950
Il peut sembler paradoxal de demander à quelqu'un d'écrire ses "mémoires d'après guerre" à un âge où la mémoire a une fâcheuse tendance à ne plus répondre à l'appel. Avec l'aide de mon mari, je vais essayer de faire revivre quelques uns des plus beaux souvenirs de cette époque. A savoir: le camps de vacances.

Dès 1946, il m'a semblé indispensable d'accompagner les jeunes à Moosch où ils campaient à la manière traditionnelle des scouts. L'entreprise était un peu osée, car qui dit "vacances" dit promenades, excursions. Or, lors de nos grimpettes en montagne, il nous arrivait de nous trouver devant des chemins balisés de rubans blancs, indiquant qu'il était dangereux d'aller à droite ou à gauche : risque de mines ! Pauvres petites filles a qui n'osaient plus ni avancer, ni reculer.

Heureusement qu'en rentrant au camp, une surprises les attendait: "Monsieur Fuks" était venu, Bien que n'ayant pas envie de s'occuper de "tes petites filles", il était là, rassurant et prêt à leur faire des exposés sur la Bible, répondre à leurs questions et former le "Triangle sacré" qui allait les ravir.

En 1947 et 1948, nous allâmes sagement camper en France, dans la région de Grenoble. Camps paisibles, harmonieux, si séduisants que Castor, commissaire national des E.I. nous fit le plaisir de rester avec nous pour se guérir de la fatigue d'une dure année d' "Ecole des Cadres".

L'histoire vaut la peine d'être contée. Castor avait créé à Orsay cette école ambitieuse, d'où devaient sortir les futurs chefs des mouvements juifs. Certains "Orsayens" affirmaient sans ciller que le Messie va sortir d'Orsay. Castor et sa femme s'étaient donnés corps et âme à cette tâche. Ils espéraient profiter des cours, participer aux réunions idéologiques. Mais il y avait tant de problèmes matériels : ravitaillement difficile, des tuyaux bouchés, etc.... Et qui s'en serait occupé s'ils ne l'avaient pas fait ? Arrive la fin de cette première année. Castor demande à ses "Orsayens" de faire une critique sincère et "sans égards" de lui et de sa femme. Or ...ils l'ont faite - cet âge est sans pitié - et ils ne l'ont pas supporté. Comme il aurait été plus heureux, et mieux inspiré, notre cher Castor, s'il avait demandé à chacun de ses élèves de faire son autocritique.

Nous avions heureusement de quoi guérir ses plaies : la montagne, un torrent au bruit bienfaisant, et pour son âme de poète: l'histoire toute neuve du "Petit prince" de St Exupéry, à mettre en scène. Le plus jeune fils de Castor fut un merveilleux petit prince.

Un camp - comme une direction d'école - ne peut être réussi que si tous ceux qui ont des responsabilités font leur travail consciencieusement. J'avais la chance de travailler en bonne harmonie avec des jeunes filles sérieuses, aimant ce qu'elles faisaient, et le faisant bien.

A partir de 1949, nous changeons de formule. Nos camps seront des vacances à l'étranger, des découvertes sans nombre, une suite continue d'improvisations. Ces voyages ont tous été faits au prix habituel d'un camp ordinaire, et bien entendu, les organisateurs payaient comme les autres !

