QUELQUES SOUVENIRS DE GUERRE
Par le Grand Rabbin Simon FUKS

INTRODUCTION

Format 13 x 21 cm - 128 pages
Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar.
septembre 2003
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L'historien Israélien Saül Friedländer a donné à son livre autobiographique le titre : Quand vient le souvenir.
En réalité, pour tous ceux d'entre nous qui ont survécu à la Guerre de 1939-1945, n'est-ce pas le pluriel qu'il faudrait employer, et parler : "des souvenirs ", tellement ils sont nombreux à rappeler des événements qui marquèrent à jamais l'Histoire juive, si ce n'est l'Histoire tout court ? Et lorsque ces souvenirs, parfois enfouis au plus profond de nous-mêmes, surgissent tout d'un coup, et réapparaissent à la lisière de notre conscience, ils se présentent de manière désordonnée, ils se bousculent de façon en quelque sorte anarchique, si bien qu'il n'est pas toujours facile de leur donner un ordre chronologique. D'où résulte parfois la difficulté d'évoquer comme il conviendrait ce que furent les années terribles. Mais pourquoi l'idée m'est-elle venue, tout-à-coup, et ceci après un demi siècle, de mettre par écrit mes souvenirs personnels, d'un passé qui constitue un des chapitres les plus tragiques de l'histoire juive ? La raison en est, peut-être, que ces derniers temps, plus qu'auparavant, j'ai éprouvé le besoin de lire des ouvrages sur ce passé, entre autres le livre du professeur André Caspi : Les Juifs pendant l'Occupation (Seuil. 1991) ainsi que la documentation monumentale de Me Serge Klarsfeld : Vichy-Auschwitz (Fayard. Tome 1 : 1983, Tome 2 : 1985), et que, par ailleurs, j'ai également pris connaissance de certaines biographies, telles que celle de Marc Ferro sur Pétain et celle de Kupfermann sur Laval. Je pourrais dire qu'à certains égards ce genre de lecture a fini par devenir ma drogue. Et à plus d'une reprise, il m'est arrive de me demander : " Est-il possible qu'il en ait été ainsi ? De telles horreurs ont-elles vraiment été commises ? Ne s'agit-il pas d'un cauchemar ? " Mais il suffit que je remonte le cours du temps. que je revienne à cinquante ans en arrière, pour que la réponse soit sans équivoque. Car j'ai bien été le témoin d'événements qui n'ont sans doute pas d'équivalent dans l'histoire, j'ai été mêlé, et j'ai parfois participé à des activités auxquelles l'École Rabbinique ne m'avait pas préparé.

Qu'on veuille donc voir, dans les pages qui vont suivre, un témoignage parmi d'autres, de ce qui devint par la force des choses, par suite de la cruauté des hommes et de la dureté des temps, une partie importante de l'occupation d'un rabbin, tout comme celle de ses collègues, à une époque où la vie d'un Juif, tout particulièrement d'un Juif étranger, était devenue "hefker", terme hébreu intraduisible en français, et qu'on peut rendre approximativement par "libre, sans protection, à l'abandon, celui dont l'existence est laissée au bon vouloir d'autrui, livrée à la discrétion, au bon vouloir du pouvoir politique, de façon arbitraire". Témoignage, ai-je dit, parmi d'autres, limité d'ailleurs dans l'espace et le temps.

Mais au moment de mettre par écrit ce que j'ai vécu entre mai 1941 et mai 1943, il me semble qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler également ce qu'ont signifié pour moi. la Drôle de Guerre, la Défaite, et les quelques mois que j'ai passés en captivité, car cette partie de mon récit ne pourra qu'illustrer l'opinion exprimée notamment par Alain Touraine, à savoir " L'atmosphère était déjà empoisonnée avant même la Défaite de 1940."

LA DROLE DE GUERRE

Déclaration de Guerre. Mobilisation.
Le Rabbin Fuks en 1943
Ce fut particulièrement frappant en Alsace, où je vins me fixer quelques années avant le déclenchement des hostilités. Qu'il me suffise de donner un seul exemple d'un état d'esprit combien caractéristique à cet égard. Nous sommes à Wintzenheim (prés de Colmar), dont j'occupais le poste rabbinique depuis avril 1936.

Qui ne se souvient, parmi les survivants, de la tension qui existait dès cette époque, par suite du triomphe du Nazisme en Allemagne, tension qui allait s'amplifiant toujours plus, jusqu'à atteindre un degré insupportable en septembre 1938, quand Hitler s'en prit à la Tchécoslovaquie. Le danger de guerre fut si grand. qu'il y eut une mobilisation partielle. Je me rappelle que, passant avec deux ou trois coreligionnaires devant l'école, le directeur. qui nous vit, nous apostropha avec véhémence, déclarant que c'était les Juifs qui étaient responsables de cette situation. Il est hors de doute, qu'il ne faisait qu'exprimer l'opinion de la majorité des gens.

