QUELQUES SOUVENIRS DE GUERRE
par le Grand Rabbin Simon FUKS (suite)

Rubin et Sally Bergman.
Si, par ailleurs, du "séjour" que j'avais passé à Casseneuil, un souvenir n'avait jamais pu s'effacer de ma mémoire, c'est celui de M. Rubin Bergman, qui se trouva interné dans ce camp avec son fils Saül (Saly). M. Bergman ne me lâchait pas d'une semelle, et, sans cesse, il me disait : "J'habitais Anvers. Mais j'ai déménagé en zone francophone, afin que mon fils soit élevé dans la culture française. Est-ce là, la récompense ?" Si je n'avais jamais pu oublier M. Bergman, c'est que, faisant partie du convoi qui quitta le camp de Casseneuil le 3 septembre pour celui de Drancy, il réussit à me donner de ses nouvelles. Je reçus, en effet, une carte en mauvais état, écrite en allemand, datée du 6 septembre, envoyée de "Dr", c'est à dire Drancy, et signée "Isch-Har". C'était M. Bergman, qui avait camouflé son nom en le traduisant en hébreu, afin qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à lui si cette carte, n'ayant pas pu être sortie clandestinement du camp, on faisait une enquête pour savoir qui en était l'auteur. De cette carte, un passage était demeuré dans ma mémoire. En voici la traduction en français : "Ce qui(nous) attendait ici, dépasse tout ce à quoi on pouvait s'attendre. Néanmoins, j'attends le jour où je pourrai venir vous redemander mon fils. "

Or, quelle ne furent pas ma surprise et ma joie, de recevoir de Washington une lettre de ce fils, datée du 16 juin 1993, dans laquelle il déclarait qu'il ne connaissait mon adresse que depuis deux jours, et qu'il tenait absolument à me voir. Afin que je puisse l'identifier, il m'envoya des "preuves", dont le texte complet de la carte que son père m'avait envoyée de Drancy, une lettre que j'avais envoyée à sa mère, pour la rassurer sur le sort de son fils. Il me fit parvenir aussi le télégramme que j'avais envoyé à Mme Bergman à ce sujet. .
Saly Bergman est venu à Colmar le 18 octobre 1993 avec sa femme, et ils restèrent encore avec nous le lendemain Saül nous raconta qu'il fut libéré légalement du Camp de Casseneuil grâce à l'intervention du Major de l'Armée Belge Arthur Rotsaert, que les Bergman connaissaient, et qui vint le chercher au camp, revêtu de son uniforme militaire. Mais cette intervention ne fut rendue possible que grâce à un stratagème employé par M. Bergman. Il avait appris que, lors de cette rafle d'août 1942, les enfants âgés de plus de 2 ans ne partaient en déportation que s'ils avaient été arrêtés avec leurs parents. Par contre, ceux qui étaient isolés, pouvaient être libérés et envoyés dans des maisons d'enfants ou recueillis par des familles. Monsieur Bergman mit alors la tactique suivante au point avec son fils : ils ne devaient plus se voir, ne plus se connaître, faire croire que le fils se trouvait seul au camp. Y eut-il indulgence de la part de la direction du camp, ou manque de contrôle ? Quoi qu'il en soit, ce stratagème réussit, et lorsque, le 3 septembre, le convoi des internés partit pour Drancy, son fils resta au camp, lequel n'était pas encore liquidé, et c'est alors que le Major Rotsaert put venir l'en faire sortir. Admirons l'ingéniosité de M. Bergman, l'esprit de sacrifice de ce père "reniant" en quelque sorte son fils, afin de pouvoir le sauver ! Quant à ce fils, inconscient du danger qu'il courait en cas d'une nouvelle rafle, il était retourné à Tournon d'Agenais où il avait habité avec son père. C'est alors, que je lui avais donné l'ordre de venir me voir à Agen, d'où nous pûmes le faire passer en Suisse avec une fausse identité, en lui demandant de nous laisser ses tefilines (phylactères) afin qu'en cas d'un contrôle durant son voyage vers la frontière, on ne découvre pas qu'il était juif.

