Zadoc KAHN et l'affaire Dreyfus
par le grand rabbin Julien WEILL
Extrait de Zadoc Kahn, Paris, Félix Alcan 1912, ch. 5 pp. 197-215

1. L'affaire Dreyfus

Le grand rabbin Zadoc Kahn, portrait par Nadar, Bibliothèque nationale.
Son costume officiel et ses médailles montent son intégration aux valeurs françaises.
Revenons à l'époque où se rouvre l'affaire Dreyfus. Si tout le monde, en France et hors de France, suivit avec des opinions et des sentiments variés, mais avec une curiosité et une émotion croissantes, les péripéties du long duel engagé entre partisans et, adversaires de la revision du fameux procès, on conçoit ce que fut cette période pour l'homme qui représentait le judaïsme français et qui avait le poignant souci de sa dignité, de son honneur et de sa sécurité. Nul, à coup sûr, ne vécut 1' "Affaire" avec plus d'intensité que Zadoc Kahn, jour par jour, heure par heure, depuis les premières tentatives faites pour intéresser l'opinion à une terrible erreur judiciaire jusqu'à l'aube de la réparation. Hélas! Il ne lui fut pas donné d'assister à l'heureux épilogue, et l'on a pu dire avec raison que ces dernières années d'efforts , de luttes, d'anxieuse attente, malgré le viril espoir qui ne l'abandonna jamais, comptèrent double pour lui comme pour plus d'un vaillant défenseur de la vérité, et hâtèrent l'heure suprême. On ne traverse pas une telle crise, après une carrière si tourmentée déjà, à son âge, dans un tel poste, avec les sentiments profonds de juif et de Français qui furent les siens, sans une grave usure de l'énergie vitale.

Les incidents de l'Affaire sont dans toutes les mémoires, et l'on sait, au reste, où en trouver le récit circonstancié. On ne veut noter ici que le retentissement produit par les événements dans l'âme de celui qui les vit se dérouler si près de lui et indiquer brièvement le rôle qu'il y a tenu.

Zadoc Kahn éprouva une satisfaction émue des généreux efforts osés par des gens de cœur pour faire apparaître une vérité dont ils ne doutaient plus. Sa parole persuasive fut un encouragement pour plus d'un. Il vit fréquemment, dès 1896, Bernard Lazare, le jeune et ardent écrivain qu'il connaissait déjà pour ses études personnelles sur l'antisémitisme et sa polémique avec Drumont. Il fut séduit par cette loyale et intrépide nature. Malgré ce qui pouvait séparer le libre penseur du croyant, une vive sympathie d'admiration réciproque s'établit entre ces deux caractères qui avaient bien des traits communs, en qui frémissait également quelque chose de l'âme des prophètes altérés de justice et confiants dans l'avenir.

On sait comment la première brochure de Bernard Lazare n'eut guère d'autre résultat immédiat que d'aggraver le sort du condamné et donner une consistance nouvelle à l'absurde légende d'un "syndicat" de sans-patrie, constitué pour sauver le traître et livrer la France à l'étranger. Mais d'importantes adhésions vinrent bientôt à la bonne cause. Quoique Zadoc Kahn attendît beaucoup de l'initiative prise par Scheurer-Kestner, puis par Trarieux, Gabriel Monod, et tous ceux qui pensaient voir l'erreur tôt réparée et les rangs de l'armée rouverts à celui qui n'avait jamais démérité d'elle, les résistances qui se produisirent ne le surprirent ni ne le découragèrent. Son optimisme aux pires heures de la lutte, au moment où le mensonge et l'imposture semblèrent triompher le plus insolemment, firent quelquefois l'étonnement de son entourage. Rien de plus naturel cependant : il croyait à la force souveraine de la vérité, et puis, vertu plus rare qui n'appartient qu'aux grandes intelligences, il savait se placer au point de .vue de l'adversaire de bonne foi, le comprendre, l'excuser ou le plaindre. Il réservait son indignation à ceux qui auraient pu dire des paroles efficaces et se taisaient par lâcheté ou altéraient sciemment et cyniquement la vérité.

