Le moment le plus émouvant de cette visite fut, lorsque Saül prononça la bénédiction "Chéhiyanou" par laquelle nous remercions "D, le Roi de l'Univers, de nous avoir fait la grâce de nous maintenir en vie jusqu'à cette époque. ", et que Mme Geismar ( décédée à Colmar le 17 avril 1994 ), d'Agen, venue en visite à Colmar. put lui remettre à la fois ses tefilines et le livre de prières de son frère, dont nous lui avions confié la garde, lorsque nous dûmes fuir Agen. Nous avions montré à Saül un autre livre de prières que Reine Geismar nous avait également apporté. Il m'avait été remis par autre interné de Casseneuil, Jacob Rothschild, qui disparut lui aussi. à Auschwitz. Nous montrâmes ce livre à Saül qui nous dit que ce nom lui disait quelque chose. Or, quelle ne fut pas notre stupéfaction, lorsque, après le départ de Bergman pour Amsterdam, nous reçûmes un coup de téléphone de cette ville d'un certain Monsieur Magnus.. C'était le gendre de Jacob Rothschild, que les Bergman avaient pu contacter, et qui nous demandait de leur envoyer le livre de prières de son beau-père. Mais. deux heures plus tard, nouveau coup de téléphone d'Anvers. C'était cette fois le propre fils de Jacob Rothschild. qui, prévenu par son beau-frère, M. Magnus, nous demanda de lui faire parvenir ce livre de prières que m'avait remis son père à Casseneuil. Puis, se ravisant, il nous déclara qu'il viendrait lui-même le chercher, poussé par un geste de piété filiale. C'est ainsi qu'il vint à Colmar, avec sa fille, le 11 novembre 1993, et que je lui remis ce qui était pour lui une sorte de relique. J'avais d'ailleurs décidé de demander, si personne n'avait réclamé ce livre, qu'on le mette dans mon cercueil, le jour venu. Je joins la documentation les inscriptions du début et de la fin de ce livre, ainsi que la traduction des textes bibliques que j'ai traduits en français, et qui dénotent combien grande était la piété de Jacob Rothschild, qui passa par les camps de Gurs, St Cyprien, puis Casseneuil, avant d'être envoyé a Auschwitz. Il était né en 1885, comme l'indique la première inscription (voir DOCUMENT n°6).
Qui était Paul DAVID ? (voir notice à
la fin du récit)
Ah ! sans doute, comme peut paraître dérisoire, ce que j'ai pu
entreprendre, au camp de Casseneuil, lorsqu'on pense à l'immense tragédie
qui s'était abattue sur la Maison d'Israël. Mais Celui qui sonde
les reins et les coeurs, m'est témoin que je n'ai pas été
ménager de mes forces, et que je n'ai pas hésité à
prendre des risques, comme c'était mon devoir. Aussi, quelle ne fut
pas ma stupeur de lire (c'était en juillet 1993) dans le tome I du
Vichy - Auschwitz de Me Serge Klarsfeld. la fin du "Rapport
de l'Aumônier Général (Rabbin
René Hirschler)
sur les déportations et l'activité de l'Aumônerie (août
- septembre 1942). Voici le passage en question de ce rapport, daté
du 1er octobre 1942 :
"L'Aumônier général, n'a, en réalité
organisé une représentation de l'Aumônier que dans le
Lot-et-Garonne, en la personne de M. Paul David, assisté par une équipe
très active. Ce fut très heureux. En effet, aucune organisation
n'existait à proximité du Camp de Casseneuil, et, du 23 août
au 9 septembre, les correspondants de l'Aumônerie dans ce département
firent un travail extraordinaire au bénéfice des malheureux."
Or, je me permets de rappeler que c'est moi qui me suis laissé interner
volontairement dans le Camp de Casseneuil du 26 août au 3 septembre,
date du départ des internés pour Drancy, dans les circonstances
que j'ai indiquées ci-dessus. Par ailleurs. je n'avais jamais entendu
parler de M. Paul David. C'est également le cas des quelques survivants
que j'ai pu interroger, et qui furent très actifs. Comment expliquer,
d'autre part que l'aumônier général m'ait envoyé
à moi, et non pas à Paul David, le certificat accréditant
celui qui en était le porteur, à s'occuper des internés
de Casseneuil, certificat dont je rappelle qu'il me parvint trop tard pour
m'être de quelque utilité? (Voir le DOCUMENT n°4).