Le moment le plus émouvant de cette visite fut, lorsque Saül prononça la bénédiction "Chéhiyanou" par laquelle nous remercions "D, le Roi de l'Univers, de nous avoir fait la grâce de nous maintenir en vie jusqu'à cette époque. ", et que Mme Geismar ( décédée à Colmar le 17 avril 1994 ), d'Agen, venue en visite à Colmar. put lui remettre à la fois ses tefilines et le livre de prières de son frère, dont nous lui avions confié la garde, lorsque nous dûmes fuir Agen. Nous avions montré à Saül un autre livre de prières que Reine Geismar nous avait également apporté. Il m'avait été remis par autre interné de Casseneuil, Jacob Rothschild, qui disparut lui aussi. à Auschwitz. Nous montrâmes ce livre à Saül qui nous dit que ce nom lui disait quelque chose. Or, quelle ne fut pas notre stupéfaction, lorsque, après le départ de Bergman pour Amsterdam, nous reçûmes un coup de téléphone de cette ville d'un certain Monsieur Magnus.. C'était le gendre de Jacob Rothschild, que les Bergman avaient pu contacter, et qui nous demandait de leur envoyer le livre de prières de son beau-père. Mais. deux heures plus tard, nouveau coup de téléphone d'Anvers. C'était cette fois le propre fils de Jacob Rothschild. qui, prévenu par son beau-frère, M. Magnus, nous demanda de lui faire parvenir ce livre de prières que m'avait remis son père à Casseneuil. Puis, se ravisant, il nous déclara qu'il viendrait lui-même le chercher, poussé par un geste de piété filiale. C'est ainsi qu'il vint à Colmar, avec sa fille, le 11 novembre 1993, et que je lui remis ce qui était pour lui une sorte de relique. J'avais d'ailleurs décidé de demander, si personne n'avait réclamé ce livre, qu'on le mette dans mon cercueil, le jour venu. Je joins la documentation les inscriptions du début et de la fin de ce livre, ainsi que la traduction des textes bibliques que j'ai traduits en français, et qui dénotent combien grande était la piété de Jacob Rothschild, qui passa par les camps de Gurs, St Cyprien, puis Casseneuil, avant d'être envoyé a Auschwitz. Il était né en 1885, comme l'indique la première inscription (voir DOCUMENT n°6).

Qui était Paul DAVID ? (voir notice à la fin du récit)
Ah ! sans doute, comme peut paraître dérisoire, ce que j'ai pu entreprendre, au camp de Casseneuil, lorsqu'on pense à l'immense tragédie qui s'était abattue sur la Maison d'Israël. Mais Celui qui sonde les reins et les coeurs, m'est témoin que je n'ai pas été ménager de mes forces, et que je n'ai pas hésité à prendre des risques, comme c'était mon devoir. Aussi, quelle ne fut pas ma stupeur de lire (c'était en juillet 1993) dans le tome I du Vichy - Auschwitz de Me Serge Klarsfeld. la fin du "Rapport de l'Aumônier Général (Rabbin René Hirschler)
sur les déportations et l'activité de l'Aumônerie (août - septembre 1942). Voici le passage en question de ce rapport, daté du 1er octobre 1942 :
"L'Aumônier général, n'a, en réalité organisé une représentation de l'Aumônier que dans le Lot-et-Garonne, en la personne de M. Paul David, assisté par une équipe très active. Ce fut très heureux. En effet, aucune organisation n'existait à proximité du Camp de Casseneuil, et, du 23 août au 9 septembre, les correspondants de l'Aumônerie dans ce département firent un travail extraordinaire au bénéfice des malheureux."

Or, je me permets de rappeler que c'est moi qui me suis laissé interner volontairement dans le Camp de Casseneuil du 26 août au 3 septembre, date du départ des internés pour Drancy, dans les circonstances que j'ai indiquées ci-dessus. Par ailleurs. je n'avais jamais entendu parler de M. Paul David. C'est également le cas des quelques survivants que j'ai pu interroger, et qui furent très actifs. Comment expliquer, d'autre part que l'aumônier général m'ait envoyé à moi, et non pas à Paul David, le certificat accréditant celui qui en était le porteur, à s'occuper des internés de Casseneuil, certificat dont je rappelle qu'il me parvint trop tard pour m'être de quelque utilité? (Voir le DOCUMENT n°4).

