Mais revenons à la France métropolitaine.
En Zone occupée, la situation des Juifs se dégrada très
rapidement. On pourrait parler d'étapes, constituées par l'exclusion
de bon nombre de professions, d'expropriations, du port de l'étoile
jaune, de rafles et de l'ouverture de quelques camps. Et le comble de l'horreur
fut atteint par la rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942, suivie de l'internement
à Drancy, pour aboutir à la déportation vers l'enfer
d'Auschwitz. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on avait
pu se bercer pendant quelque temps, de l'illusion, en zone provisoirement
non occupée, que le gouvernement de Vichy allait poursuivre une politique
antisémite plus mesurée. Après tout, la France avait
subi une immense défaite, et tout le monde en souffrait. S'il est vrai
que les Juifs en subissaient, plus que les autres, les conséquences
néfastes, ils s'imaginaient, qu'ils pouvaient compter, malgré
tout, de la part du pouvoir, sur quelque protection, d'avoir à tout
le moins la vie sauve, et ne pas être livrés à la barbarie
nazie. Il fallut bien vite déchanter.
Ce qui me semble avoir été déterminant dans le changement
de l'opinion de beaucoup de Juifs à l'égard de Vichy, ce fut
l'obligation de porter la mention "juif" sur la carte d'identité.
Et l'ordre donné à toutes les organisations juives, comme le
CAR, l'OSE,
l'ORT, les
EIF, de faire désormais partie d'un organisme créé
et contrôlé par l'Etat, à savoir l'UGJF, "l'Union
Générale des Juifs de France", ne put que détériorer
encore plus, l'idée qu'on pouvait se faire, du gouvernement de Vichy.
Je me souviens qu'on m'avait suggéré, à un certain moment,
de "prendre l'air" ailleurs, ne serait-ce que pour quelques jours.
J'avais suivi ce conseil "amical", et m'étais rendu à
Puy-Guillaume (Puy de Dôme) chez des cousins de ma femme. Et c'est là
qu'obéissant à la loi, je m'étais fait tamponner ma carte
d'identité de la mention "Juif". A peine rentré à
Agen, je fus convoqué à la police : "Vous n'avez pas fait
tamponner votre carte d'identité". "Pardon", ai-je répondu,
"la voici. vous voyez que tout y est. Montrez-moi le texte qui précise
que cette opération doit se faire au lieu d'habitation ! J'étais
en voyage, et vous pouvez constater que je suis en règle".
l'UGJF, Maurice Fourmann, Philippe de Gunzbourg.
Mais comment parler de l'UGJF ? N'est-ce pas entrer dans des polémiques,
dont on peut se demander si elles finiront un jour ? N'est-ce pas aussi rouvrir
des plaies qui ne pourront jamais se cicatriser? Tout ce que je peux dire
à ce sujet n'a qu'une portée limitée, je tiens à
le préciser, puisque je ne suis resté à Agen que de mai
1941 à mars 1943. J'insiste sur le fait, que toutes les organisations
connues, officielles, furent obligées de faire partie de l'UGJF, mais
à ma connaissance, toutes, sinon la plupart, firent un travail clandestin.
C'est ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, que les Eclaireurs Israélites
créèrent la "Sixième", dont on ne dira jamais
assez, quel travail admirable elle accomplit.
Mon frère Moïse, décédé en 1991, était
assistant social au CAR ; il travaillait par conséquent dans le cadre
de l'UGJF. En quoi consistait sa tâche, lorsque je lui rendis visite
à Perpignan ? C'était de s'occuper à faire passer clandestinement
des Juifs en Espagne. Quant à moi, dont j'ai rappelé que j'étais
le responsable du CAR pour le Lot-et-Garonne, je reçus une lettre circulaire
du Grand Rabbin de France et qui était adressée à ceux
d'entre les rabbins qui pouvaient faire partie d'une des organisations obligatoirement
inféodées à l'UGJF, nous intimant l'ordre de donner notre
démission, en signe de protestation contre la création de l'UGJF
J'ai donc donné ma démission du CAR.
Mais l'assistance sociale devait-elle cesser, pouvait-elle cesser ? Qu'allaient
devenir de pauvres familles, pour qui notre aide, si minime qu'elle ait pu
être, constituait néanmoins un apport important ? Avaient-elles
la possibilité de se cacher, de se camoufler, d'entrer dans la clandestinité
? Le bureau du CAR continua donc à fonctionner et devint, bien malgré
lui, une émanation de l'UGJF. Mais le nouveau système devait
fonctionner autrement. Il fallait qu'il y ait un secrétaire, un trésorier,
et un secrétaire adjoint, tous les trois payés, cette fois,
en qualité de fonctionnaires. C'est à moi qu'il incomba de chercher
les personnes qui accepteraient d'occuper ces fonctions. Il me fut facile
de trouver un secrétaire adjoint parmi les réfugiés.
