Aaron WORMS
Rabbin de Metz,
sa famille, origines inédites à Metz et à Worms
(1640-1722)
Pascal FAUSTINI

1. Le rabbin et le banquier

Le grand rabbin R. Abraham Broda quitta son siège de Metz en 1712 pour celui de Francfort à la suite d’un litige avec Jacob Schwab et plusieurs autres membres de la communauté messine qui, ne reconnaissant plus l’autorité du rabbin en matière de justice, en avaient appelé au procureur du roi et au Parlement de Metz.

La vacance du rabbinat dura jusqu’en 1716, date de la nomination du R. Jacob Reicher. L’intérim fut assuré par les deux assesseurs, R. Aaron Worms et R. Benjamin Wolff, dont aucun ne réussit à se faire élire, étant depuis trop longtemps à Metz ; en effet, l’usage voulait qu’on donnât la préférence à quelqu’un de l’extérieur pour assurer une meilleure indépendance du rabbin élu (1).

Le Memorbuch de Metz (2) consacre toutefois une longue notice nécrologique à R. Aaron Worms, dont le décès survint le 12 Ab 5482 (26 juillet 1722) ; on y rappelle que

"le rabbin Isaac Aaron, fils du pieux rabbin Joseph Yehiel Worms, enseigna la Loi dans diverses communautés et provinces pendant plus de cinquante ans (…), il officia (…), fut un fidèle syndic (…) et laissa une certaine somme pour la Terre Sainte ; ses fils firent un don à la charité pour lui" (notice n° 839).
Un aperçu plus complet de la carrière d’Aaron nous est fourni dans les Mémoriaux Alsaciens (3) : "originaire de Metz", il fut nommé rabbin de la Haute et de la Basse-Alsace par lettres patentes du 21 mai 1681, avec résidence à Neuf-Brisach. Aaron occupa ce siège jusqu’en 1684 puis fut rabbin à Mannheim avant de revenir à Metz.

Dans les actes notariés messins, nous avons trouvé une quittance du 4 février 1689 (4) ; Aaron est alors désigné comme rabbin résidant à Mannheim. Par contre, une obligation du 16 mai 1692 (5) atteste de sa présence à Metz comme "marchand banquier en cette ville" ; ceci rectifie l’affirmation de Löwenstein (6) selon qui Aaron fut rabbin à Mannheim de 1685 à 1693, date de l’incendie de cette ville. Löwenstein ajoute qu’Aaron fut rabbin à Trêves avant son départ pour Neuf-Brisach en 1681.

Les affaires d’Aaron ne semblent guère florissantes : c’est ce que laisse à penser une protestation conjointe avec son gendre Josué Levouf du 19 juillet 1719 (7) contre Moïse Schwab ; ce dernier veut les expulser de la maison qu’ils occupent et dont ils n’ont pas payé le loyer depuis deux ans… Et si le Memorbuch de Metz mentionne qu’Aaron laissa une somme pour les pauvres de la Terre Sainte, nous n’avons pas trouvé trace de la succession de l’intéressé chez les notaires messins. En revanche, l’acte du 18 mai 1723 (8) selon lequel Josué Levouf et Marie Worms renoncent à la succession de leur père et beau-père nous permet de conclure qu’Aaron avait plus de dettes que d’acquêts. Impression confirmée par une sentence exécutoire du 8 mai 1728 (9), venant à l’appui d’une sentence du 17 mars 1722, contre Isaïe Worms, fils d’Aaron, tenu par huissier de payer 13682 Livres à Mayeur Halphen.

Signatures de Aaron WORMS le 4 mars 1721 (AD Moselle, 3E 3710)

2. La descendance immédiate d’Aaron

Nous ignorons le nom de l’épouse d’Aaron Worms, ou des épouses successives dans la mesure où vingt à vingt-cinq ans séparent le premier et le dernier né des enfants. Sur le recensement des Juifs de Metz en 1698 (10), nous lisons : "Aaron Vorms, sa femme, deux enfants" (n° 258), les fils aînés Moïse et Abraham étant recensés avec leur épouse et deux enfants chacun (respectivement n° 259 et n° 13).