Quant à lui, du moment où l'opinion publique fut saisie et, la chose jugée valablement mise en question, il ne vit pas de motif sérieux de cacher son sentiment. Il fit même ce qu'il pouvait à l'occasion, sans manquer à la réserve que ses fonctions lui imposaient, pour aider à la manifestation de la vérité. Le sort voulut que l'auteur véritable du bordereau qui fit condamner Dreyfus eût été à plusieurs reprises l'obligé de Zadoc Kahn. Esterhazy avait reçu par son intermédiaire d'importants secours de la baronne de Hirsch, à une époque où il passait pour un caractère chevaleresque, victime d'une malchance persistante et aussi de l'attitude philosémite qu'il s'était donnée lors du duel Crémieu-Foa-Morès. Quand le Malin publia le fac-similé du bordereau le 10 novembre 1896, le fils aîné de Zadoc Kahn, alors principal clerc de l'avoué Cahen, fut frappé, rien qu'au souvenir, de la similitude d'écriture entre ce fac-similé et une lettre d'Esterhazy envoyée à son patron pour solliciter de lui un délai de payement. à propos d'une créance. L'avoué, à qui il en fit la remarque, n'en voulut rien croire. Son père, consulté à son tour, dans la conviction où il était de la loyauté du commandant, repoussa avec beaucoup de vivacité une attribution aussi injurieuse. Il ne songea pas à ce moment à relire les deux ou trois lettres d'Esterhazy que son secrétaire avait conservées.

Quand le forban eût été dénoncé, les défenseurs de Dreyfus cherchèrent à se documenter sur son passé ; Zadoc Kahn ne se fit pas scrupule de verser au dossier de l'accusation une lettre-mémoire qu'il possédait et qui, datée de juillet 1894, pouvait contribuer à faire la lumière sur les agissements du pseudo-gentilhomme. Minime appoint, au surplus, à la masse de témoignages écrits qu'eût pu accumuler contre l'auteur du bordereau une instruction moins circonvenue. Mais bientôt l'échec de ceux qui avaient pensé confondre Esterhazy, l'acquittement de ce dernier accrédita de plus en plus dans la foule égarée l'idée d'un complot anti-français, et Zadoc Kahn, dont le nom avait été prononcé au procès, à cause de la lettre communiquée par lui, fut accusé par la presse antisémite et nationaliste d'être un des agents essentiels du fameux "syndicat", censé remuer des millions pour délivrer un traître trop avéré. Le grand rabbin de France fut même mis en cause à la Chambre à propos de la discussion du budget des cultes, le 21 janvier 1898. Deux députés proposèrent par voie d'amendement une légère réduction du traitement du grand rabbin à titre d'avertissement. Un troisième vint lire à la tribune l'article 21 de l'ordonnance du 23 mai 1844, d'où il résultait que "si les rabbins étaient admis au rang de fonctionnaires officiels d'un culte reconnu par l'État, c'était surtout pour rappeler en toutes circonstances à leurs coreligionnaires l'obéissance aux lois et notamment à celles relatives à la défense de la patrie". Sans incriminer formellement l'attitude de Zadoc Kahn, il demandait au garde des sceaux de faire appel à sa haute autorité sur ses coreligionnaires et de l'inviter, au nom de l'article 21, à leur déconseiller une campagne fâcheuse.

Zadoc Kahn ne s'émut pas d'avoir ainsi été mis sur la sellette. Loin d'avoir manqué aux devoirs de sa charge, et méconnu l'article 21, il estimait, au contraire, avoir agi en honnête homme, en aidant, pour sa faible part, à démasquer le véritable traître. Pourquoi un citoyen, même investi de fonctions officielles, ne pourrait-il donner son libre concours à la réparation d'une erreur judiciaire? Et de quelle désobéissance étaient coupables les braves gens qui cherchaient à voir clair dans une cause obscure et ceux qui, troublés dans leur conscience, approuvaient leurs généreux efforts? Au reste, il n'était pas exact que tous les israélites français eussent d'un commun accord approuvé la campagne qui commençait. Et Zadoc Kahn risqua l'impopularité auprès de plus d'un de ses coreligionnaires en ne restant pas neutre ou même hostile à l'agitation dreyfusiste.

