Communautés
juives d'Alsace
en Zone Sud
La Communauté de Strasbourg-Limoges - Suite et fin

II —- L’ACTION JUIVE

Les circonstances de sa naissance ont imposé à cette Communauté de Limoges une tâche double extraordinairement complexe : d’une part, fonder et entretenir, dans des conditions très difficiles les institutions que nécessite en tous temps la vie d’une communauté, d’autre part, en raison des persécutions, créer des organismes spéciaux destinés à y faire face dans la mesure du possible.

Les institutions cultuelles

Les institutions ordinaires connaissent un essor dont le lecteur averti ne manquera pas d’être surpris. Paradoxalement, les conditions de vie exceptionnelles ont un effet bénéfique sur la masse des Juifs. La guerre, l’occupation, les persécutions, ont provoqué chez beaucoup un retour sur soi, une réflexion profonde qui les ont amenés à accorder aux valeurs religieuses une importance bien plus grande que dans les années de paix et de prospérité. Ainsi, de cette volonté de s’accrocher au Judaïsme actif on retiendra ce fait surprenant : dans une ville étroitement surveillée par la police et la milice de Vichy, sillonnée depuis novembre 1942 par les S.S. et la Gestapo, les mynianim n’ont pratiquement jamais cessé de fonctionner à l’exception de quelques jours qui ont suivi en novembre 1943 l’arrestation du Rabbin Deutsch, et de la période des grandes rafles d’avril-mai 1944. Dans des conditions aussi difficiles et aléatoires, le cours de Guemara, donné par le Rabbin chez lui, a continué jusqu’en juin 1944, alors même que la Gestapo et la Milice avaient fait à plusieurs reprises des descentes dans la maison.

Dès les premiers mois, le très actif Président Henry Bloch, avait compris ce que seraient les besoins de cette Communauté. Il avait loué le local du premier mynian rue Manigne et jeté les fondements des autres institutions absolument indispensables à la collectivité. Ainsi, Limoges vit en novembre 1939 la première boucherie "casher" de son histoire, la boucherie Buchinger ; la commune de Limoges avait bien voulu réserver aux Juifs un emplacement particulier à l’abattoir municipal. La Communauté construisit un mikveh sur la Vienne : l’installation en était très sommaire, elle n’en représentait pas moins une performance pour l’époque et Limoges resta longtemps la seule communauté de réfugiés à disposer de cette institution. Dès 1941, sous l’impulsion du Rabbin, on entreprit sur place la fabrication de matzoth; elle se déroula dans des conditions tragi-comiques qui font sourire aujourd’hui; la perte de nombreux tickets de pain valut alors au Rabbin responsable une condamnation qui lui laissait le choix entre trois semaines de prison ou 25 F d’amende. Mais jamais les Juifs de Limoges ne manquèrent de matzoth. De même, sur le plan spirituel, les Editions N. Grunewald surent assurer, sans relâche, la fourniture de livres de prières et d’étude particulièrement précieux en ce temps de pénurie.

Les institutions communautaires

Les vieillards avaient droit à la sollicitude de la communauté : sous la direction de M. Kraemer, on fonda à leur intention une maison établie au Château de Condat, dans un faubourg de Limoges.

La communauté avait demandé également à la municipalité un quartier spécial réservé aux Juifs au cimetière municipal; elle essuya un refus. Alors, par l’achat d’une concession à chacun de ses membres, elle parvint cependant à former un carré juif au cimetière.

