Comme un feu brûlant
par le Rabbin Alain WEILL

Extrait d'une allocution prononcée par le Rabbin Alain WEILL de Strasbourg, à l'occasion de la cérémonie de commémoration de la Déportation, le premier jour des Selihoth (23 septembre 2000). Ce discours constitue un commentaire du livre de Saül OREN-HORNFELD : Comme un feu brûlant (Editions l'Harmattan, coll. Mémoires du XXème siècle, mars 2000). Nous présentons à la suite quelques extraits de du livre lui-même.

Nous voilà déjà, 55 ans après la libération des camps à se pencher une fois de plus sur ce passé si horrible, dans lequel chaque famille a été éprouvée par la perte d'un ou plusieurs de ses membres, à nous interroger sur les causes qui sont à l'origine de la barbararie nazie, à lire des livres, des études, des témoignages qui nous apportent un éclairage nouveau, nous font connaître un nouvel aspect de l'horreur au quotidien, une lecture dont on ressort bouleversé et édifié.

Le livre dont je vais vous parler, j'en ai terminé la lecture la veille du 9 Av, à un moment où selon la tradition, on doit essayer de s'imprégner de cette ambiance de deuil si particulière à cette journée qui a vu à deux reprises le Temple de Jérusalem être détruit, et les espoirs du peuple juif, ruinés.

Autoportrait de Saül Oren, figurant sur la couverture de son livre (1999)
Je reviens à mon livre dont j'ai parlé en introduction. Je citerai quelques extraits du chapitre intitulé Quelques réflexions sur la shoah   (pp. 217-222) :

"De notre refus de renoncer à notre identité découlait la haine séculaire d"origine chrétienne contre nous, l'enseignement du mépris, et l'accusation de déicide qui a empoisonné l'Europe durant des siècles. Sur ce fond d"antisémitisme séculaire est venue se greffer la folie hitlérienne, qui a intégré toutes les calomnies du passé en y ajoutant le thème racial."

"Un rabbin a écrit tout un livre sur la médisance et la calomnie (1), pour montrer leur gravité et à quels dégâts elle peuvent aboutir. Le langage du mal, les mots empoisonnés qui tuent la victime avant son exécution, ces discours qui mettaient préalablement à part les Juifs en les dépouillant de tout trait humain, c'était cela qui se déversait contre les Juifs dans les médias à longueur de temps. C'était ce poison qui préparait les coeurs et les esprits des Allemands à éprouver cette haine monstrueuse contre les Juifs, qui les rendait aptes à participer si massivement aux atrocités commises contre eux, ou à ne pas réagir contre elles.
La Shoah montre combien il est dangereux d'alimenter l'antisémitisme, car la haine ne connaît pas de limites, et ses conséquences sont imprévisibles."

Deuxième texte concernant la destruction de Jérusalem, dans le Traité Baba Metsia (30b) : ""Jérusalem n'a été détruite que parce que les personnes se sont comportées les unes vis à vis des autres selon la loi stricte, au lieu d'aller parfois au-delà du cadre de la légalité et d'agir avec bonté, générosité vis-à-vis de son prochain."

La Torah constitue un cadre législatif qui, comme tout code civil et pénal, peut aboutir à des conséquences dramatiques, quand on les applique de façon systématique sans réfléchir de façon aveugle et uniforme. Bien entendu, dans certains cas il faut s'en tenir à la loi, "que la justice traverse cette montagne, et que la loi soit appliquée dans toute sa rigueur" : parfois !

Mais faire de cette attitude un comportement systématique, justifier sa propre conduite en se retranchant derrière la légalité, peut mener à l'erreur, à se conduire comme un parfait "salaud", sous prétexte d'appliquer la Torah ; Maïmonide nous mettait déjà en garde contre cela. Nos Sages ont estimé qu'une des causes du hourban (destruction) de Jérusalem fut une telle attitude : "moi j'applique la halakha, ces sentiments là, connais pas !"

Je reviens au livre pour citer un extrait de ce même chapitre : "l'esprit d'ordre a joué un rôle certain (en Allemagne, dans l"application de la Shoa). L'ordre est souvent assimilé au bien. "Tout est en ordre" signifie tout est comme cela doit être. Du moment que les choses ont été pensées, préparées, planifiées, elles sont acceptées sans esprit critique. On est exposé à avaliser toutes les déviations des dirigeants pour peu qu'elles s'accordent avec l'idée qu'on se fait de l'ordre. Il facilite la discipline et l'obéissance par la hiérarchie qu'il établit. Mais l'ordre poussé à outrance, c'est la rigueur extrême".
"Le régime nazi, en introduisant les mesures antijuives dans la légalité formelle (de la constitution allemande), les a marquées du sceau du permis et même du souhaitable. Un très grand nombre de personnes ont ainsi participé aux crimes."
"Ainsi faut-il savoir que ceux qui l'ont perpétrée étaient des hommes mariés, pères de famille, disciplinés et respectueux de leurs supérieurs, fréquentant l'église ou le temple. Des hommes qui avaient appris les règles de la bienséance et de la morale, qui aimaient les arts, la musique et la philosophie. C'étaient des hommes civilisés qui volaient et tuaient sans pitié, avec hargne et zèle, en utilisant tous les moyens de l'art et de la technique (…). Alors, Comment fut-ce possible ?"

Parce que ces personnes ont trouvé l'excuse de la légalité pour le faire sans hésitation ; je rajouterai : avec bonne conscience !.
Voilà deux conclusions qui me semblent fondamentales dans l'approche d'une réflexion sur la Shoa, tirée du livre de Saül Oren Hornfeld Comme un feu brûlant.
Le crime par la banalisation due au langage de la haine d'une part et à une conscience aseptisée grâce au sentiment d'agir dans la légalité.

Ne commettons pas l'erreur de croire que ce genre de fautes est le propre des seuls nazis. En cette période de réflexion sur soi, passons en revue nos actes avec un esprit critique, sans concession et posons-nous la question du mobile de certaines de nos actions !


(1) : Hafetz Haïm, Shmirath Ha-Lachôn - retour au texte

Extraits du livre de Saül Oren-Hornfeld

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