Souvenirs d'un médecin d'enfants à l'O.S.E.
par le Docteur Gaston Lévy (suite)
Les rafles

Enfants des Homes


Les rafles et déportations en Zone-Nord, notamment à Paris au mois de Juillet 1942, avaient amené un flot toujours croissant de réfugiés au-delà de la ligne de démarcation.Une lettre de la 3ème Direction UGIF-Santé du 5 août 1942 me signala la présence de nombreux enfants de familles réfugiées dans l'Indre, ayant besoin d'aide. Accompagné de M. Jacques Bloch, inspecteur Général des homes je me suis rendu à la Préfecture régionale de Limoges. M. Louis, chargé du Service social des étrangers, accepta l'offre que nous lui faisions, de placer 60 enfants nécessiteux dans nos homes. Pour trier ces enfants, je me rendis le 12 juillet 42, à Châteauroux, chef-lieu du Département de l'Indre. J'eu un entretien avec Melle Schwob, assistante médico-sociale de l'UGIF. Il y avait environ cent familles avec 60 enfants qui avaient besoin d'aide.

D'après les renseignements que j'ai pu avoir à la Préfecture, il y avait 1000 - 1200 nouveaux réfugiés dans le département. Ceux qui avaient encore des moyens logeaient dans les hôtels ou chez des particuliers, souvent dans des granges. Dans mon compte-rendu à l'UGIF, 3ème Direction-0.S.E à Montpellier, j'écrivais, le 14 juillet 42 :
"Melle Schwob et moi, avons visité hier soir les baraques où sont “hébergés” une quarantaine d'hommes et femmes, et une vingtaine d'enfants. Le Secours National, indépendant de la Préfecture, a refusé de donner à manger aux juifs, et le problème de la nourriture devient très grave. Les "restaurants" sont surchargés, et beaucoup de monde n'arrive guère à se nourrir.Pour toutes ces raisons les Services Départementaux avec le Service Social ont décidé d'ouvrir un Centre d'accueil à Douadic, où on avait déjà hébergé l'énorme flot de réfugiés lors de la débâcle de 1940."
Dans la même lettre, je demande l'envoi d'un médecin et de 2 infirmières pour s'occuper de ce Centre qu'on envisage d'ouvrir. J'avertis que le médecin devait avoir une forte personnalité, et être de préférence de nationalité française, puisque le Dr Robini, médecin départemental m'avait refusé le Dr. Fragmann, qui avait demandé un emploi à l'OSE, mais n'était pas français. J'avisais en plus que j'avais adjoint à Melle Schwob surchargée, une infirmière puéricultrice. Je proposais le DR Pierre Samuel O.R.L, un de mes anciens camarades d'études à Strasbourg, évacué à Châteauroux au début de la guerre, comme chef du Service médico-social dans 1'Indre. Enfin j'ajoutais que j'avaisramené quatre enfants abandonnés, que j'avais confié à notre home du Masgelier.On n'a guère eu le temps de s'occuper de ce travail médico-social dans l'Indre : 15 jours plus tard commençaient les Grandes Rafles.

Les rafles en Haute-Vienne, Creuse et Indre

Malgré l'angoissante situation créée par la présence des Nazis en France et leur maléfique influence sur le gouvernement du Maréchal Pétain, la Zone-Sud, dite “libre” permettait, même sous l'étiquette UGIF, de porter une aide relativement efficace aux réfugiés juifs vivants dans le besoin et l'inquiétude . L'évènement dramatique des rafles en Zone libre (août et septembre 1942) devait bouleverser complètement ce qui avait été fait et prévu auparavant pour soulager les misères.

Enfants des Homes


Sous le fallacieux prétexte de vouloir protéger la juiverie autochtone française, le sinistre Président du Conseil, Pierre Laval livra les juifs non français au Moloch nazi. L'évènement des rafles avait d'ailleurs projeté ses ombres en avant. On savait en Zone-Sud qu'à Paris, en juillet, les juifs étrangers avaient été ramassés avec brutalité et rassemblés au Vélodrome d'Hiver, et qu'ils avaient été par la suite dirigés sur les camps d'internement de Drancy, Pithivier, Beaune-la-Rolande et Compiègne pour être déportés vers une destination inconnue. Mais on ne supposait pas encore le diabolique et criminel but , “la solution finale".