Je n'eus pas de difficulté non plus en ce qui concerne la charge de
trésorier. Ce fut M. Fourmann, de Paris. Un heureux hasard fit qu'il
passa à Colmar avec son épouse durant les vacances, en 1992.
Et c'est ainsi, alors que nous ne nous étions pas revus depuis 1943,
que nous avons eu l'immense plaisir de passer quelques heures ensemble, et
d'égrener des souvenirs qui dataient de 49 ans.
Par l'échange de lettres qui suivit cette rencontre inespérée,
j'appris que, jusqu'à la guerre, Maurice Fourmann avait été
cogérant, avec son père, d'une maroquinerie à Paris.
Replié à Agen, il y créa, en décembre 1940, une
filiale, sous la dénomination et l'anonymat de la Maroquinerie de Gascogne,
dans le but de regrouper, en zone Sud, les relations avec les collaborateurs
et clients qui ne pouvaient plus correspondre avec Paris. Maurice Fourmann
m'apprit qu'un jour, la Milice soupçonnant un propriétaire juif
derrière cette entreprise, qui délivrait à l'occasion
des certificats de complaisance, avait fait exploser une bombe contre son
local. Mais lorsque cet événement eut lieu, j'avais déjà
quitté Agen. Je tiens à souligner que s'il accéda à
ma demande de devenir le trésorier du bureau de l'UGJF, et ceci, sans
la moindre hésitation, c'est qu'il y fut poussé par son désir
de se rendre utile, par son sens du dévouement à l'égard
de la Communauté d'Israël.
Mais, qu'il me fut difficile de trouver une personne acceptant d'assurer les
fonctions de secrétaire! En désespoir de cause, je m'adressai
à Philippe de Gunzbourg, petit-fils du banquier et mécène
juif de Saint Pétersbourg, le baron Horace de Gunzbourg. Il fallut
que j'insiste beaucoup auprès de lui, pour qu'il finisse par accepter,
par amitié pour moi. Il va sans dire que Messieurs Fourmann et de Gunzbourg
me remirent leurs émoluments, pour alimenter ma caisse noire. Un jour
que je me rendis à la campagne pour y célébrer un mariage,
quelle ne fut pas ma surprise de voir, au fond de l'autocar que j'avais pris,
Philippe de Gunzbourg, en tenue sportive, muni d'un sac à dos ! Nous
nous regardâmes sans mot dire. Et tout devint clair pour moi. Dans une
de ses lettres, datée du 21.1.1945, voici d'ailleurs ce qu'il m'écrivit
:
"...lorsque nous nous sommes retrouvés, un jour, dans un car,
entre Nérac et Mezîn, vous aviez compris, je sentais votre regard
pénétrant. J'ai réussi, car après avoir travaillé
à Agen, dans le Gers, dans le Marmandais, j'ai mené la Dordogne
Sud au combat grâce à 2000 hommes. Cette région fut parmi
les quatre ou cinq qui ont le mieux réagi."
On comprend dès lors, pourquoi j'avais en du mal à lui faire
accepter une responsabilité au sein de l'UGJF, lorsqu'on apprend quelle
fut celle qu'il assumait déjà. En réalité, il
n'aurait pas dû accéder à ma demande. Et il y a quelques
années, au cours d'un de mes séjours à Petah Tikva, j'eus
l'occasion de lire le livre de Max Hastings : La Division SS "Das
Reich" et la France (éditions Pygmalion, 1983). Il y est
question de Philippe de Gunzbourg, pages 107 à 112, p.123. 224, 229.
344. Il y a même une photo de lui, avec sa bicyclette, avec laquelle
il parcourut des milliers de kilomètres. Etait-il un collaborateur,
Philippe de Gunzbourg, dont un journal anglais, à l'occasion de son
décès, a souligné les exploits avec la section française
des opérations spéciales ( the Special Operation Executive,
french section) et auquel le journal d'Agen Le Petit Bleu, a
également consacré un article nécrologique élogieux
? (Voir DOCUMENT n°3).
Etaient-ils des Collaborateurs, Maurice Fourmann et Philippe de Gunzbourg?
Ou bien, ne furent-ils pas dignes d'éloges pour avoir accepté
des responsabilités qui risquaient de ternir leur réputation
?