Légende de la caricature :
"Prends garde, Zadoc-Kahn, si tu gonfles sans trève
Ton Jaurès en baudruche, à la fin qu'il n'en crève !"
De même, l'année suivante, pendant l'enquête de la cour de cassation, il fut assez vivement pris à parti lors de l'incident d'un lieutenant juif, qui, à la suite d'une conversation avec lui, se plaignit à ses chefs que le grand rabbin eût voulu exercer une pression sur sa conscience. Zadoc Kahn, croyant savoir que ce jeune homme connaissait des faits utiles à la défense du capitaine, l'avait simplement, dans un entretien amical et privé, exhorté à remplir son devoir. Il a fallu l'atmosphère de ce temps-là pour qu'un acte aussi naturel ait paru répréhensible. Zadoc Kahn s'attira une lettre de blâme du chef du gouvernement, à qui il répondit avec une parfaite dignité, et la défaveur d'un certain nombre de personnes au jugement un peu prompt. Mais la désapprobation de quelques-uns qui n'avaient pas son courage et s'effrayèrent des conséquences d'incidents en eux-mêmes sans importance fut compensée par la sympathie que lui exprimèrent ceux qui surent apprécier son attitude dans ces moments difficiles.

Quoi qu'il en soit, le grand rabbin de France, dont le caractère avait jusque-là été unanimement respecté, dont le patriotisme recevait l'hommage de tous les partis (1), se vit désormais injurié dans certaine presse, menacé, caricaturé, en bonne compagnie d'ailleurs. Ces outrages, qui ne pouvaient l'atteindre, ne l'affectèrent pas. On voulut aussi le faire tomber dans des pièges, comme Bernard Lazare, Mathieu Dreyfus, Joseph Reinach et d'autres. Des gens équivoques vinrent lui proposer leurs services, voulurent lui vendre des documents forgés, lui confier de soi-disant révélations pour utiliser ensuite contre lui d'imprudentes démarches. Il ne donna pas dans ces traquenards. Au surplus, les défenseurs de l'innocent n'avaient pas de peine à agir loyalement. Leur seul but n'était-il pas de corriger une sentence inique qui entachait l'honneur du pays, et leur seul profit personnel, de se délivrer d'une angoisse qui ne leur laissait plus de repos ? La poignée d'abord, puis la phalange des hommes aux yeux dessillés qui se groupèrent pour mener le bon combat, firent le sacrifice de leur intérêt égoïste et de leur tranquillité pour aider à desceller la pierre du douloureux sépulcre. Qu'il ait fallu de l'argent, non certes pour acheter des consciences, et corrompre des plumes, mais pour répandre par le moyen de la presse, par une campagne de réunions, de conférences, d'écrits documentés, la vérité dégagée peu à peu des sophismes et des mensonges, qu'il en ait fallu surtout pour venir en aide aux malheureux, juifs ou non, à qui leur attitude dans l' "Affaire" enleva leur gagne-pain, cela tombe sous le sens ; que Zadoc Kahn, en particulier, dans la longue crise de 1898-1899, ait sollicité et obtenu, par d'actives démarches, de la confiance affectueuse de ses coreligionnaires fortunés les concours nécessaires pour une œuvre urgente de défense en France et surtout en Algérie, rien de plus légitime et de plus louable. Il fallut bien, en effet, réagir contre une croisade qui menaçait l'honneur, la sécurité, les intérêts de milliers de familles.

Dans le mois qui suivit la lettre de Zola "J'accuse", beaucoup de villes de France virent se produire de tumultueuses manifestations. Les rues retentirent de cris de "mort aux juifs" ; des magasins, des synagogues furent assaillis par des bandes d'émeutiers. Ces attentats, il est vrai, n'eurent pas de lendemain ; mais le boycottage et la persécution plus ou moins sournoise se continuèrent systématiquement, et l'on ne pouvait guère attendre de protection efficace d'un gouvernement hostile à la révision qui pensait qu'ayant semé le vent, les juifs devaient s'attendre à récolter la tempête.

2. Les troubles d'Algérie

Elle sévit surtout en Algérie. Là, le terrain était préparé de longue date. Des raisons locales, économiques, ethnographiques, avaient déterminé un vif courant d'antisémitisme depuis qu'en 1870 le décret Crémieux avait octroyé l'émancipation aux juifs. A différentes reprises, des rixes s'étaient produites çà et là, à Alger notamment en 1883 (quant à l'insurrection arabe de 1871, elle n'avait rien à faire avec le décret Crémieux). Des juifs avaient été molestés, des boutiques saccagées. Le procès Dreyfus en 1894 fut le prétexte de plus sérieuses bagarres à Constantine, à Tlemcen.