En Italie

On reconnaît sur cette photo : Esther Fuks-Cohen (Fifi), Sammy Kottek (debout) et Gérard Teller
Cela commença par un coup de folie. Nous devions camper en France, et attendre à une certaine date les groupes scouts de Mulhouse. Mais nous avions été attirés par l'idée d'un voyage en Italie. Et voilà que nous découvrons que les prix sont fort intéressants : demi-tarif pour les moins de 16 ans, et tarifs dégressifs avec la distance. Comment résister ? Nous prenons des billets pour Venise, Florence, Rome, après avoir bien compté nos sous, pour être sûrs d'avoir de quoi nourrir nos jeunes. Et cela fut une merveilleuse aventure. Quel dommage que je ne puisse pas vous la raconter en détail. Imaginez notre stupéfaction, quand, après avoir parcouru, à partir de la gare de Venise, des ruelles crasseuses, nous débouchons tout à coup sur la Place St Marc ! Le dôme d'un côté, la mer de l'autre. Cela fut un éblouissement. Un petit garçon du peuple nous dit dans son langage musical, que Napoléon l'avait appelée "le plus beau salon du monde". Quel bonheur pour nous de partager cette beauté avec nos jeunes. Comme ils oublièrent vite les fatigues du voyage, l'installation très primitive au Lido, pour courir voir et revoir et admirer cette ville extraordinaire, ses musées, ses îles...

C'est à Venise que fut inauguré ce qui devint notre programme habituel : Petit déjeuner au camp. Chaque campeur avait été prié, avant le départ de France, de se munir de deux boîtes de Nescafé, denrée fort chère à cette époque en Italie. Visites de la ville et des musées. Midi: on mange sur le pouce des tartines, assis devant un café où l'on commande des boissons. Le soir : repas simple, cuisiné sur un feu de bois. Le Shabath, on se repose, et dans la mesure du possible, on se joint aux Juifs du pays. Nous avons, bien entendu visité les vieilles synagogues de Venise.

Après Venise, nous avons visité cette autre merveille, Florence: les Offices, le musée de l'Académie, où se trouve l'authentique David de Michel-Ange. Tant de touristes se contentent des imitations qui ne manquent pas dans la ville. Nos campeurs ne manquèrent pas de découvrir d'autres David, un de Verrocchio, l'autre de Donatello. Certains jeunes, enthousiasmés, semblaient possédés d'une fringale insatiable dans leur désir d'emmagasiner le plus de beauté possible. Plus tard, l'un d'eux, rencontrant mon mari à Strasbourg lui dit : A cause de vous, je vais chaque année voir des musées et des expositions", et résultat "pervers", ce goût pour l'art entraîna un de ses fils à entrer à l'Ecole des Beaux-Arts.

Il est temps de préciser que, lorsque nos jeunes sont abandonnés à eux-mêmes, leur visite des villes consiste à faire du lèche-vitrines, sucer des glaces, et revenir très contents. "On a tout vu". Mais heureusement, il y avait des "entraîneurs", et surtout mon mari, "le guide des égarés", qui avait, avant de partir, soigneusement étudié le programme, et dont l'entrain et l'enthousiasme étaient contagieux. Difficile de quitter une aussi belle ville. Il fallut s'y résoudre. Nous partîmes pour Rome. Là, nous nous installâmes dans un jardin public, sur une hauteur, le Monte Mario, qui surplombe la cité du Vatican. Nous passâmes la nuit, enveloppés dans une couverture, sans dresser de tentes. Soyez rassurés : les filles, d'un côté, et plus loin, les garçons. Le lendemain, c'était le 9 Ab, jour de jeûne. Personne n'était obligé de jeûner. Mais nous ne faisions pas de cuisine. A chacun de se débrouiller par ses propres moyens, s'il voulait manger. Est-ce pour cette raison que tous jeûnèrent ?

Ce jour-là, nous visitâmes la synagogue, le Capitole, et, ce qui nous parut symbolique, nous nous arrêtâmes devant l'arc de triomphe de Titus, érigé à la gloire de celui qui avait pris Jérusalem, et détruit le Temple. Et nous avions envie de le narguer en lui disant : "Qu'est devenue ta victoire? Nous sommes les descendants de ceux que tu as vaincus, et l'Etat d'Israël renaît de nos jours."
De Rome, nous repartîmes chez nous.
Mais, une fois qu'on a vu l'Italie, on y retourne. C'est ainsi que l'Année Sainte et ses tarifs réduits aidant, un nouveau groupe de jeunes vint visiter l'Italie avec nous en 1950. Au programme: les Dolomites, Venise, Rome, Naples, Pompeï, Capri. De nouvelles découvertes, de nouvelles aventures.

