Souvenirs d'un médecin d'enfants à l'O.S.E.
en France occupée et en Suisse
1940-1945
par le Docteur Gaston LÉVY

Le sort en a été jeté ; la débâcle de l'armée française et l'arrivée au pouvoir de ceux qui voyaient en Hitler déjà le vainqueur de l'Angleterre, le futur maître incontesté de toute l'Europe, nous avait jetés, nous juifs, dans un profond désarroi.

On était le 30 juin 1940. Les hasards de la retraite de l'armée française défaite m'avaient amené quelques jours auparavant jusqu'à Biarritz où une dernière affectation du service de santé me plaçait à l'Hôpital Salins de Biarritz Depuis Paris, où, au moment de l'invasion allemande, j'étais en conge de convalescence, après une hépatite, j'avais été mêlé ( en voiture avec ma famille ) au lamentable cortège des populations en fuite J'avais entendu en m'arrêtant à St. Christoly de Blaye à un café, la chevrotante voix du Maréchal Pétain qui demandait aux Allemands, l'armistice “dans l'honneur “ J'avais été deux jours à Bordeaux, où le gouvernement s'était retiré quelques jours auparavant, et pour la première fois j'ai pu m'adresser à un service de santé qui fonctionnait encore et qui me dirigeait sur l'Hôpital des Salins à Biarritz.

Or, ce 30 juin 1940 au matin, le médecin-chef de l'Hôpital des Salins vint me voir me disant : “Demain 10 juillet, une ligne de démarcation divisera la France en deux parties : une au Nord, occupée par les Allemands et une au Sud, sans occupation allemande. Or, je ne veux pas que vous, avec votre nom de Lévy, restiez avec nous en zone occupée. Je vous délivre un ordre de mission pour Pau, où votre sécurité et celle de votre famille seront plus assurées”. Pour la nième fois nous chargions notre voiture et arrivions dans ce charmant chef-lieu du département des Basses-pyrénées, à Pau. Il n'y avait plus guère de place dans cette ville truffée de réfugiés pour nous caser, moi, ma femme, ma fille mes beaux-parents L'armistice signé, la plupart des non-juifs, et malheureusement aussi des juifs, prenaient le chemin du retour vers le Nord. Après quelques jours il devenait possible de trouver une chambre pour nous cinq.

Le 22 Juillet 1940, le centre de démobilisation de Pau me rendait à la vie civile. Nous avions tous besoin d'un peu de repos, surtout ma fille Annette qui avait eu à Pau une varicelle avec des spasmes glottiques, et nous avons décidé d'un séjour à Luz-Saint-Sauveur, dans les Hautes-Pyrénées, qui devait aussi nous permettre de réfléchir aux décisions à prendre pour un avenir qui se dessinait très sombre. Or les voies du destin, les voies de la providence divine, pour les appeler par leur nom, malgré l'impossibilité pour l'homme de pressentir en dehors d'une foi profonde, le comment et le pourquoi de notre destin, eh bien, ces voies étaient déjà, je pense, toutes fixées, Il n'y avait pas longtemps à cogiter sur notre sort.

Une lettre de Béziers me demandant de venir au chevet d'une tante malade, atteinte d'une typhoïde grave. C'est là "mon propre momentum" comme on dirait aujourd'hui, le moment initial, chargé de toute la potentialité des développements ultérieurs de mon aide pour les soins et la sauvegarde des populations juives en danger dans le cadre de mes activités à l'OSE, et plus tard en Suisse.

La tante était soignée par un chirurgien de Béziers habitant une maison du voisinage de chez la malade et, nouveau hasard, ce chirurgien avait été un de mes camarades d'études médicales à Strasbourg. C'est lui qui m'a donné l'idée d'une installation provisoire à Béziers : tous les pédiatres biterrois étaient prisonniers de guerre. Le médecin départemental à Montpellier duquel dépendait la permission d'installation provisoire, était un alsacien de Colmar, et ne demandait pas mieux que d'aider un autre alsacien que j'étais. Ainsi, par le hasard de collègues bienveillants, je pouvais m'établir provisoirement à Béziers.

Établissement provisoire à Béziers

Comme les autres villes de la Zone-Sud de la France, - libre jusqu'au 11 Novembre 1942 , Béziers hébergeait une population importante de réfugiés, de réfugiés juifs surtout . L'invasion allemande avait provoqué l'exode des juifs de Hollande, de Belgique et de tous les coins de la France. Les Alsaciens étaient nombreux parmi les réfugiés biterrois. Avant la guerre, Béziers n'avait guère que 4 ou 5 familles juives. Ils étaient commerçants. Il y avait un grand magasin Lévy, un magasin de chaussures Bénatar, et probablement encore quelques juifs inconnus comme tels. Ils étaient tous assimilés. En leur faveur, je dois dire qu'ils se sont mis de suite à notre disposition. Les fêtes d'automne, Rosh Hashanah, Kipour, approchant, je m'occupais avec mes cousins d'organiser pour l'importante communauté que représentait toute cette juiverie réfugiée, les services religieux des Yamîm Noraïm. Un 'hazan fut engagé, Mr Isaac, l'ancien 'hazan de la Victoire de Paris qui était lui-même réfugié ; une grande salle dans l'Hôtel principal de la Ville a été louée et les services des "jours terrifiants" eurent lieu dans une très grande affluence. On m'avait d'ailleurs nommé président de cette communauté fraîchement fondée.