Comme on le sait, on n'eut droit qu'à un répit d'une année. C'est donc à Wintzenheim, alors que je me préparais à me rendre à Genève où devait se tenir un Congrès Sioniste auquel je devais assister ou même participer, le cas échéant, comme délégué suppléant du parti travailliste religieux Hapoël Hamizrahi. que j'appris par la radio que venait d'être signé le Pacte Germano-Soviétique. C'était, je crois, un mardi. Il n'était plus question pour moi d'aller à Genève. Et le samedi qui suivit je reçus mon ordre de mobilisation. J'étais affecté comme aumônier israélite du 16e Corps d'Armée, à Montpellier. Après quelques jours passés à nous équiper et à nous organiser, ce fut le départ pour Annecy, Challes-les-Eaux, puis nous nous dirigeâmes vers le nord pour prendre enfin nos quartiers, et ceci pour quelques mois, à Saint-Omer (Pas-de-Calais).

En garnison à la frontière franco-belge.
Lorsque je me suis présenté, comme il convenait de le faire, au Médecin-Colonel Disac, commandant le service de santé du corps d'armée, je me suis vite rendu compte que nos relations allaient se réduire au strict minimum. Son adjoint, le Médecin-Capitaine Jauze-Fréydou, lui, proclamait ouvertement son appartenance à L'Action Française, et pour lui la France s'arrêtait à la Loire.

Au delà, au nord, ce n'était plus la France. L'honnêteté m'oblige à dire que cette même attitude de réserve et de froideur se manifesta également, me semble-t-il, à l'égard de l'aumônier protestant, le pasteur Clavier, ancien combattant de 14-18, professeur à la faculté de théologie protestante de Montpellier, et un des très chauds partisans, sinon un des promoteurs du Mouvement oecuménique, qui n'en était, je crois, qu'à ses premiers balbutiements. Bien que mes relations fussent convenables avec la direction du service de santé de mon corps d'armée, elles furent d'une toute autre qualité avec le pasteur. Nous faisions presque bande à part. D'autant plus que nous disposions de la même voiture, du même chauffeur, qui nous servait également d'ordonnance.

Nous circulions presque tous les jours dans le secteur où était déployé le Corps d'Armée, à la recherche de nos ouailles respectives. A Saint-Omer où nous restâmes quelques mois, il me fut possible de prendre contact avec les soldats juifs isolés, mais là ou il était possible, d'en grouper dans une même agglomération. J'organisai de fréquentes réunions. Ce fut notamment le cas à Hondschoote, à Steenvoorde, à Hazebrouck. C'est là, je crois, que je fis la connaissance d'un jeune étudiant en droit, venu d'Alger. qui était secrétaire au bureau de son régiment. Il me montra avec fierté la petite carte de la Palestine qu'il avait accrochée à un des murs du bureau. Il faut avouer qu'il ne manquait pas d'audace. Je lui demandais quel était l'état d'esprit à l'égard des soldats juifs chez leurs camarades. Il me répondit: "Monsieur le Rabbin, vous n'avez pas besoin de vous occuper de ce problème chez nous, car nous sommes en mesure de le régler nous-mêmes." Il va sans dire que lors de ces réunions, de même qu'au cours de mes contacts avec des soldats isolés, je rappelais qu'il ne fallait pas oublier que, malgré les griefs que nous pouvions avoir, nous autres Juifs, à l'égard de l'Allemagne, les soldats allemands, quant à eux, étaient aussi des êtres humains.

J'étais anxieux à la pensée de ce qu'il pourrait advenir à nos soldats s'ils étaient fait prisonniers. C'est pourquoi, l'idée me vint d'écrire à notre aumônier général, le Grand Rabbin Liber pour lui demander s'il n'y avait pas lieu de donner une fausse identité à nos soldats. Idée complètement farfelue, direz-vous. En tous cas, c'est bien ainsi que la considéra le destinataire de ma lettre. Je ne me souviens pas des termes de sa réponse, mais c'est tout juste, s'il ne me prit pas pour un anormal. Or figurez-vous, que lors d'une de nos tournées, un commandant de compagnie me dit, tout heureux : "J'ai chez nous un soldat israélite. Mais par mesure de précaution. je lui ai donné une fausse Identité." Je laisse à celui qui aura la patience de lire ces lignes, d'en tirer lui-même une conclusion. En ce qui me concerne j'aurai l'occasion, à plus d'une reprise, de constater ultérieurement que plus on est élevé dans l'ordre d'une hiérarchie, plus on est éloigné de la réalité concrète. Je dois préciser que cet officier si compréhensif appartenait au cadre de la réserve. Je ne sais pas si un officier d'active aurait eu la même attitude.