Enfin, j'eus l'occasion de voir l'aumônier général au Camp de Rivesaltes le 2 ou le 3 octobre 1942, et nous eûmes même l'occasion de prendre, ensemble, un café au Buffet de la Gare de Narbonne, le 4 octobre et de converser amicalement. Mais pas un mot ne fut prononcé par lui, au sujet de Paul David et de son activité. Comme c'est étrange ! Je me suis demandé si ce Paul David n'était pas, en réalité Paul Enoch, qui m'avait alerté le 26 août au sujet du Camp de Casseneuil. Maurice Fourmann, qui fut, comme je l'ai dit, le trésorier de l'UGJF pour le Lot-et-Garonne, m'affirma qu'Enoch avait pris le pseudonyme de Pierre Elboin. Mais peut-être avait-il pris encore un autre pseudonyme ? Il s'agit là d'une simple hypothèse. Mais le fait est, qu'il fut très actif et rendit de grands services, ce qui pourrait correspondre à ce qu'il est dit de Paul David dans le rapport du 1er octobre 1942, de l'aumônier général. Si tel est le cas, je rappellerai qu'il fut, lui-aussi, arrêté, en tant qu'étranger, et interné au Camp de Rivesaltes. Ce qui vient d'ailleurs corroborer mon hypothèse, c'est que, autant gu'il m'en souvient, on m'apprit quel'aumônier général envoya un télégramme à Vichy, protestant contre le fait qu'on venait d'arrêter et d'interner Paul Enoch, alors qu'il faisait fonction d'aumônier. Pour ma part, n'ayant qu'une confiance modérée dans le succès d'une telle démarche, je me rendis à Rivesaltes, et parvins à faire sortir du camp Paul Enoch en même temps que trois autres personnes, dans les conditions que je relate plus loin.

Le comportement du grand rabbin Hirschler n'en demeure pas moins étrange ! Car, le moins qu'il eût dû faire, était de me mettre au courant des responsabilités qu'il avait données à Paul Enoch, ne serait-ce que parce que j'étais le rabbin du département du Lot et Garonne, et que par ailleurs, mes relations avec Enoch étaient excellentes, et qu'une meilleure coordination aurait pu avoir lieu entre son activité et la mienne. On trouvera dans la documentation (Voir le DOCUMENT n°7) la lettre qu'il m'écrivit de Bruxelles en 1947.

Paul Enoch et sa famille s'établirent en Israël. Il fit carrière au Technion de Haïfa comme professeur de français, et fut un pionnier de la méthode audiovisuelle de l'apprentissage du français pour les Israéliens. Depuis il est décédé, ainsi que son épouse; il ne m'est donc plus possible de vérifier l'hypothèse énoncée plus haut.

AGEN, septembre - octobre 1942.

Mais, tandis que je me trouvais à Casseneuil, ma femme avait, de son côté, fort à faire. A la vérité, notre demeure ne désemplissait pas. C'était un va-et-vient continuel, de gens qui venaient demander conseil et aide. Etait-ce à cette époque, ou déjà auparavant que, lorsqu'une personne arrivait à la gare d'Agen et demandait à un agent de police le moyen de parvenir à la place Carnot, elle obtenait la réponse suivante:
"Ah, vous voulez aller chez le rabbin'? C'est inutile, il ne pourra rien faire."

Quoi qu'il en soit, le camp de Casseneuil étant liquidé, je rentrai à Agen. Le lendemain ou le surlendemain, je rencontrai, avenue de la République, l'évêque d'Agen. Il me demanda comment j'allais. Je lui répondis que je revenais du camp de Casseneuil
Il me dit : "Je sais, par un observateur, qu'on a traité les gens correctement."
"Je lui répondis : "Je peux vous le confirmer, Monseigneur. On a dit aux gens : "Soyez gentils, laissez-vous déporter gentiment, sans faire d'histoires."
Nous en étions à ce point de la conversation, lorsque passa le médecin chef de l'hôpital psychiatrique. Il s'adressa à moi, et me dit:
"Je suis content de vous voir, Monsieur le Rabbin. Figurez-vous que j'ai parmi mes patients un israélite autrichien. Il est angoissé parce qu'il ne s'est pas déclaré comme Juif. Que doit-il faire?"
"Mais qu'il continue", répondis-je.
Et me tournant vers l'évêque, je lui déclarai : "Vous nous excluez de la société. Eh bien, nous nous créerons notre propre morale, une morale de persécutés. Nous n'hésiterons pas à vous mentir, à vous tromper. puisqu'il s'agit, pour nous de sauver notre liberté, si ce n'est notre vie."