Nous connaissons à Aaron la postérité indiquée ci-dessous, que nous avons limitée à deux générations ; le lecteur retrouvera nombre de ces prénoms dans l’ascendance d’Aaron, développée dans les paragraphes suivants (11).

3. Les parents d’Aaron : Joseph Yehiel WORMS et Marie JOSEM

Aaron naît à Metz en 1640 ou 1641 ; son père Joseph vient d’y épouser une jeune veuve, Marie JOSEM. Un acte notarié de 1648 nous donne les éléments de cette situation familiale ; nous donnons ici la transcription du début de l’acte (14) :

"Par devant nous aman et citoyen de Metz soussigné, présents les témoins bas nommés, furent présents et comparurent en personne Lazar Halfen juif et Marie Biausem femme de Joseph Wormes aussi juif résidant au dit Metz, la dite Marie ci devant veuve de Salomon Reze aussi juif, licenciée et autorisée du dit Joseph son mari à l’effet des présentes, au nom et comme tuteur et tutrice des enfants mineurs de défunt David Reze vivant aussi juif résidant au dit Metz, constitués et établis pour la procédure (…)"
Signatures de Marie Josem (à gauche) et Joseph Worms en 1648

Nous trouvons confirmation dans le Memorbuch de Metz du décès de Salomon Rèze à la notice n° 132 : "Acher Seligman, fils de Yekoutiel David Lévi, (…) ses filles (…)", décédé vers 1639 (15). Une transaction effectuée en 1643 par "David Rèze au nom et comme tuteur d’une fille mineure de Salomon Rèze son frère", suivie d’une autre effectuée par "Marie veuve de Salomon Rèze, à présent femme de Joseph Vorms, stipulant et acceptant aux droits d’Esther sa fille du premier lit", nous confirment toutes ces filiations et le fait que Salomon Rèze n’ait pas de fils (16). Le recensement des Juifs de Metz en 1637 mentionne bien "Salomon Ressé, sa femme, trois enfants", voisin de "Jacob Beausem, sa femme", ce dernier étant le beau-père de Salomon. Le nom Beausem est l’une des nombreuses graphies sous lesquelles on trouve transcrit le nom Josem ou Jotem ; Jacob Josem est le neveu (par sa mère) du grand rabbin Salomon Zey (17).

Tournons-nous maintenant vers le père d’Aaron. Comme il n’est pas recensé en 1637, nous supposons qu’il s’établit à Metz à l’époque de son mariage avec Marie, vers 1639. Nous trouvons encore trace de sa présence le 5 décembre 1651 (18) : il signe de sa main la quittance d’une obligation. Le couple a probablement quitté la ville quelques années plus tard.

Le Memorbuch de Metz mentionne le décès de Joseph Worms à la date du 24 septembre 1680 :

"le président du tribunal rabbinique et directeur de l’école talmudique de Bingen, le grand rabbin Yossel Joseph Israël, fils du pieux rabbin et syndic Abraham Aberle de Worms (…) ; il fut un excellent juge ici à Metz (…) par la suite il occupa les rabbinats de Trêves et de Bingen (…)" (notice n° 368).
Löwenstein croit lire dans le Memorbuch de Bingen la date du 9 septembre 1684 – c’est-à-dire Nouvel An 5445 et non 5441 – ; nous répondons que dans le manuscrit du Memorbuch de Metz la notice nécrologique de Joseph est placée avec d’autres dans le courant de l’année 1680 et non parmi celles de l’année 1684, qui sont inscrites sept à dix pages plus loin. D’autre part, l’original du Memorbuch de Bingen ayant été perdu, il est impossible d’y effectuer une vérification (19).

