RABBIN à COLMAR - Quelques souvenirs des années 1945-1986
par le Grand Rabbin Simon FUKS (suite)

RELATIONS AVEC LE MONDE NON-JUIF

Défense et illustration du Judaïsme

Défense et illustration du judaïsme

L'Appel de Stockholm et le M.R.A.P.

Le Biafra

Ponce Pilate de B.C. Miel

La 25ème heure de V. Gheorgiu

Conférences et débats dans les écoles

Dialogue avec de jeunes couples chrétiens

Colloque d'Ostheim

Inauguration de la Yeshiva de Hegenheim

Manifestation contre Michel Debré

Les manuels d'instruction religieuse chrétiens

Sermon de Rosh Hashana 1979

Peut-être n’est-il pas trop tard pour que je dise comment j’ai conçu la tâche, ou si l’on veut, l’activité du rabbin.
Il s’agit, bien entendu, de faire entendre la voix de la Tora, au sein de la Communauté, pourvoir à tous ses besoins religieux, et participer aux activités de ses différentes sociétés. On me dira avec raison que ceci va de soi. Mais, de plus, qu’il le veuille ou non, aux yeux de la population non-juive, c’est lui qui représente le judaïsme, au même titre que le pasteur le fait pour les protestants, et le curé pour les catholiques. Ce qui n’enlève rien au rôle et à l’importance d’un président du Consistoire et de celui de la Communauté. Cette constatation s’impose plus particulièrement en Alsace-Lorraine, où n’existe pas la séparation entre l’Église et l’État. De sorte que la place du grand rabbin, dans les trois départements concordataires, est de premier plan.

Qu’il me suffise de citer, parmi d’autres, un cas bien caractéristique, à l’appui de cette affirmation. Je reçois, un jour, un coup de téléphone de M. SALZMANN, une personne que je connaissais, et qui était alors, directeur de la maison de retraite départementale, sise rue du Stauffen. Il me demanda :
- Puis-je venir vous voir ?
Je lui répondis, bien entendu, par l’affirmative. Il vint donc pour me dire :
- Je viens de consulter la liste des personnalités que nous invitons pour notre fête de Noël. Or j’ai pu constater que vous y êtes inscrit, mais que vous n' êtes jamais venu.
Je lui répondis :
- Vous savez, je vais déjà à deux fêtes de Noël. C’est déjà pas mal. De plus, vous n’êtes pas sans savoir, que pour nous, Juifs, Noël ne compte pas.
Il rétorqua :
- Ce n’est pas une raison. Vous êtes le grand rabbin pour tous.
Ému par cette déclaration, je lui promis d’assister, dorénavant, à sa fête.

Il est certain, d’ailleurs, que dans les années qui suivirent 1945, nous avons bénéficié d’un capital important de sympathie, dû à la fois à la connaissance de la Shoah, à la création de l’État d’Israël, avec ses difficultés et la bravoure de son armée. Ce n’est que depuis que s’est posé le problème des Territoires, après la guerre des 6 jours, en 1967, que l’on a pu constater une dégradation de cet esprit de sympathie. Il n’en reste pas moins que jamais, avant la seconde guerre mondiale, l’intérêt des non-juifs à l’égard du judaïsme, n’avait été aussi grand.

Il fallait donc, plus qu’auparavant, être en mesure de le représenter, de pouvoir parler en son nom, faire entendre sa voix, bref, être présent partout, ne pas se contenter de se cantonner, uniquement dans la sphère de la communauté, et dans le domaine rituel. Ceux-ci peuvent d’ailleurs se présenter sous différents aspects. Et non-négligeables sont ceux qu’on peut avoir avec les autorités civiles et militaires. Enfin il y a des cas où il n’est pas toujours possible de faire la distinction entre la politique et la morale.


L'Appel de Stockholm et le M.R.A.P.

J’ai signé l’Appel de Stockholm, lorsque l’on me l’a demandé. Il me paraissait alors inconcevable de ne pas encourager ceux qui militaient pour la paix, après une guerre comme celle de 39-45. De même lorsque le M.R.A.P., Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme, et pour la Paix, me demanda d’assister à sa journée nationale, en 1951, au Cirque d’Hiver, et d’y prendre la parole, j’ai accepté, comme de parler, plus tard, à l’Hôtel Moderne, près de la Place de la République, contre le réarmement allemand. Dans ces deux cas, ce fut de ma propre initiative.

Quelque temps après mon discours contre le réarmement allemand, il y eut une réception à la préfecture à laquelle je me rendis. Un des invités s’approcha de moi pour me dire :
- Il paraît que vous avez parlé contre le réarmement allemand ?
Je lui répondis :
- Pourquoi ? Vous voudriez que je sois pour ?
J’ignore s’il s’agissait d’une personnalité officielle. Quoi qu’il en soit, le dialogue s’arrêta court. Je fus, dès ce moment, étiqueté comme communiste, ou un rabbin rouge, si bien que, lorsque le grand rabbin KAPLAN, devenu grand rabbin de France, vint, peu après sa nomination, rendre visite à la Communauté de Colmar, accompagné par le vice-président du Consistoire Central, le Docteur BERNHEIM, beau-père d’André NEHER, je m’entendis dire par ce dernier :
- J’étais curieux de voir un rabbin communiste. Sur quoi je rétorquai :
- Je vais vous faire part d’un secret : je suis majeur et vacciné, et je sais ce que j’ai à faire.