Sans doute n'a-t-on pas le droit de généraliser, mais il m'est arrivé de me demander si chez certains hauts gradés, le véritable adversaire n'était pas le Front Populaire plutôt que l'armée allemande. Je crois que c'est le médecin-colonel directeur de notre service de santé qui déclara un jour : "Trouvez-vous normal que je puisse me trouver sur la plage à côté de ma concierge ?" Je ne suis pas sûr de pouvoir certifier avoir dit : " Pour ma part je n'y vois aucun inconvénient". Quoi qu'il en soit, la déclaration dont je vous parle, me semble être caractéristique de l'opinion d'une partie non négligeable de certains cadres de l'armée française.

C'est au cours d'une de mes tournées que je découvris dans une sorte de tranchée, où il piochait péniblement, Henri Sérouya, auteur d'un ouvrage sur la Kabbale. Je parvins à le faire affecter à une occupation qui correspondait mieux à ses possibilités, Et voici que vint compléter notre corps d'armée une nouvelle division, Elle était composée essentiellement d'anciens combattants. Dans chaque compagnie on pouvait compter une bonne dizaine de Juifs d'origine étrangère. Ils avaient, sans doute, été engagés volontaires lors de la Guerre de 14-18, et la plupart étaient décorés. Et c'est dans cette division, très précisément, que se manifesta, ouvertement, l'antisémitisme le plus grossier chez les camarades non juifs de ces soldats. Si bien que je me rendis, presque chaque jour, dans cette division afin de faire le tour des compagnies l'une après l'autre, et exprimer à ceux qui les commandaient, à la fois ma surprise et mon indignation devant un tel état d'esprit.

C'est à cette époque, je crois, que parut dans l'Univers Israélite la publication officielle du Consistoire, un article d'un de mes collègues, l'aumônier militaire du Corps d'Armée qui avait ses quartiers à Grenoble et dans les environs. Il vantait l'état d'esprit, l'atmosphère cordiale qu'il sentait dans son secteur. Il s'agit du Grand Rabbin Hirschler, qui devint plus tard aumônier général des Camps d'Internement sous Vichy, et qui ne revint pas d'Auschwitz où il fut déporté. Bref, c'était en quelque sorte l'Union Sacrée. Profitant d'un passage à Paris, lors d'une permission, je me rendis au bureau du Consistoire pour déclarer à M. Manuel, qui en était le secrétaire général, que mon expérience était en contradiction avec celle de mon collègue. Non que je mette en doute la véracité de ses affirmations, mais elles avaient une valeur limitée, et il ne fallait pas leur donner une portée générale. Ce qui, évidemment, était également le cas pour mon jugement. Hélas, l'avenir allait plutôt donner raison à mon point de vue.

Quel souvenir me vient encore à l'esprit, lorsque je pense à la Drôle de Guerre ? C'est le Séder que j'ai pu organiserin extremis, pour près de cent soldats, avec l'aide d'un lieutenant nommé Schneerson. En principe, une permission avait été accordée à nos soldats à l'occasion de Pessah. Mais par suite d'une alerte, elle fut supprimée au dernier moment. Je pus obtenir la disposition d'une grands salle à la mairie de Hazebrouck, et grâce à l'extrême gentillesse d'une communauté voisine que nous pûmes contacter, et qui organisait un Séder pour les soldats juifs du corps expéditionnaire britannique qui se trouvait dans les parages, nous obtînmes très largement tout ce qu'il fallait pour que nos soldats bénéficient, eux-aussi, d'un Séder très convenable. Et c'est un jeune frère de mon regretté camarade Bernard Schoenberg, grand rabbin de Lyon, qui lui-aussi disparut en déportation, qui récita le Ma Nichtana, les quatre questions rituelles posées au début de la cérémonie.

Puis ce fut, pour l'Etat Major du 16e corps d'armée, y compris la direction du Service de Santé, un nouveau et dernier déplacement pour le Mont Cassel, dans le Nord, et c'est là, que le 10 mai allait nous surprendre.
Au moment de quitter Saint-Omer, comment ne pas adresser une pensée émue à Marius Stam et à son épouse regrettée ? C'était, je crois, la seule famille juive qui habitait cette ville. Avec quelle cordialité ils m'ont reçu ! Que de soirées agréables passées chez eux, avec mon collègue d'un corps d'armée voisin, le grand rabbin de Lille Léon Berman, qui sera déporté, ainsi que son frère, le rabbin de Bruxelles ? Quelle merveilleuse surprise ce fut pour moi de l'entendre, il y a quelques mois, nous téléphoner de Saint-Omer ! Chacun de nous pensait que l'autre était mort. Mais le hasard a voulu qu'il ait à son service une dame de compagnie originaire de Horbourg, qui peut être considéré comme une sorte de banlieue de Colmar. En faisant des rangements au grenier, elle trouva une boîte à chaussures dans laquelle j'avais rangé des articles de journaux et des notes que j'avais prises pour faire des exposés aux soldats. Mon identité était marquée sur cette boîte que j'avais dû confier aux Stam au moment ce mon départ de Saint-Omer. Il s'enquit pour savoir si j'étais toujours en vie. Et c'est ainsi qu'il m'a téléphoné. C'était en 1992. Il a fêté, peu après, son 95ème anniversaire.

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