Un vent de panique avait saisi les juifs étrangers dans les villes et dans les campagnes. Ne pouvant pas quitter mon poste de Limoges j'envoyai ma femme le 24 août à Montpellier chercher des instructions sur le comportement à avoir en cas de déclenchement d'une action contre nos homes. Or, le 26 août au matin nos maisons d'enfants dans la Creuse furent cernées par la gendarmerie française venant arrêter un certain nombre de grands enfants sous le prétexte de regroupement familial, c'est-à-dire pour les déporter avec leurs familles. Ce même jour du 26, on vint aussi à la Pouponnière chercher cinq ou six enfants en bas âge. C'étaient des enfants du groupe de Rivesaltes provenant de familles allemandes internées là-bas dont il a été dit un mot plus haut, enfants qui avaient été libérés pour être admis dans nos maisons. Ce soir-là on me signala en plus l'arrivée en gare de Limoges de wagons qui portaient en grandes lettres à la craie l'inscription honteuse “Colonie de vacances de Rivesaltes”. L'abjection des gens de Vichy ne connaissait plus de bornes. Je me suis rendu à la gare avec mes infirmières de la Pouponnière pour aider et ravitailler nos protégés.

Notre démarche auprès de la Croix-Rouge Française pour avoir du ravitaillement fut négative : pas de ravitaillement pour des enfants juifs. Ma femme revint la même nuit de sa visite d'information à Montpellier. A peine arrivée là-bas, j'avais en effet téléphoné le mot convenu “Tischa beav” indiquant que les rafles avaient commencé. Elle a repris immédiatement le train, les instructions reçues étant devenues entre temps caduques. Accompagné de ma femme et des infirmières, nous nous sommes rendus sur le quai des désastreuses “Colonies de vacances". Nous y avons rencontré le préfet délégué, chargé de superviser le départ des wagons. Ma femme perdant son sang-froid, dans une fureur noire commença à insulter le préfet : “Les choses tourneront un jour, et vous verrez alors !" C'est le coeur gros, sous la menace d'être expulsés de la gare, que nous nous sommes retirés vers 1 h du matin. Mais auparavant nous avions averti téléphoniquement le secours suisse de la gare de Toulouse de la carence de la Croix-Rouge Française de Limoges, pour les prier de ravitailler les enfants lors de leur passage.

Un certain nombre d'enfants de nos homes du Masgelier et de Chabannes avaient pu se sauver dans les forêts environnantes au moment des arrestations. Il s'agissait de les ramener à Limoges pour les cacher dans des familles chrétiennes. C'est ma femme qui nuitamment, en taxi, a cherché ces enfants dans leur cachette forestière. C'est Melle Germaine Ribière, notre héroïne des temps de détresse, et le pasteur Chaudier de Limoges qui ont procuré des cachettes dans des familles non juives.

Dans les situations les plus tristes il peut toujours y avoir, surtout lorsqu'il s'agit d'enfants, un incident qui vous amuse. Ainsi, nous avions défendu à nos enfants cachés de se manifester de façon quelconque vers le dehors. Ils devaient s'abstenir d'écrire à leurs camarades des homes, à moins que la lettre soit donnée à la Pouponnière qui l'acheminerait vers le destinataire.Or, un jour on nous signala qu'une lettre d'un de nos enfants cachés était arrivée directement au Home de Chabannes et qu'elle portait en plus l'adresse de la cachette. On s'apprêtait déjà à vertement chapitrer le petit indiscipliné, lorsque dans sa candeur il nous déclare qu'il connaissait très bien la postière de Chabannes, une très gentille demoiselle qui certainement n'allait pas le dénoncer.