Pompéi 1957 : on reconnaît le GR Fuks au centre

En Sicile

En 1957, ce fut le camp de Sicile, dirigé par le couple Teller, calme efficace, sympathique à tous. Le rabbin, lui, s'occupait de problèmes spirituels, et, vous ne me croirez pas, je vous montrerai une photo où vous le verrez assis par terre, le torse nu, pleurant à chaudes larmes en épluchant une quantité imposante d'oignons destinés au repas shabatique, comprenant essentiellement des "Zibeles mit Ei": oignons hachés plus oeufs durs; un régal.

A part cela, nous avons visité Palerme, Syracuse, grimpé au haut de l'Etna, organisé une soirée théâtrale, et fini le camp à Rome par une soirée d'opéra, Aïda, aux Thermes de Caracalla.

Palerme 1957 : Raymonde Fuks est juchée sur le toit de l'autocar et
Simon Fuks trône sur la carriole !

En Grèce

En Italie : on reconnaît Micheline Baer, Sonia Teller, Evelyne Bloch, Annie Abraham (Lévy)
En 1958, la J.J.E. décida que le camp aurait lieu en Grèce. Loup, comme d'habitude, l'organisa, élaborant des plans de déplacement qui nous parurent impossibles à réaliser, trop chers, trop fatigants. Il était dynamique et infatigable, les jeunes n'étaient pas tous comme lui. Il fallut chercher des contacts qui nous permettraient de faciliter les choses. Mon mari profita d'un voyage à Paris pour aller au siège de l'Alliance Israélite Universelle. Peu après, il reçut une lettre de l'attaché culturel de l'Ambassade de France à Athènes, déclarant qu'il se mettait à notre disposition. Et c'est rassurés que nous partîmes pour un voyage qui nous parut extraordinairement long. En principe, nous avions retenu nos places dans l'Orient Express. Après quelques arrêts en route, nous finîmes par arriver avec un retard de plusieurs heures à Salonique. Et là, ô merveille, des représentant de la communauté juive, prévenus que le groupe était accompagné par un rabbin, attendaient "son Eminence" avec des voitures de luxe. Tout le monde fut amené où nous allions camper. Ils avaient retenu des chambres d'hôtel pour nous, ils furent étonnés de notre refus. On monta les tentes, et comme l'endroit était solitaire, des filles énervées eurent peur d'être agressées. Je les rassurai en dormant par terre devant la tente. Le lendemain, malgré la fatigue du voyage, tous se sentaient reposés. Il paraît que c'est une spécialité de ce bord de mer.

La Communauté nous reçut magnifiquement, s'occupa de notre ravitaillement, et quand nous quittâmes Salonique, j'eus beaucoup de mal à leur faire accepter l'argent avancé pour nous. Ils organisèrent un banquet en notre honneur, sans viande, sur notre demande. Deux de nos jeunes furent mis à la disposition de ceux qui avaient charge de préparer la fête. Le banquet fut agrémenté de quelques discours, et notre orateur-maison souligna que "étant venus pour chercher des pierres, nous avons trouvé des coeurs." Et pour une fois, c'était bien ce que nous pensions tous. Avant de se séparer, ils nous promenèrent tous en ville et dans les environs, et nous montrèrent entre autres le pittoresque quartier turc.