EIF à Limoges en 1941 - en tête à gauche : Max Warschawski


L'éducation et la formation des jeunes

Il va de soi que l’éducation et la formation des jeunes tenaient particulièrement à coeur aux dirigeants : sur ce plan, une étonnante floraison d’institutions répondit aux besoins de l’heure. C’est ainsi que, dès 1942, avec l’aide du Président Léon Meiss, le Rabbin de Limoges fonda le Petit Séminaire Israélite qui tenait à la fois du lycée et de l’école talmudique, réalisant déjà la synthèse que visent les écoles juives de notre temps. Subventionné par le Consistoire central, le P.S.I.L. fut une pépinière de cadres. On pourrait citer nombre de dirigeants juifs actuels qui ont passé sur ses bancs. Les élèves de l’institution, malgré leur vocation intellectuelle, n’étaient pas absents au monde : en 1944, ils se retrouvèrent tous au Maquis, dans l’escadron juif "Marc Haguenau" qui libéra la ville de Castres. Mais le P.S.I.L. ne pouvait grouper parmi les jeunes qu’une minorité d’intellectuels : il fallait songer aussi à la masse. Ce fut l’affaire de l’O.R.T. et de l’O.S.E.

L’O.R.T., sous l’impulsion de M. Melamet, réalisa une oeuvre étonnante. Elle avait décidé de créer, dans le désarroi général qui suivit l’occupation, un îlot de paix dans cette Communauté en voie de développement numérique. Venu à Limoges avec une dose d’optimisme rare à l’époque, M. Melamet fonda une école professionnelle qui compta rapidement de nombreux élèves groupés en deux sections : couture pour les filles, ajustage pour les garçons. La direction de l’école était assurée par le Rabbin Deutsch.

Dans cette compétition pour la sauvegarde de la jeunesse, l’O.S.E., représentée par le Professeur Jacques Bloch, originaire de Pétersbourg, ne resta pas inactive. Elle fonda des institutions de valeur qui furent dotées du privilège rare de la "cacherouth".

Ainsi, l’internat du Cours Jean Pénicaud reçut une quarantaine d’enfants, élèves des lycées, le château de Montintin, dirigé par M. Grunewald, reçut également un internat, où Madame Krakowski dirigeait un pavillon strictement cacher, destiné aux enfants de famille religieuse. Dans les mêmes conditions, l’O.S.E. ouvrit une maison au Couret.

Ces institutions exigeaient beaucoup d’argent en un temps où, précisément, l’argent manquait plus que jamais chez les Juifs persécutés. L’O.S.E. et l’O.R.T. disposaient de leurs propres finances, les institutions d’accueil de réfugiés et d’internés étaient subventionnées par le Joint qui devait user de mille stratagèmes pour faire parvenir ces fonds à ceux qui les utilisaient. Le "Ministre des Finances du Joint", M. Herrmann, dut demander souvent à des particuliers d’avancer des fonds en monnaie française, pour être ensuite remboursés par le Joint en dollars. Ainsi, tant bien que mal, toutes les institutions réussirent à vivre.

l’Action Juive de Guerre et de Résistance

Robert Gamzon
R. Gamzon

Cependant, la situation - il faudrait dire la tragédie juive qui se joua alors - exigeait plus que les institutions ordinaires des communautés. Ainsi, par la force des choses, naquit l’Action Juive de Guerre et de Résistance. Dès 1940, un comité d’accueil, animé notamment par M. Gaston Kahn, se préoccupa de recevoir les réfugiés. Un bureau du Joint distribuait des fonds pour les premières institutions extraordinaires, un bureau de bienfaisance, installé rue Gaignolle, distribuait de l’argent aux pauvres.

La première cantine rituelle gratuite fut installée en 1940 sous l’impulsion de Madame Camille Meyer. Après l’exode de juin, on créa avenue Victor-Hugo et rue d’Aix, des centres d’hébergement installés dans des hangars où fonctionnaient des cuisines subventionnées par le Joint. En raison des persécutions, ces centres connurent un développement imprévu, accueillant jusqu’à 2.000 personnes.