à la Pouponnière de Limoges


C'est presque dès notre arrivée à Limoges qu'une aide clairvoyante et efficace m'a été apportée par Mademoiselle Germaine Ribière dans toutes mes activités. Née à Limoges dans une famille catholique profondément religieuse, elle était au moment où elle vint m'offrir son aide à la Pouponnière, responsable des JEC (Jeunesse estudiantine chrétienne). On la voyait imprégnée d'un esprit évangélique, d'un amour désintéressé du prochain. Elle souffrait visiblement de la situation qui nous avait été faite, à nous juifs. Avant de venir me voir à la Pouponnière, sa révolte contre la persécution hitléro-vichyssoise avait déjà eu une certaine efficacité. Elle avait séjourné un certain moment auprès des internés de l'abominable “Centre d'hébergement" de Récébedou, et passé au camp de Gurs. Son rapport sur les circonstances atroces dans lesquelles végétaient les internés, était à l'origine de la Lettre pastorale du Cardinal Saliège de Toulouse, du 23.8.1942, stigmatisant sévèrement les persécutions juives.
Germaine Ribière, comme on le verra encore plus loin, a fait énormément dans cette période tragique pour sauver des vies juives. Elle est restée fidèlement à nos côtés dans toutes les actions de sauvetage des enfants en danger, comme elle est restée jusqu'à ce jour une fidèle amie d'Israël. C'est elle qui a ramené les enfants Finaly d'Espagne. Le Yad Vashem lui a décerné le titre de Juste parmi les nations

D'autres journées noires suivirent l'action contre nos homes du 26 août 42. Deux jours plus tard, à l'aube, de grandes rafles ramassèrent dans tous les départements du Centre les juifs non français. Dans les départements dépendant de la Préfecture régionale de Limoges, ces pauvres gens étaient amenés dans les camps de triage de Nexon près de Limoges, et ceux qui habitaient l'Indre dans le camp de Douadic (ce même camp que la Préfecture de Châteauroux avait l'intention quinze jours auparavant d'ouvrir pour héberger les nouveaux réfugiés).
Parmi les gens amenés dans ces camps il y avait du personnel de la Pouponnière, une partie des cadres des homes d'enfants, ainsi que des employés des autres directions de l'UGIF.

Un télégramme du 29 août venant de la 3ème Direction UGIF—O.S.E m'avertit : “Recevons message suivant Direction Générale: avons obtenu garantie permanente pour personnel UGIF et familles - stop - Préfets régionaux ont reçu instructions par téléphone”.

Avec M. le Rabbin Deutsch de Limoges j'étais délégué des différentes Directions de l'UGIF pour chercher à libérer les ayants droit, les adultes âgés de plus de 60 ans, les enfant en dessous de 16 ans, les malades et les anciens engagés volontaires dans l'armée française. La supervision des triages au camp de Nexon incombait au Préfet délégué, le même que ma femme avait insulté deux soirs auparavant sur le quai des “Vacances pour Rivesaltes”. Il était malgré cela plus aimable. Il a même libéré sur ma demande une jeune femme juive autrichienne qui se donnait comme non juive, fille d'un officier de l'armée autrichienne. Le Préfet accepta mon affirmation que jamais l'armée autrichienne n'avait eu d'officiers juifs. J'ai rencontré plus tard cette jeune femme dans un camp de réfugiés en Suisse. Il y avait aussi un petit enfant chétif que Melle Ribière avait sorti clandestinement du camp. Le Préfet délégué a fait un raffut du diable. Il fallait ramener l'enfant au camp, mais il me le confia quand même en fin de compte. Plus significative et humaine par contre fut l'attitude d'un haut fonctionnaire préfectoral, celle du secrétaire général de la Préfecture de l'Indre à Châteauroux.

Création d'un centre clandestin familial dans l'Indre

Après l'arrestation d'enfants en bas âge à la Pouponnière, que j'ai relatée plus haut, je suis allé dans l'Indre (je pense que c'était le 27 juillet), créer un centre clandestin de placements familial d'enfants pour quelques enfants en danger à la Pouponnière. Dans trois villages autour de Villedieu, j'ai trouvé des familles de paysans qui acceptèrent volontiers ces enfants. Avec l'aide de l'institutrice-secrétaire de Mairie d'un des villages, Mme Apart-Prandi, on a munit ces enfants d'une fausse identité pour parer aux bavardages de village qui auraient pu mettre leur sécurité en danger. Mais il restait la possibilité d'une inspection des services de protection des enfants qui pouvait découvrir le pot-aux-roses. Je connaissais, d'une démarche quinze jours auparavant, le fonctionnaire du Service des Étrangers d la Préfecture, mais qui dans ce cas n'était pas compétent. Sur les conseils de Melle Schwob, assistante sociale de l'UGIF à Châteauroux, je suis allé voir M. Dauphin, secrétaire général de la Préfecture. Après avoir écouté mes doléances, M. Dauphin a réuni les responsables de l'Assistance Publique de son administration et leur a dit textuellement : "si “le boche” met jamais nez dans ces cachettes, faites passer ces enfants comme placés vos soins, c'est-à-dire comme enfants de l'Assistance Publique".