L'ordonnance du 10 mai 1940

Or la situation exigeait de suite de ma part en tant que orésident, des démarches pour des juifs réfugiés, non français de nationalité. Une ordonnance du 10 mai 1940 avait en effet décidé l'internement de tous les étrangers dans un Centre d'hébergement La pudeur de cette dénomination ne change rien au fait que c'étaient des centres d'internement en bonne et due forme. Les réfugiés non juifs de nationalités hollandaise ou belge après l'armistice, étaient depuis un certain moment déjà remontés vers le Nord, et presque toutes les personnes frappées par l'ordonnance étaient des juifs, belges, hollandais, luxembourgeois, et souvent des Staatenlose, sans nationalité aucune Avec feu Mr Picard, ci-devant député radical des Vosges, lui-même réfugié à Béziers, je suis allé voir le sous-Préfet que Mr Picard connaissait bien. Nous avons obtenu de lui que toutes les personnes relevant de la catégorie internable - je viens de dire qu'ils étaient juifs dans leur totalité - ne devaient se rendre au camp d'internement d'Agde qu'après Kipour, et non comme prévu, déjà avant les fêtes d'automne.

Moi-même j'étais autorisé à aller consulter deux fois par semaine les enfants des familles internées. A Béziers, j'eus très vite une clientèle autochtone à côté d'enfants de familles juives réfugiées de Paris, de Lille, d'Alsace Quant aux enfants biterrois, je dus d'abord m'habituer aux expressions courantes du Midi de la France. Un enfant qu'on disait “fatigué“, et pour lequel on prévoyait une visite le lendemain matin, était généralement un enfant à l'article de la mort. “Autres lieux, autres langages”. Les moeurs d'alimentation des jeunes enfants auxquels on donnait pour les désaltérer, de l'eau sucrée avec un “dé“ de vin rouge, n'allaient pas non plus dans mes habitudes de puériculteur.

Mon entrée à l'OSE

Pouvant garder ma voiture comme médecin établi, je me rendais fréquemment au Camp d'Agde. Dès ma deuxième ou troisième visite dans ce Camp, j'y rencontrais le Dr Joseph Weill, interniste de Strasbourg, ami de longue date et allié de ma famille C'est par lui que j'appris que l'OSE ( Organisation de secours aux enfants, mais en réalité organisation de secours aux populations juives tout court ), s'était repliée en France libre, et avait son siège à Montpellier. L'OSE n'était pas une inconnue pour moi. J'avais fait partie en 1933 du CAR de Paris (Comité d'assistance aux réfugiés), dont j'étais un des médecins. Ce Comité avait a sa tête le regretté Raymond Raoul Lambert - mort en déportation avec sa femme et ses 4 enfants en 1943 - qui était un de nos amis. Par sa recommandation le ”Comité israélite pour les enfants venant d'Allemagne et d'Europe Centrale”, dont l'OSE faisait partie, me chargeait de l'examen d'un groupe de jeunes gens de Berlin qu'on hébergeait au Château de Quincy en Seine-et-oise. J'étais par conséquent, comme d'ailleurs aussi le Dr Joseph Weill, très heureux de pouvoir, dans le cadre de l'OSE me mettre au service des populations juives, m'occuper de leur santé, et aider à leur sauvetage.

Courte esquisse historique concernant l'OSE

Je me dois de donner, ici, un court aperçu de l'Histoire de l'OSE. L'organisation a vu initialement le jour en Russie, à la veille de la première guerre mondiale, et devint par la force des choses une oeuvre de protection pour la santé et l'aide aux populations juives sinistrées par la guerre, l'antisémitisme, les pogromes. Après la première guerre mondiale, des filiales de l'Oeuvre s'ouvrirent en Pologne, en Roumanie, en Lituanie, en Lettonie, partout où les juifs menaient une vie continuellement menacée dans leur existence physique et dans leurs biens.

En 1923, le siège se transportaà Berlin. Les différentes Sociétés OSE se groupèrent à ce moment sous la résidence d'Albert Einstein en "Union des Sociétés OSE". La prise du pouvoir par Hitler nécessita en 1933, le transfert de l'Union à Paris. Très vite l'affluence des réfugiés d'Allemagne, d'Autriche, de Tchécoslovaquie obligea "L'Oeuvre de secours aux Enfants et de Protection de santé des populations juives “ - c'était le nom officiel de l'Union en France - à ouvrir des Homes dans la région parisienne pour héberger le nombre croissant des enfants réfugiés. Successivement elle ouvrit entre 1933 et 1939 quatre Maisons dans la Région parisienne, trois à Montmorency et une à Eaubonne. J'ai parlé plus haut du Château de Quincy (S.&.O) dans laquelle j'ai examiné un groupe d'une quarantaine de jeunes garçons venant de Berlin. C'est en tant que médecin d'un comité d'accueil pour les Enfants venant d'Allemagne et de l'Europe Centrale qu'on m'avait demandé de les examiner. Mais plus tard, au moment de l'évacuation des maisons d'enfants, en mai/juin 1940, l'OSE s'occupa aussi de la mise à l'abri des enfants de Quincy et les hébergea dans ses nouveaux homes, dans le Centre de la France.