A la gare, au moment de partir pour Athènes, le chef de gare vint apporter un superbe bouquet de fleurs "à l'épouse de son Eminence" Qui dit mieux ? A Athènes, la Communauté mit à notre disposition ses locaux, cuisine comprise. Et nous pûmes visiter l'Acropole, les musées, voir les "palikava" monter la garde devant le Palais. Un autocar spécial nous conduisit à Salamine, Delphes, Epidaure. Que de choses à voir ! Quelle grandeur nous attendait également à Delos, où l'on peut admirer un reste de mosaïque provenant d'une antique synagogue. Puis nous passâmes quelques jours dans l'île de Mykonos, pour fuir la vague de chaleur qui s'était abattue sur Athènes. Avant de repartir, nous fûmes invités par la jeunesse juive d'Athènes à passer une journée avec eux dans les îles des Cyclades. Nous n'oublierons jamais l'accueil reçu en Grèce, et l'amour pour la France des juifs les plus simples avec qui nous bavardions parfois. Ils avaient appris notre langue dans les écoles de l'Alliance. En partant, ils nous demandèrent de "saluer la Tour Eiffel et Brigitte Bardot".

En Italie : on reconnaît le GR Fuks (à gauche), Odette Lang, Jean-Claude Lévy
Au Maroc

Cette même cordialité, cet accueil chaleureux, nous les retrouvâmes lors de notre dernier camp de vacances avec la J.J.E. au Maroc, en 1963. Une fois de plus, mon mari contribua à préparer le camp, et se mit en rapport avec le représentant du Congrès Juif Mondial, lui demandant de lui procurer une liste des communautés, liste qui pourrait s'avérer utile en cas de besoin. Ce qui fut fait... et on verra ce qui s'en suivit.

Casablanca. Dès notre arrivée, nous avons compris qu'ici, notre groupe ne vivrait pas en vase clos. De partout, des jeunes juifs arrivèrent et se joignirent à nous, les uns pour nous guider, les autres parce qu'ils avaient des amis parmi les campeurs. Et des jeunes, il y en avait en grand nombre. Le vendredi soir, ils étaient plus d'une centaine. Tous les campeurs furent invités dans des familles. Mon mari et moi étions chez les parents d'un colmarien. Pour répondre à la question des relations entre le roi et les juifs, notre hôte nous montra une superbe poupée, cadeau d'anniversaire destiné à la plus jeune fille du roi. Par hasard, le lendemain, nous allions en excursion pour voir Rabat et le palais du roi. A un certain moment notre chauffeur s'arrêta, quelqu'un lui avait fait signe : c'était le ministre du Tourisme, qui avait compris que nous étions des étrangers. Nous lui avons expliqué qui nous étions, et fort aimablement, il nous répondit : "Si vous allez à Fez, et si j'y suis, je vous guiderai." Et dire qu'on le soupçonnait d'être antisémite ! A peine étions-nous repartis, qu'une autre voiture nous arrêta: cette fois c'était le roi lui-même, sortant d'un congrès. Apprenant qui nous étions, et le but de notre excursion, il donna l'ordre que nous puissions voir de l'intérieur le palais royal, et aussi Dar-es-Salam, le palais d'été. Le petit marocain, qui servait d'auxiliaire à notre chauffeur, s'approcha en tremblant de la voiture pour baiser la main du roi. Il resta pâle et ébranlé durant tout le voyage, et nous dit: "C'est le plus beau jour de ma vie." Mais quand il visita avec nous le palais d'été, il s'écria : "Et tout cela pour un seul homme !".

Le lendemain, lors d'une visite, un instituteur de l'Alliance nous dit qu'on nous attendait le lendemain dans cette ville, et qu'une grande réception était organisée en notre honneur, et que partout où nous devions passer, des réceptions étaient prévue.

J'arrête ici ce récit du camp du Maroc, consciente de n'avoir pas pu vous raconter tout ce que furent certains faits qui l'ont agrémenté. Le contact si bref et si superficiel qu'il ait pu être, avec les communautés de ce pays, nous ont donné une idée de ce qu'elles furent au temps de leur splendeur. C'est avec émotion que nous avons pris congé d'elles, qui constituent une partie importante de la Maison d'Israël.

Photographies du voyage en Italie : © Sonia et Gérard Teller - Esther Fuks-Cohen

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