Et mon jeune frère Moïse, décédé en 1991,
qui fut assistant social du CAR, que faisait-il à Perpignan lorsque
je suis allé le voir, début octobre 1942 ? Son activité
consistait, comme je l'ai déjà mentionné, à faire
passer des gens en Espagne. Etait-ce, de sa part, faire acte de collaboration
? Fut-ce également le cas, lorsqu'il tenta de sortir d'un camp d'internement
un petit enfant, en le cachant dans un sac de pommes de terre ? Malheureusement,
ce stratagème fut découvert, parce l'enfant s'agita et fit du
bruit. Ce fut alors une chance pour l'auteur de cette ruse, de ne pas être
inquiété, comme il le sera à une autre occasion. Aussi
ne puis-je qu'approuver le jugement prudent et mesuré qu'a émis
le professeur André Kaspi à l'égard de l'UGJF dans son
ouvrage : Les Juifs pendant l'occupation, en attendant une étude
plus complète sur cette organisation, ainsi que la déclaration
d'Annette Wieworka, dans le numéro de Tribune Juive du 14.1.1993
: "l'UGJF n'a jamais été un Judenrat".
Certains ont déclaré que, dans tous les cas, l'UGJF aurait du
se saborder à partir de 1943. Mais que faire des vieillards, des enfants,
épargnés ne serait-ce que provisoirement par les rafles ? Et
des femmes enceintes, et des malades? A supposer même que tous les hommes
et femmes valides aient gagné les maquis ? Hélas, la France
entière n'était pas devenue un Chambon-sur-Lignon, où,
comme l'a écrit le pasteur Trocmé : "Ici, on a aimé
les Juifs", où l'accueil fait aux Juifs, où la protection
des Juifs ne peuvent susciter qu'un profond respect et une immense gratitude.
Mais sans doute en ai-je suffisamment dit, sur ce sujet brûlant et douloureux.
L'histoire allait accélérer son rythme.
La rafle du Vel d'Hiv sonna comme le glas d'une époque révolue,
même pour les Juifs de la Zone Sud. J'appris quelle était l'atmosphère
à Paris après cette action dont le mot "barbare" semble
trop faible pour le qualifier, par une jeune fille de 17 ans, qui avait pu
s'enfuir, traverser la ligne de démarcation et passer à Agen,
où elle sonna à notre porte. Elle me raconta que certains éléments
de la population parisienne manifestèrent de la sympathie envers les
Juifs à cette occasion. Or, voilà qui est étrange, alors
que nous étions en train de converser, j'entendis sonner à la
porte de la maison... Nous habitions au deuxième étage, de sorte
que, par la fenêtre, je m'enquis de la raison de cette sonnerie. C'était
un monsieur qui demandait à me parler. Comme j'ignorais de qui il s'agissait.
je me dis qu'il était peut-être prudent de faire partir cette
jeune fille, ne serait-ce que de la chambre où j'allais recevoir ce
monsieur. Notre appartement présentait cette particularité,
qu'il n'y avait pas de corridor, que l'on passait directement d'une chambre
à l'autre, qu'elles étaient disposées en demi-cercle,
si bien qu'il y avait deux portes de sortie qui se faisaient face et qui donnaient
directement sur le palier de l'escalier de la maison. Ce qui permettait, lorsqu'on
recevait une personne par une porte, d'en faire partir une autre par la seconde
porte, sans qu'il y ait rencontre entre les deux visiteurs. Je reçus
donc ce monsieur qui désirait me voir, et qui s'avéra être
un inspecteur de police. Il me demanda si je connaissais mademoiselle X..
Ainsi la police savait déjà que ma jeune parisienne se trouvait
à Agen. Je répondis à ce policier : "Pourquoi me
posez-vous cette question ?."
Il me dit : " Si vous la voyez, dites-lui de passer à la police.
nous avons besoin de la voir. "
Je rétorquais : " Vous savez, avec ce qui se passe. avec les bruits
qui courent, à supposer même qu'elle vienne me voir, ça
m'étonnerait qu'elle suive mes conseils. "
Il me di t: " Vous n'avez qu'à lui donner le numéro de
mon bureau, je la recevrai moi-même. Elle n'a rien à craindre."
.
"A votre bureau, je veux bien le croire", dis-je, "mais au
bureau d'à côté?"
De la chambre voisine, la jeune fille avait pu écouter, et avait compris
de quoi il s'agissait. Et tandis que se poursuivait cette conversation avec
le policier, je l'entendis sortir par l'autre porte, descendre à pas
feutrés les escaliers. Et c'est ainsi qu'elle disparut. Quelques jours
plus tard je reçus d'elle une carte de Lourdes : "Salutations
d'un pèlerinage bien accompli". On trouvera peut-être que
je donne trop d'importance à un tel fait, dans mon récit. Mais
il caractérise le sentiment de méfiance qui s'était emparé
de nous qui, pourtant, vivions dans
la Zone Sud.
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