Enfin, j'eus l'occasion de voir l'aumônier général au
Camp de Rivesaltes le 2 ou le 3 octobre 1942, et nous eûmes même
l'occasion de prendre, ensemble, un café au Buffet de la Gare de Narbonne,
le 4 octobre et de converser amicalement. Mais pas un mot ne fut prononcé
par lui, au sujet de Paul David et de son activité. Comme c'est étrange
! Je me suis demandé si ce Paul David n'était pas, en réalité
Paul Enoch, qui m'avait alerté le 26 août au sujet du Camp de
Casseneuil. Maurice Fourmann, qui fut, comme je l'ai dit, le trésorier
de l'UGJF pour le Lot-et-Garonne, m'affirma qu'Enoch avait pris le pseudonyme
de Pierre Elboin. Mais peut-être avait-il pris encore un autre pseudonyme
? Il s'agit là d'une simple hypothèse. Mais le fait est, qu'il
fut très actif et rendit de grands services, ce qui pourrait correspondre
à ce qu'il est dit de Paul David dans le rapport du 1er octobre 1942,
de l'aumônier général. Si tel est le cas, je rappellerai
qu'il fut, lui-aussi, arrêté, en tant qu'étranger, et
interné au Camp de Rivesaltes. Ce qui vient d'ailleurs corroborer mon
hypothèse, c'est que, autant gu'il m'en souvient, on m'apprit quel'aumônier
général envoya un télégramme à Vichy, protestant
contre le fait qu'on venait d'arrêter et d'interner Paul Enoch, alors
qu'il faisait fonction d'aumônier. Pour ma part, n'ayant qu'une confiance
modérée dans le succès d'une telle démarche, je
me rendis à Rivesaltes, et parvins à faire sortir du camp Paul
Enoch en même temps que trois autres personnes, dans les conditions
que je relate plus loin.
Le comportement du grand rabbin Hirschler n'en demeure pas moins étrange
! Car, le moins qu'il eût dû faire, était de me mettre
au courant des responsabilités qu'il avait données à
Paul Enoch, ne serait-ce que parce que j'étais le rabbin du département
du Lot et Garonne, et que par ailleurs, mes relations avec Enoch étaient
excellentes, et qu'une meilleure coordination aurait pu avoir lieu entre son
activité et la mienne. On trouvera dans la documentation (Voir le DOCUMENT n°7) la lettre qu'il m'écrivit de Bruxelles en 1947.
Paul Enoch et sa famille s'établirent en Israël. Il fit carrière
au Technion de Haïfa comme professeur de français, et fut un pionnier
de la méthode audiovisuelle de l'apprentissage du français pour
les Israéliens. Depuis il est décédé, ainsi que
son épouse; il ne m'est donc plus possible de vérifier l'hypothèse
énoncée plus haut.
Mais, tandis que je me trouvais à Casseneuil, ma femme avait, de son côté,
fort à faire. A la vérité, notre demeure ne désemplissait
pas. C'était un va-et-vient continuel, de gens qui venaient demander
conseil et aide. Etait-ce à cette époque, ou déjà
auparavant que, lorsqu'une personne arrivait à la gare d'Agen et demandait
à un agent de police le moyen de parvenir à la place Carnot, elle
obtenait la réponse suivante:
"Ah, vous voulez aller chez le rabbin'? C'est inutile, il ne pourra rien
faire."
Quoi qu'il en soit, le camp de Casseneuil étant liquidé, je rentrai à Agen. Le lendemain ou le surlendemain, je rencontrai, avenue de la République, l'évêque d'Agen. Il me demanda comment j'allais. Je lui répondis que je revenais du camp de Casseneuil
Il me dit : "Je sais, par un observateur, qu'on a traité les gens
correctement."
"Je lui répondis : "Je peux vous le confirmer, Monseigneur.
On a dit aux gens : "Soyez gentils, laissez-vous déporter gentiment,
sans faire d'histoires."
Nous en étions à ce point de la conversation, lorsque passa le médecin chef de l'hôpital psychiatrique. Il s'adressa à moi, et me dit:
"Je suis content de vous voir, Monsieur le Rabbin. Figurez-vous que j'ai parmi mes patients un israélite autrichien. Il est angoissé parce qu'il ne s'est pas déclaré comme Juif. Que doit-il faire?"
"Mais qu'il continue", répondis-je.
Et me tournant vers l'évêque, je lui déclarai : "Vous
nous excluez de la société. Eh bien, nous nous créerons
notre propre morale, une morale de persécutés. Nous n'hésiterons
pas à vous mentir, à vous tromper. puisqu'il s'agit, pour nous
de sauver notre liberté, si ce n'est notre vie."