Enfants des Homes


La crainte d' une éventuelle inspection des Services de protection de l'enfance s'avéra un peu plus tard comme justifiée, car le 13 octobre 42 une lettre de l'Inspecteur de l'Assistance Publique m'enjoignait de respecter les règlements en vigueur pour les placements d'enfants à la campagne. M. Dauphin me dit plus tard que l'Inspecteur était venu le trouver pour se plaindre de gens inconnus qui plaçaient des enfants à un tarif supérieur à celui de l'Assistance Publique. Mis au courant des faits par M. Dauphin, cet Inspecteur non plus n'a vendu la mèche de mes placements familiaux clandestins qui ont pris un peu plus tard de plus en plus d'importance.

Mais là ne s'arrêta pas le bon vouloir et l'efficacité de M. Edmond Dauphin (3). Quelques jours après ma visite à Châteauroux pour faire part au secrétaire général de la Préfecture de mon centre clandestin de placement familial, c'était les tous premiers jours de Septembre, un coup de téléphone de M. Dauphin me pria sans autre indication d'être le lendemain matin à la station d'Argenton-sur-Creuse. Je devais apporter mes appareils d'auscultation et de tension. En arrivant à Argenton, il m'attendait pour m'amener avec sa voiture officielle de la Préfecture au camp de Douadic. C'est ce camp qui, pareil à Nexon, servait de camp de triage pour les pauvres populations juives étrangères raflées dans les départements de l'Indre et du Cher. M. Dauphin m'avait amené là-bas pour examiner les gens et en libérer autant que possible. Sans qu'il me le dise, j'avait compris qu'il avait délibérément écarté le médecin départemental de ces examens vu son attitude "Maréchal, nous voilà", et surtout anti-juifs étrangers. Je n'ai pas déçu les intentions de M. Dauphin et j'ai passé toute la journée avec stéthoscope et tensiomètre, à rajeunir les adolescents et à vieillir les adultes (souvent leurs papiers d'identité s'y prêtaient) et à trouver des motifs de libération. Je dois d'ailleurs ajouter que le personnel qui m'assistait ne semblait pas dupe de l'opération, et était du côté des internés qui avaient éveillé leur sentiments de pitié et de compassion. Malheureusement il y eut quand même beaucoup de monde partant à la nuit tombante de Douadic sur Nexon.

N'ayant plus eu matériellement le temps d'examiner les anciens engagés volontaires, j'ai fait donner une lettre par la Direction du camp, avertissant la Direction de Nexon du fait. Je n'ai jamais su si cette lettre a servi à quelque chose. Comment M. Dauphin s 'est-il arrangé pour faire signer le protocole des examens? Je l'ignore. Mon nom ne devait et ne pouvait certainement pas y figurer. Je pense qu'on est arrivé à le faire signer soit par le Dr Robini lui-même ou une signature quelconque de médecin. Les gens libérés ont pu quitter Douadic sans autre empêchement. Je pense qu'au lieu de retourner dans l'endroit où on les avait arrêtés, les Services Sociaux de l'UGIF leur ont porté aide pour se cacher.

Les convois des camps de triage de la Zone-Sud étaient en général dirigés directement vers la Zone-Nord, et de là vers l'Est. Quant au camp de Rivesaltes, une information confidentielle avait permis à temps à l'UGIF 3ème Direction-Santé-OSE à Montpellier de savoir qu'on préparait ce camp pour une arrivée de 10 000 personnes à déporter. L'OSE avait eu le temps de renforcer ses équipes médico-sociales dans ce camp. Sous la courageuse et efficace direction de Mme Andrée Salomon, les équipes arrivèrent à sauver la plupart des enfants en dessous de 16 ans. Malheureusement, du groupe d'adolescents au-dessus de 16 ans, seulement six sont revenus de déportation. Les autres ont trouvé une mort lamentable par typhus et dysenterie dans les camps de Graevitz et de Furstengruge.


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