Mais la grande crise commença en 1897 avec l'incident du professeur de Droit Emmanuel Lévy, qui dut quitter sa chaire après des manifestations d'étudiants ayant comme meneur le futur maire d'Alger, Max Régis, alors âgé de vingt ans. L'incident de ce professeur, mal défendu en haut lieu contre une bande de tapageurs qu'on laissa trop aisément triompher, était un inquiétant symptôme de l'état des esprits. De pires événements devenaient probables. Le 16 mai et les jours suivants se produisaient des troubles graves dans la province d'Oran. Un banal fait divers survenu à Mostaganem en fut l'occasion. Un juif, d'ailleurs de vile condition, ayant joué du couteau à la suite de provocations concertées, ce fut le signal d'une série d'actes de vandalisme et de terrorisme dans toute la région : sacs de synagogues, pillages, outrages et voies de fait, avec la connivence de quelques-uns de ceux qui eussent dû réprimer ces excès, ainsi qu'une enquête impartiale le démontra. Le préfet fut obligé de demander au gouverneur des hommes énergiques pour y mettre fin. Les juifs ayant été, sur la foi de rapports mensongers, représentés comme les provocateurs, les journaux locaux et beaucoup de journaux français firent un récit partial des événements et l'on excusa, si l'on n'approuva pas, les attentats commis sur les juifs.

Rompant, dans ces graves circonstances, avec ses habitudes, Zadoc Kahn choisit la grande presse pour faire appel à la générosité de ses coreligionnaires en faveur des juifs algériens : dans la lettre qu'il écrivit aux principaux organes libéraux, il se plaignit qu'il se fût trouvé "des journaux français et chrétiens pour applaudir à ces excès et en conseiller d'autres, oubliant hélas! que les attentats contre les personnes ne sont pas moins odieux en Algérie qu'en Arménie". Il sollicitait discrètement, sous le bénéfice de cette allusion à des faits récents, l'obole de tout homme de cœur "qui, disait-il, voudrait, en témoignant sa sympathie à d'innocentes victimes, protester contre des actes de sauvagerie que répudient l'humanité et le patriotisme". Cet appel produisit son effet immédiat, et d'autres encore que des israélites s'émurent des faits attristants qu'il dénonça.

Dans le même temps, il faisait des démarches auprès du ministre de l'Intérieur Barthou pour obtenir une action énergique qui ramenât le calme et le respect des personnes et des biens dans les régions en effervescence. Le ministre promit que des ordres sévères seraient donnés aux autorités locales. Mais Zadoc Kahn appréhendait fort le renouvellement des violences. Il fit alors recevoir une délégation de la communauté d'Oran par le président du Conseil. Elle obtint un excellent accueil. Et la pacification eût été possible, sans les événements qui troublèrent la métropole.

La reprise de l'affaire Dreyfus, l'agitation provoquée par le procès Zola, allaient, en effet, surexciter les passions jusqu'au paroxysme. Elles se déchaînèrent avec une violence sans précédent à Alger, en mai 1898, à l'occasion du meurtre de l'ouvrier Cayrol, meurtre attribué sans preuves à un juif. Le jour de l'enterrement, la foule fanatisée se rua sur les maisons et boutiques juives. La troupe débordée laissa faire. Les ravages furent immenses. Les juifs durent se cloîtrer de longs jours dans leurs maisons. Une ère de persécution systématique commença. Agressions, pillages, campagnes acharnées pour exclure les israélites de tous les emplois, de tous les métiers, de toutes les professions, tel est le programme que les terroristes antijuifs appliquèrent quelque temps avec succès, faute d'une répression initiale suffisante. Le travail et le commerce général furent arrêtés. Les administrations juives locales ne pouvant remédier que faiblement à une situation aussi critique, Zadoc Kahn fit une collecte privée.