Mais les circonstances imposèrent au Bureau du Joint d’autres tâches encore. Il était dirigé par un Comité où siégeaient aux côtés du Rabbin Deutsch, des membres dirigeants de l’U.G.I.F., tels Messieurs Domb et Spielmann qui appartenaient en même temps à l’Organisation Juive de Combat : il leur appartenait à ce titre d’orienter l’action juive vers la Résistance. A côté du combat armé, la Résistance juive menait une autre lutte : sauver les enfants des mains des Nazis. Ce fut essentiellement la tâche d’un groupe d’aînés des E.I.F. qui prit le nom de "Sixième". On ne saurait citer ici tous les noms de ceux .qui se dévouèrent à cette tâche: on se contentera de citer Edgar Lévy, fabricant de fausses cartes d’identité, Raymond Winter, qui payèrent de leur vie leur dévouement, Ivan Lévy et Colette Lévy, spécialisés dans le sauvetage des enfants, Andrée Salomon et Robert Gamzon, qui firent preuve d’un courage extraordinaire à la tête de l’organisation. Malgré cette action persistante des Juifs, nombreux tombèrent aux mains de la Milice ou de la Gestapo : on connaît assez les noms des camps sinistres de Nexon, de Gurs, d’Agde, de Rivesaltes, de Noé, pour qu’il ne soit pas nécessaire de mettre en relief la dureté de leur destin. A côté d’innombrables dévouements qui demeurent anonymes, le nom de Madame Raoul Lévy reste vivant dans la mémoire de beaucoup d’anciens internés comme celui d’une grande bienfaitrice.


Office Solennel d'actions de grâce pour la libération de Limoges au Théâtre municipal
de la ville en octobre 1944. On peut identifier le ministre-officiant M. Schwarzfuchs (debout),
le rabbin Deutsch (enveloppé du talith). Assis à gauche, deux membres de la commission
administrative, M. Simon Lemmel et M. Lucien Rubin. Derrière ces messieurs se trouve la chorale.
Près de la chorale, assis, à droite du 'hazan, le président de la Communauté : M. Julien Wolff.
A gauche, le monsieur de grande taille : Lucien Scheye. Deux garçons en béret,
de gauche à droite, Guy Deutsch et Ralph Bloch. A leur côté, se tenant les mains, le Dr Willy Frank.
Deuxième rangée: M. Bertrand Joseph (en partie caché par le beret de Guy Deutsch)
et M. Simon Bloch (noeud papillon). (Photographie fournie par Jean-Didier Frank).

L'année 1944

Au début de l’été de 1944, il n’y avait guère d’autre action possible que celle du Maquis. La majorité des Juifs valides et jouissant de leur liberté avaient rejoint ses rangs. Les combats qui précédèrent la libération de Limoges, le 23 août, firent alterner dans les coeurs l’angoisse et l’espoir pour aboutir enfin à la délivrance tant attendue. Un incident tragique, imprévisible, assombrit la joie de la Communauté. Malgré les efforts du Rabbin, un Juif, accusé - pour des raisons dérisoires - de collaboration économique, fut passé par les armes quelques heures après la libération. Le départ des Nazis créait une situation nouvelle : les survivants du déluge voyaient reparaître à l’horizon la perspective d’un retour à une existence humaine qui se traduirait d’abord par un retour à Strasbourg. Après leur départ, la Communauté de Limoges survécut certes et subsiste encore, mais sous une forme et avec une activité bien plus modestes.

Cette brève histoire de la Communauté Strasbourg-Limoges dont nul mieux que l’auteur ne connaît les faiblesses, n’est qu’une esquisse appelant bien des compléments et des rectifications. On l’a tentée néanmoins pour combler une lacune incompréhensible. Elle montre que dans des circonstances exceptionnelles d’abord dures, dramatiques ensuite, la vie juive a pu persister dans son cadre habituel et même dans l’observance de toutes les lois religieuses.

Que l’on cherche l’explication de ce miracle, on verra qu’en dernière analyse tout a dépendu d’un petit nombre d’hommes qui ont donné l’impulsion première, entraîné les autres et payé de leur personne lorsqu’il le fallait. Ainsi, la Communauté, cellule fondamentale de l’existence juive, repose d’abord sur la valeur de l’homme.


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