Journée nationale du MRAP, 1951
MRAP MRAP
Par ailleurs, des amis de Zurich me firent savoir que j’étais inscrit sur une liste noire. Bien plus, lorsque le grand rabbin JAÏS, en tant qu’aumônier général de l’Armée, fut chargé de refaire une liste d’aumôniers en cas de conflit, il me fit savoir que j’étais le seul rabbin qu’on avait refusé de mettre sur cette liste, alors que j’avais été déjà aumônier militaire pendant la guerre 39-45 et que j’avais même passé quelques mois en captivité, malgré la Convention de Genève !

L’année suivante on me demanda d’assister à un congrès qui devait se tenir à Vienne. Et cette fois, je me préparai à m’y rendre avec l’accord de Gaston PICARD. Mais, au moment même où je préparais mes valises, il fut question de l’Affaire SLANSKY(1), et dès lors, je rompis tout contact avec le M.R.A.P.

Le fait d’être inscrit sur une liste noire ne me fit pas d’effet, de même d’ailleurs que le refus de l’Armée de faire de moi un aumônier militaire ”en cas de besoin”. Mais ce qui, avant tout, me frappa douloureusement, ce fut de constater qu’il ne s’agit pas d’être pour la Paix, mais avec qui on l’est. Je m’étais donc trompé, ou j’avais été trompé. Puisque ce que je croyais un problème d’ordre moral ressortissait, vu sous un certain angle, de la politique.


Le Biafra

On sait les massacres que subirent, à une certaine époque, les Biafrais, qui étaient de religion chrétienne. Il me sembla tout naturel qu’un Juif, à plus forte raison un rabbin, se préoccupât du sort de population quelles que soient leur couleur ou leur religion. En agissant ainsi, n’est-on pas fidèle à l’enseignement le plus authentique du judaïsme ?

Je fis donc partie d’un comité qui se constitua à Colmar en faveur des Biafrais persécutés. Dans ce comité milita, notamment, Jacky DREYFUSS, devenu depuis, adjoint au Maire de Colmar. Il me semble que nous envoyâmes un médecin enquêter sur place, qui fit ensuite une conférence au Cinéma Central. Mais notre action trouva peu d’écho, du moins sur le plan local.


La pièce de théâtre Ponce Pilate de Charles-Bernard Miel

J’apprends par Madame Robert LÉVY, sœur du Grand Rabbin DEUTSCH et épouse de celui qui sera tour à tour, président de la Communauté, puis celui du Consistoire, que le Centre dramatique de l’Est, dont le siège se trouvait alors à Colmar, allait jouer une pièce dont le titre était Ponce-Pilate. Étant abonnée au théâtre, elle me dit craindre qu’il n’y ait dans cette pièce, des passages scabreux pour les Juifs. Je téléphone au théâtre. On me dit : ”Venez avec votre épouse ce soir, il y aura répétition générale, vous pourrez alors vous rendre compte de ce qu’il en est.” Nous assistâmes donc à cette répétition, qui dura fort longtemps, par suite de la reprise de certains passages, par les acteurs. Vers minuit, croyant que la répétition allait vers sa fin, et rassurés par ce que nous avions entendu, nous quittâmes le théâtre. Et dès le lendemain, je me suis empressé de rassurer Madame LÉVY.

Mais lorsque je lui demandai son impression, après qu’elle eut assisté à la représentation, elle me déclara qu’elle ne partageait pas mon opinion. D’ailleurs, à un certain moment, elle entendit des ricanements autour d’elle. Stupéfait, je téléphonai aussitôt au théâtre. Et il s’avéra que nous étions partis, ma femme et moi, de la séance de répétition générale, juste au moment où la pièce allait se terminer, et où se trouvait le passage, tiré d’ailleurs des Évangiles : ”Son sang sur nous et sur nos enfants”. Tenant compte de mon émotion, on me promit de supprimer ce passage, dès la représentation qui devait avoir lieu le soir même à Mulhouse. Et je reçus des lettres, à la fois du Centre dramatique de l’Est, et de l’auteur de la pièce, me confirmant la suppression du passage incriminé.


(1) Rudolf Slansky, secrétaire général du Parti Communiste tchèque, fut arrêté en novembre 1951 et accusé d'être le chef d'une conspiration "anti-Etat" comprenant 14 dirigeants de haut rang, dont onze étaient d'origine juive. Ils avouèrent tous, et le 3 décembre 1952, onze d'entre eux furent pendus et leurs cendres dispersées (N.D.L.R.). Retour au texte



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