L'évêque s'en alla, levant les bras au ciel. Etait-ce parce qu'il était stupéfait ou désolé par mes paroles ? Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut pas le compter parmi ces prélats qui, tels Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, et Monseigneur Theas, évêque de Montauban, exprimèrent avec force leur indignation, et manifestèrent à l'égard des Juifs persécutés un sentiment fraternel que nous ne pourrons jamais oublier. Il va de soi, que je n'ai pas tardé à prévenir le plus de gens possible que le danger était immense, bien que je n'aie pas su, à ce moment, de façon claire et sans équivoque, ce que signifiait vraiment la déportation, dans toute son horreur. Lorsque Rosh Hashana eut lieu quelques jours plus tard, m'adressant à la foule des fidèles, je leur ai déclaré que je ne voulais plus les voir aux offices, qu'ils devaient se disperser, quitter s'ils le pouvaient leur lieu de résidence habituel, et changer d'identité. Certains ont considéré que je semais la panique. Il est vrai qu'il était plus facile de donner des conseils, que d'aider à les réaliser.

Dès ce moment, j'ai obligé ma femme à faire passer nos enfants (José, 5 ans, Daniel, 4 ans, et Claude-Michel, 2 ans et demie). en Suisse, mes parents étant domiciliés à Genève depuis 1910. Ma femme résista d'abord, mais se rendit à mes arguments qui étaient, que nous allions avoir à accomplir des actes illégaux, et que notre tâche serait paralysée par la crainte de ce qui pourrait survenir à nos petits. Lorsqu'elle fut de retour, mission accomplie, mon slogan fut : " Si trois sur cinq sont sauvés, c'est un bon pourcentage."

"Miquette". (voir notices à la fin du récit)
C'est quelques jours après la rafle, que Madame Simone Rivière, Miquette pour ses amis, vint me trouver pour me dire : "J'ai épousé récemment Louis May, afin qu'il devienne le mari d'une Française. Malgré tout, je n'ai pas confiance, c'est pourquoi je veux le faire passer en Suisse. Si vous me confiez des enfants juifs, je les ferai passer en même temps." Inutile de dire que j'ai sauté sur l'occasion. Je connaissais très bien Louis May, et il venait fréquemment à nos offices. Il avait été avocat, et si je ne me trompe, originaire de Darmstadt. Il était un de ces juifs cultivés, comme savaient l'être les Juifs allemands. Il avait été un des passagers du bateau "Saint Louis", de sinistre mémoire.

J'ai donc confié des enfants à la nouvelle Madame May, qui, dès son retour à Agen, se mit aussitôt et complètement à notre disposition. Aucun risque, aucun danger, ne l'arrêtèrent. On pouvait cacher des gens chez elle, lui faire transporter des paquets de fausses cartes d'identité, lui demander d'accompagner d'un endroit à un autre des gens qui étaient en danger. Il va de soi que je lui aurais fait attribuer la Médaille des Justes. Mais, une fois la guerre terminée, alors que je me trouvais à Colmar, et elle à Castillonnès avec son mari, elle m'écrivit, qu'elle voulait se convertir au judaïsme. Je fus stupéfait, car je l'avais connue bonne protestante, et nous avions souvent eu des conversations sur la religion. Je lui écrivis donc :
"Vous me décevez. Vous savez combien immense est non seulement notre admiration pour vous, mais aussi notre profonde affection. Je sais que Louis ne vous a rien demandé à ce sujet, et je vous ai connue bonne chrétienne."
"Ne croyez pas que ma démarche sait dictée par de l'opportunisme, ou pour faire plaisir à mon mari", me répondit-elle. "Mais ces dernières années, et durant l'absence de mon mari, j'ai réfléchi toujours plus sur le problème religieux, et je suis arrivée à la conviction que le judaïsme est la source, et c'est pourquoi je tiens à me convertir. "
Je lui ai posé la question suivante : "Quelle place occupe encore Jésus dans votre pensée, dans votre vie religieuse? " Elle me répondit: "Plus aucune."

En fin de compte, nous nous sommes donnés rendez-vous à Paris, et je suis intervenu auprès du Grand Rabbinat de Paris, pour que sa conversion ait lieu. Et je suis allé, ou plutôt, j'ai participé à la cérémonie du mariage religieux de Louis et Simone May. quittant le chevet de ma soeur, mourante à l'hôpital Rothschild où elle est décédée ce même jour, afin de rendre hommage à cette femme qui s'était tant dévouée pour nous, n'hésitant pas à mettre en jeu sa liberté, et peut-être plus encore. Les May sont partis peu après aux USA. Simone est devenue veuve en 1973. De Miami, où elle habite, elle nous donne régulièrement de ses nouvelles, nous considérant comme étant de la famille.

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