Mais il fallait une action plus générale. Il hésita quelque temps, vu l'époque si troublée qu'on traversait, à renouveler l'appel de l'année précédente, de crainte d'aggraver les choses. Mais devant les haineuses campagnes de presse et l'audace triomphante de l'antijudaïsme, il résolut de s'adresser une fois de plus à l'esprit de solidarité des israélites de la métropole pour parer aux souffrances immédiates et créer des moyens d'existence honorables aux familles d'ouvriers et d'employés privés de leur gagne-pain, Son éloquent appel du 25 mai lui amena de précieux concours. Mais l'état de crise allait durer de longs mois. Les électeurs de mai 1898 firent entrer à la Chambre tout un groupe de députés antijuifs qui se constituèrent en parti, plus bruyant d'ailleurs que redoutable. Les principaux, Drumont, Marchal, Morinaud, Firmin Faure étaient les élus de l'Algérie, dont ils avaient habilement exploité l'effervescence. Mais le succès même leur sera fatal. Au grand jour parlementaire, l'inconsistance et l'odieux de leurs thèses haineuses, qu'ils ne surent même pas défendre, devaient apparaître avec évidence.

Pendant ce temps, les municipalités algériennes sont conquises par l'antijudaïsme, qui en impose quelque temps au gouvernement général. Lépine avait dû quitter l'Algérie. Laferrière, qui lui succéda, dut composer avec les violents. Max Régis devient maire d'Alger le 12 novembre. Le plus complet arbitraire règne. A la fin de l'année, en décembre, la mesure étant comble; Zadoc Kahn, avec ses collègues du Consistoire central, demande audience au président du Conseil et lui expose les inquiétudes que leur cause la situation faite aux israélites en Algérie et surtout à Alger. Le ministre promet formellement de garantir l'ordre et la liberté de conscience, le respect des personnes et des biens.

A la suite de ces démarches, la situation commença de s'améliorer. En effet, Régis fut suspendu, puis démissionna. L'indignité des campagnes anti-juives fut dénoncée bientôt avec éclat au Parlement, notamment par le député Rouanet. Son argumentation, les écrits documentés de publicistes de talent édifièrent le public sur la valeur réelle et les visées de l'antijudaïsme et sur le péril qu'il faisait courir à la République et à la patrie. Zadoc Kahn, heureux de voir des hommes de cœur travailler à rétablir la vérité travestie et à démasquer les aigrefins, put donner, quant à lui, toute son attention à ce qui se tenta pour le relèvement du judaïsme algérien, l'éducation religieuse et morale des enfants, la création et le développement d'œuvres d'apprentissage, de petites industries pouvant faire vivre les éléments laborieux d'une population ruinée par la tourmente.

3. Révision du procès Dreyfus

Cependant les épisodes de l' "Affaire" s'étaient déroulés, et d'abord à la confusion apparente des partisans de la révision. Mais ceux-ci, groupés et ligués autour du drapeau des "Droits de l'homme" pour sauvegarder l'égalité des Français devant la loi, avaient continué, en dépit de tout, à dénoncer l'illégale sentence de 1894 ; ils ne s'étaient pas même rendus après le discours censé décisif du ministre Cavaignac, le 7 juillet 1898. Tant d'obstination parut quasi-criminelle à ses yeux, comme attentatoire à la sûreté de l'État. On sait qu'il fut question un moment de sévir contre les notoires révisionnistes de la politique et du journalisme. D'aucuns ont affirmé que le nom de Zadoc Kahn figurait dans la liste des proscrits éventuels. Ces menaces ne restèrent pas longtemps suspendues sur leur tête. On en sentit à temps le ridicule, sinon l'odieux.

Quelques semaines après, le suicide du colonel Henry entr'ouvrait enfin la porte à la révision. Malgré de longues résistances, elle est décidée et la Cour de cassation est saisie le 26 septembre. Heure de soulagement profond pour tous les cœurs impatients. En dépit des déceptions prochaines, des lenteurs de la procédure, de la loi de dessaisissement, un chemin immense est franchi. Peu importent les derniers assauts du mensonge et ses derniers mais fragiles succès. Même le verdict de Rennes, si déconcertant au premier abord, ne rebutera pas longtemps les défenseurs de la vérité. La réparation n'est qu'ajournée. Comme tant d'autres, Zadoc Kahn avait souhaité ardemment qu'elle fût procurée vite et d'une manière toute pacifique. Ce bruit énorme fait autour d'un juif blessait son goût de modération et de discrétion. En revanche, il avait le sentiment que la cause dominait l'homme et que la trop retentissante affaire pouvait être un utile ferment pour le progrès général des idées de justice et de tolérance. Ces luttes opiniâtres stimulent les âmes généreuses de ce temps vers plus d'équité et de lumière. Partisan lui-même de toutes les améliorations sociales, il adhère à toutes les initiatives nobles et élevées, quoique souvent chimériques encore, qui se proposent de lutter contre les préjugés, l'ignorance et l'obscurantisme, et il applaudit aux courageuses campagnes menées dans les revues, dans les conférences, dans les universités populaires.