Depuis son établissement à Paris en 1933, l'OSE avait gagné une place de première importance dans les organismes de secours. Dans la France libérale de la 3ème République, c'est autant du côté gouvernemental que de la haute bourgeoisie tant chrétienne que juive, du Consistoire central, des différentes organisations juives, que venait un soutien efficace. C'est surtout une collaboration OSE-ORT existant depuis 1935, qui devait plus tard, lorsque le malheur de la défaite fit de tous les juifs des persécutés, se montrer hautement bénéfique Avec une prescience d'évènements graves pour la France, et par conséquent pour les Juifs, la direction de l'OSE ne sentait pas le pays de France en sécurité derrière sa ligne Maginot. Elle prévoyait, dès la déclaration de guerre, l'évacuation des quatre maisons de la Région parisienne vers le Centre de la France. Trois châteaux furent été loués et installés comme “Homes d'Enfants “, dans le département de la Creuse - Le Masgelier, Chabannes et Chaumont - en même temps elle ouvrit une Pouponnière à Limoges dans la Haute-Vienne, et un home de stricte observance à Brout-Vernet, dans l'Allier. Tous ces homes étaient déjà presque complètement occupés par des enfants évacués de familles parisiennes, et l'évacuation des homes originels de la région parisienne ne s'effectua qu'un court moment avant l'entrée des Allemands à Paris. Il fallut tout de suite décongestionner et ouvrir d'autres homes, l'un à Montintin, et l'autre à Mas-Jambost en Haute-Vienne (ce dernier fut plus tard transféré au Couret pour l'hébergement de grandes filles ; c'était une maison de stricte observance). Au moment de la débâcle, la direction centrale de l'Union OSE devait elle-même se scinder en deux parties. L'une restaà Paris, sous la Direction de l'éminent psychiatre le Dr. Eugène Minkowski La deuxième partie quitta Paris en juin 1940 Après un court séjour à Vichy elle gagna Montpellier.

Mes premiers contacts avec cette Direction de la partie-Sud de la France (soi-disant libre jusqu'au 11 novembre 1942 ) se situent au début du mois de septembre 1940.

Les cadres de Direction présents à Montpellier se composaient du vice-président de l'Union OSE , le Dr Brutzkus, du secrétaire général Monsieur Lazare Gurvic, du trésorier général Monsieur Aron Lourié. Monsieur Joseph Millner, Président de la Section française de l'OSE, également présent à Montpellier, fit profiter l'Oeuvre des rapports qu'il avait depuis longtemps et qu'il continuait à avoir avec l'administration française. Faisait aussi partie du Comité Central, Monsieur Jacques Bloch, Inspecteur général des Maisons d'Enfants ; ce dernier avait dès ce moment sa résidence dans la Maison du Masgelier qu'il dirigeait avec Madame Bloch. La comptabilité et la trésorerie de la Direction à Montpellier étaient dans les mains expertes de Melle Berthe Liss et de Mr René Borrel.

Je ne puis, dans ce récit que décrire ce que j'ai vu et fait, dans la Zone-Sud de la France où j'étais présent.
D'abord encore libre d'occupation allemande, les relations avec l'administration de Vichy permettaient une activité assez acceptable au grand jour pour les organisations d'aide (on verra dans ce récit que même dans les Préfectures, des officiels venaient de temps en temps à notre secours). Mais au fur et à mesure de l'aggravation de la situation, et surtout à partir du 11 novembre 1942, date à laquelle toute la France fut occupée, ce travail de l'OSE devint extraordinairement chargé et difficile. Elle devait porter aide à l'ensemble des populations juives sans distinction de nationalité française ou étrangère, à ceux qui vivaient éparpillés ou cachés dans les campagnes, aux internés des camps, aux Enfants dans les homes, ou à ceux en placements clandestins. Puis viendra le “temps de la solution finale “, le temps des “fausses cartes “, de la préparation du “ transfert clandestin “ des enfants en Suisse.

Le courage et le dévouement de tous ceux et celles qui collaborèrent à l'oeuvre de sauvetage des populations juives en danger de déportation et de survie furent admirables. Parmi les collaborateurs directs de l'OSE, on déplore 32 hommes et femmes en partie fusillés, en partie non revenus de déportation. Mais l'OSE travaillait la main dans la main avec d'autres oeuvres de secours, et parmi ces collaborateurs indirects les pertes étaient très lourdes

Le nombre de ces martyrs juifs parmi les sauveteurs, dépasse largement le chiffre de 300. Leur action et leur mort les ont tous sanctifiés.


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