4. Sur les traces d’Abraham Aberle à Worms…

Nous savons qu’Abraham Aberle est un personnage éminent de la communauté juive de Worms : rabbin, syndic.

Etant probablement né dans les années 1590, nous devrions trouver mention de lui dans les années 1620/1650 ; des trois ou quatre Abraham qui habitent Worms à l’époque des recensements de 1619 et 1642, un seul est régulièrement cité dans le Grüne Buch (20) : R. Abraham Aberle Landau. Voici les principales mentions qui documentent ce personnage :

La date de 1666 est confirmée par le relevé des épitaphes du vieux cimetière de Worms, effectué par Julius Goldschmidt en 1901 (22) ; parmi les huit tombes de l’année 1666, ce chercheur indique celle du "R. Abraham fils du R. Moshe" (n° 1072) ; le même relevé signale la tombe n° 1073 comme étant celle du "R. David Elija, fils du R. Abraham" (année 1685).
La date est également confirmée par le Memorbuch de Worms qui constitue l’autre source majeure d’information pour cette époque. L’original de ce manuscrit a été lui aussi perdu ou détruit, mais fort heureusement nous disposons de sa transcription imprimée et publiée (intégralement en hébreu) dans la revue Kobez-al-Yad en 1887 par le Dr Abraham Berliner. Les notices des défunts y sont plus courtes que dans le Memorbuch de Metz et bien souvent la date n’est pas indiquée ; nous avons néanmoins la chance d’y voir figurer en page 28 (lignes 8 à 11) celle consacrée au rabbin Aberle (23) :

notice que nous pourrions traduire ainsi : "le gaon, le parnass, l’ancien et rassasié d’années, (…) notre illustre maître l’éminent rabbin R. Abraham Aberlé, fils de l’illustre rabbin R. Moshe de mémoire bénie, car la Torah fut son occupation, il fut humble, pieux et accomplit de bonnes actions, et laissa 24 florins (décédé avec un bon renom le 6e jour (vendredi) TOUV (bien) [du mois d']Eloul 426 du petit comput )" (24).

Quelques lignes plus bas dans le même document, nous trouvons la notice nécrologique de son épouse Sara (nous ne l’avons pas retrouvée dans le Grüne Buch), notice qui ne laisse aucun doute sur la filiation de celle-ci :

que nous traduisons : "l’ancienne rabbine dame Sherlen fille de l’illustre rabbin Aaron Blien (ou Ballin) de mémoire bénie, veuve de notre illustre maître le rabbin Aberlé, le souvenir du saint homme soit bénédiction, (etc)".

La veuve d’Aberle Landau est encore recensée le 27 février 1667 avec son fils Elie dans la maison à l’enseigne zum hinteren Hasen ; elle meurt sans doute peu après. Le décès de ce fils – désigné comme David Eliyahu, et qui fut aussi parnass (président) de la communauté –, est rapporté par le Memorbuch de Worms à la date du 3 novembre 1685 ; un autre fils, le R. Moïse, est décédé le 11 septembre 1684.
Nous pouvons résumer notre propos par le schéma généalogique suivant :

R. Moïse LANDAU   R. Aaron BALLIN
 
R. Abraham Aberle LANDAU
N vers 1590 - D 13 ou 17/09/1666
rabbin, dayyan, parnass à Worms
  Sara BALLIN
N vers 1595,
D peu après 1667

Joseph LANDAU
N vers 1615 - D 24/09/1680
= R. Yehiel Yosef
dayyan, rabbin à Metz, Trêves et Bingen
x Marie JOSEM

Aaron "WORMS"
(1640/1641-1722)

Elie LANDAU
N 1615/1620 - D 03/11/1685
= R. David Eliyahu
parnass à Worms

Moïse LANDAU
N vers … ? - D 11/09/1684
= R. Shlomo Moshe
dayyan à Worms

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