Une même foi unit quelque temps, avant les divisions inévitables, les combattants réunis autour d'un nom devenu symbolique. Cette foi, c'est la foi républicaine, réveillée, ravivée chez tous ceux qui ont senti, à la faveur des événements récents, que les principes même de la France moderne étaient remis en question. Aux manifestations de républicanisme éclairé les israélites de France et leur chef ne pouvaient qu'être sympathiques. C'était la France de la Révolution qui avait émancipé Israël autrefois : la France républicaine d'aujourd'hui ne faisait que suivre une généreuse tradition en prenant fait et cause pour la victime de passions réactionnaires. Pour Zadoc Kahn, les principes essentiels des doctrines d'Israël n'étaient pas sans affinité avec les aspirations de la pensée moderne. Il ne pouvait donc que se réjouir de voir beaucoup de ses coreligionnaires lutter aux côtés des défenseurs du patrimoine scientifique et démocratique du pays.

Cependant la médaille avait son revers. Si le sentiment de la dignité juive avait grandi dans la bataille et le danger, exception faite de quelques ridicules apostasies, le judaïsme comme forme religieuse semblait perdre beaucoup de terrain. Adeptes convaincus de la pensée laïque et "affranchie", beaucoup de jeunes gens, par peur d'être taxés de cléricalisme, n'entendent plus conserver de la foi antique que son esprit de justice sociale, de lumière et de progrès, et rompent délibérément avec les rites et les usages du passé. Le mouvement, certes, n'est pas nouveau, il date du début même de l'émancipation, il s'accélère seulement à l'aube du XXe siècle dans des proportions singulières.

Zadoc Kahn, avec ses collègues, est le témoin alarmé de cette évolution rapide. Estimant cependant que l'idée laïque n'exclut pas l'attachement filial au culte transmis et qu'au surplus l'absence d'un élément religieux est un appauvrissement de l'âme et même un danger pour la moralité, il cherche avec anxiété les moyens de rendre au judaïsme quelque lustre et quelque ascendant, en ôtant à ceux qui le dédaignent et le désertent le prétexte de l'insouciance de ses propres représentants.

Le premier tome de la Bible du rabbinat français paraît en 1899, sous sa surveillance : il espère par cette publication "familiariser davantage ses coreligionnaires avec les écrits vénérés, qui, tout en constituant le fondement impérissable de la religion juive, sont devenus la nourriture morale des âmes pieuses, la source toujours jaillissante de hautes leçons et de consolations efficaces pour tout cœur qui sent et tout esprit qui pense, croit et espère." (Avant-propos, p. 7.)

4. Conférences du dimanche

Mais pour avoir vraiment prise sur les âmes il faudrait un enseignement régulier et sérieux du judaïsme, que le temple ne dispense plus qu'à de trop rares intervalles. C'est ainsi qu'il revient à l'idée qu'il avait mise à l'étude trois ans auparavant et qu'un groupe de coreligionnaires le pressaient instamment de réaliser : créer, à défaut d'un service religieux du dimanche, trop combattu, des conférences instructives pour la jeunesse, afin de la rattacher à sa foi par "une connaissance plus sérieuse et plus méthodique de ses enseignements". Avec l'agrément de son collègue, le grand rabbin de Paris, il institue des conférences du dimanche matin à la salle consistoriale de la rue de la Victoire, au mois de janvier 1899. Confié d'abord à un seul rabbin, M. Israël Lévi, que sa science et son talent d'exposition désignaient particulièrement, cet enseignement fut donné les hivers suivants par plusieurs rabbins de Paris et de province.