L'évêque s'en alla, levant les bras au ciel. Etait-ce parce qu'il
était stupéfait ou désolé par mes paroles ? Ce qui
est certain, c'est qu'on ne peut pas le compter parmi ces prélats qui,
tels Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, et Monseigneur
Theas, évêque de Montauban, exprimèrent avec force leur
indignation, et manifestèrent à l'égard des Juifs persécutés
un sentiment fraternel que nous ne pourrons jamais oublier. Il va de soi, que
je n'ai pas tardé à prévenir le plus de gens possible que
le danger était immense, bien que je n'aie pas su, à ce moment,
de façon claire et sans équivoque, ce que signifiait vraiment
la déportation, dans toute son horreur. Lorsque Rosh Hashana eut lieu
quelques jours plus tard, m'adressant à la foule des fidèles,
je leur ai déclaré que je ne voulais plus les voir aux offices,
qu'ils devaient se disperser, quitter s'ils le pouvaient leur lieu de résidence
habituel, et changer d'identité. Certains ont considéré
que je semais la panique. Il est vrai qu'il était plus facile de donner
des conseils, que d'aider à les réaliser.
Dès ce moment, j'ai obligé ma femme à faire passer nos
enfants (José, 5 ans, Daniel, 4 ans, et Claude-Michel, 2 ans et demie).
en Suisse, mes parents étant domiciliés à Genève
depuis 1910. Ma femme résista d'abord, mais se rendit à mes arguments
qui étaient, que nous allions avoir à accomplir des actes illégaux,
et que notre tâche serait paralysée par la crainte de ce qui pourrait
survenir à nos petits. Lorsqu'elle fut de retour, mission accomplie,
mon slogan fut : " Si trois sur cinq sont sauvés, c'est un bon pourcentage."
"Miquette". (voir notices à la
fin du récit)
C'est quelques jours après la rafle, que Madame Simone Rivière,
Miquette pour ses amis, vint me trouver pour me dire : "J'ai épousé
récemment Louis May, afin qu'il devienne le mari d'une Française.
Malgré tout, je n'ai pas confiance, c'est pourquoi je veux le faire
passer en Suisse. Si vous me confiez des enfants juifs, je les ferai passer
en même temps." Inutile de dire que j'ai sauté sur l'occasion.
Je connaissais très bien Louis May, et il venait fréquemment
à nos offices. Il avait été avocat, et si je ne me trompe,
originaire de Darmstadt. Il était un de ces juifs cultivés,
comme savaient l'être les Juifs allemands. Il avait été
un des passagers du bateau "Saint Louis", de sinistre mémoire.
J'ai donc confié des enfants à la nouvelle Madame May, qui,
dès son retour à Agen, se mit aussitôt et complètement
à notre disposition. Aucun risque, aucun danger, ne l'arrêtèrent.
On pouvait cacher des gens chez elle, lui faire transporter des paquets de
fausses cartes d'identité, lui demander d'accompagner d'un endroit
à un autre des gens qui étaient en danger. Il va de soi que
je lui aurais fait attribuer la Médaille des Justes. Mais, une fois
la guerre terminée, alors que je me trouvais à Colmar, et elle
à Castillonnès avec son mari, elle m'écrivit, qu'elle
voulait se convertir au judaïsme. Je fus stupéfait, car je l'avais
connue bonne protestante, et nous avions souvent eu des conversations sur
la religion. Je lui écrivis donc :
"Vous me décevez. Vous savez combien immense est non seulement
notre admiration pour vous, mais aussi notre profonde affection. Je sais que
Louis ne vous a rien demandé à ce sujet, et je vous ai connue
bonne chrétienne."
"Ne croyez pas que ma démarche sait dictée par de l'opportunisme,
ou pour faire plaisir à mon mari", me répondit-elle. "Mais
ces dernières années, et durant l'absence de mon mari, j'ai
réfléchi toujours plus sur le problème religieux, et
je suis arrivée à la conviction que le judaïsme est la
source, et c'est pourquoi je tiens à me convertir. "
Je lui ai posé la question suivante : "Quelle place occupe encore
Jésus dans votre pensée, dans votre vie religieuse? " Elle
me répondit: "Plus aucune."
En fin de compte, nous nous sommes donnés rendez-vous à Paris, et je suis intervenu auprès du Grand Rabbinat de Paris, pour que sa conversion ait lieu. Et je suis allé, ou plutôt, j'ai participé à la cérémonie du mariage religieux de Louis et Simone May. quittant le chevet de ma soeur, mourante à l'hôpital Rothschild où elle est décédée ce même jour, afin de rendre hommage à cette femme qui s'était tant dévouée pour nous, n'hésitant pas à mettre en jeu sa liberté, et peut-être plus encore. Les May sont partis peu après aux USA. Simone est devenue veuve en 1973. De Miami, où elle habite, elle nous donne régulièrement de ses nouvelles, nous considérant comme étant de la famille.
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