Zadoc Kahn paya largement de sa personne : il fit, de 1900 à 1903, de substantielles et charmantes causeries, où il passa en revue les doctrines, les idées morales, l'histoire et la littérature ancienne d'Israël. Il prit même sur lui de les encadrer de lectures bibliques et de prières en français, pour faire plaisir à quelques auditeurs et surtout quelques auditrices qui désiraient mieux qu'une conférence instructive, à savoir un véritable office religieux rehaussé de chants liturgiques. Dans leur pensée, la concession faite par le grand rabbin de France était un acheminement vers cet office qui existait depuis longtemps déjà dans quelques grandes communautés d'Allemagne et surtout des États-Unis. Zadoc Kahn ne laissait pas de sympathiser avec ces fidèles un peu hardis, malgré les critiques que son attitude bienveillante pouvait lui attirer. Il y avait à cette sympathie plus d'une raison. Zadoc Kahn voulait être comme il le dit un jour, le grand rabbin de tous, de la gauche comme de la droite, et donner satisfaction à toutes les aspirations sincères. "Si l'on me reproche mon indulgence, s'écriait-il en chaire le 3 octobre 1900, dans son sermon de Kippour, je répondrai que de tout temps des tendances diverses se sont manifestées... Je me rappelle la flétrissure infligée par les prophètes aux pasteurs indifférents qui voient le mal et ne cherchent pas à le guérir. Ceux qui sont strictement attachés à la tradition sont groupés. Ceux qui éprouvent d'autres besoins méritent considération : ce sont des forces qu'il ne faut pas perdre, des bonnes volontés à utiliser."

Il songeait aussi, avec une inquiétude qui se trahit souvent dans ses discours, à l'avenir de son culte en France. Il avait rêvé, nous l'avons noté, que le judaïsme comptât vraiment dans la vie morale et sociale de la nation, autrement que par la situation brillante de beaucoup de juifs distingués par leurs fonctions, leurs talents ou leur fortune. Lui-même avait mis tout son zèle au service de cette noble ambition. Maintenant que des causes multiples semblaient y faire échec, il estimait de son devoir de ne négliger aucune occasion propre à faire mieux connaître et apprécier le judaïsme au dehors et parmi ses propres adhérents. Quiconque cherchait de bonne foi à réagir contre la crise de désaffection qui le menaçait était en communion de sentiment, sinon toujours de méthode, avec lui.

C'est ainsi qu'il crut bien faire en ajoutant aux conférences déjà créées cet élément liturgique qu'on vient d'indiquer. Mais l'innovation, si modeste qu'elle fût, prêtait à la critique des adversaires du service dominical sans donner à ces réunions la solennité et l'éclat souhaités par ses partisans. Aussi, malgré le talent et la bonne volonté des conférenciers, le succès de la tentative ne fut pas de très longue durée. Le petit groupement qui le patronnait prit le nom d' "Union libérale" et se proposa de créer, soit en l'un des temples consistoriaux, soit dans un oratoire privé, un vrai office avec chants et prédication, au jour qui était à leurs yeux simplement le plus propice, en se défendant de vouloir transférer au dimanche le caractère sacré du samedi. Ils n'épargnèrent point les démarches pour obtenir l'assentiment du Consistoire de Paris, puis du Consistoire central. Ils se heurtèrent à l'opposition non seulement des traditionnalistes stricts, mais de tous ceux qui blâmaient des innovations arbitraires et un esprit d'imitation des confessions voisines plus propre à affaiblir qu'à consolider la foi juive.

Zadoc Kahn, encore qu'il rendît hommage au zèle sincère des novateurs et ne partageât pas, à l'égard de leurs ambitions, toutes les appréhensions de ses collègues, ne pouvait aller au-delà de ce qu'il leur avait déjà consenti. Sans les désavouer, il ne leur accorda pas d'appui officiel dont ils pussent se prévaloir pour demander à l'administration supérieure l'autorisation d'ouvrir leur petite chapelle avancée. D'ailleurs, l'époque où l'on se trouvait n'était guère favorable à l'inauguration d'un rite nouveau. Seule, la séparation des Églises et de l'État permettra, quelques années plus tard, à l'Union libérale d'instaurer son néo-judaïsme, en se passant, après l'avoir sollicité en vain, de l'agrément du Consistoire.

Note :
1. Déroulède lui envoya un jour ses Chants du Soldat avec une dédicace élogieuse, après l'audition d'un discours de Zadoc Kahn en faveur du "Souvenir français".    Retour au texte


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