La vie privée du Grand Rabbin David Sintzheim à Paris
d'après des documents de découverte récente.
par Robert Weyl
Conférence présentée à la Société des Etudes Juives le 15 décembre 1980 à Paris.

Préambule

Au cours de ses recherches, tant aux Archives Départementales du Bas-Rhin, qu'aux Archives Municipales de la Ville de Strasbourg, mon père Robert Weyl za"l découvrit une cinquantaine de documents inédits intéressant le grand rabbin David Sintzheim et éclairant le premier grand rabbin de France d'un jour nouveau.
Le 15 décembre 1980, il en fit la Communication à la Société des Etudes Juives à Paris. Un résumé en a été publié dans la Revue des Etudes Juives tome CXXXIX. janvier-septembre 1980. Fascicule 1-3.
C'est parmi les nombreuses archives que mon père a laissées, que j'ai retrouvé le dossier concernant la conférence qu'il avait présentée à l'époque.
Il m'a fallu un certain temps pour reprendre les pages dactylographiées, entrecoupées de nombreuses notes manuscrites parsemant les textes. J'ai donc essayé d'en faire un article le plus complet possible en y ajoutant ses références et ses commentaires.

Robert Weyl avait choisi le titre : La vie privée du Grand Rabbin David Sintzheim à Paris d'après des documents de découverte récente, mais il aurait tout aussi bien pu l'appeler Un grand rabbin David Sintzheim inconnu. L'homme privé, sa famille, sa demeure, ses meubles et ses livres.

Robert Weyl est décédé le 23 juillet 1997. Je souhaiterais que cette publication soit faite à sa mémoire.

Martine Weyl          

David Sintzheim. Gravure. Prudhon,
dessin : Damame.
Coll. Mireille et G.R. Warschawski
D. Sintzheim
Au cours d'un travail plus vaste sur les Juifs à Strasbourg sous la Révolution et l'Empire, j'ai trouvé de nombreux documents inédits concernant le grand rabbin David Sintzheim qui méritent d'être connus.
Ce que l'on sait actuellement sur lui se trouve résumé dans une notice biographique de la Jewish Encyclopedy sous la signature de Moshé Catane. Elle nous apprend que :Joseph David ben Isaac Sintzheim est né à Trèves en 1745, mort à Paris en 1812, qu'il avait épousé la sœur de Cerf Berr, qu'il fut le rosh yeshiva de la petite yeshiva fondée par son beau-frère en 1786 à Bischheim, yeshiva transférée en 1792 à Strasbourg. Durant la Terreur, Sintzheim fut contraint de prendre la fuite et de se cacher. Toujours selon l'Encyclopédie, Sintzheim revint à Strasbourg où il exerça les fonctions de rabbin, en commun avec son "neveu" Abraham Auerbach. En 1806, on l'envoya siéger à l'Assemblée des Notables à Paris. Son érudition et sa sagacité impressionnèrent ses collègues qui acceptèrent son autorité pour tous les problèmes de halakha. En conséquence, Sintzheim fut chargé de répondre aux douze questions posées par l'Empereur pour voir si les lois juives permettaient à ceux-ci de vivre sur un pied d'égalité avec leurs concitoyens des autres cultes.
Sintzheim réussit à convaincre l'Empereur que les Juifs sauraient accepter l'autorité de l'Etat et remplir toutes les obligations incombant à un citoyen français, sans pour autant abandonner l'essentiel de leur foi et de leurs traditions. Les sermons prononcés en judeo-allemand par Sintzheim en l'honneur de l'Empereur montraient à l'évidence sa loyauté.
En conséquence, Sintzheim fut nommé président du Grand Sanhédrin de 1807, puis grand rabbin président du Consistoire central des Juifs de France en 1808. Il fut aussi président du Consistoire du Bas-Rhin, bien que remplacé dans ces fonctions par le rabbin Jacob Meyer.

Une note annexe nous donne quelques détails sur son œuvre imprimée. Le Yad David publié à Offenbach en 1799, commentaire sur les Traités Berakhoth et Mo'ed, destiné à compléter le Kenesseth haGedola de 'Hayyim Benveniste, et le Yad Aharon de Aaron Alfandari. Sintzheim déclare s'être inspiré pour son commentaire de plus de 300 ouvrages. Yad David donne aussi quelques détails autobiographiques, ainsi que des commentaires de son "neveu" Abraham Auerbach. La notice s'achève par quelques exemples de responsa.
Nous ajouterons que depuis quelques années seulement l'œuvre manuscrite de David Sintzheim sort de l'oubli. En 1974 Min'hath Ani parut pour la première fois à Jérusalem, avec une préface en français du grand rabbin Abraham Deutsch, et des commentaires du rabbin Yafe-Schlesinger en deux tomes, suivis de sept autres, qui sont la suite du Yad David.

Ainsi, si le rôle joué par David Sintzheim à l'Assemblée des Notables et au Grand Sanhédrin nous est bien connu, son œuvre écrite nous est encore imparfaitement connue, puisqu'il nous manque les Teshuvoth, les réponses aux interrogations qui lui furent adressées, et qui constituent d'importants documents pour l'histoire de l'époque. Mais l'homme privé, nous ne le connaissons pour ainsi dire pas, et le peu de choses que l'on croyait savoir est, comme nous allons le voir, entaché d'erreurs.

La date de naissance de David Sintzheim

Ma première surprise fut de constater que la date de naissance de David Sintzheim sur laquelle tout le monde semble d'accord, 1745, et qu'un biographe allemand, Wininger, (1) donne avec une plus grande précision, le 16 novembre 1745, est, apparemment fausse, et de beaucoup. Les documents trouvés lui donnaient environ 15 ans de plus.
Il est quand même important de savoir si la Sanhédrin de 1807 fut présidé par un homme, dans la force de l'âge, de 62 ans, ou un vieillard de 79 ans, et si Sintzheim est mort à 67 ou à 84 ans.

Les deux premiers de ces documents se trouvent dans les registres de la population de la ville de Strasbourg. En règle générale, toute personne venant de l'extérieur de la ville pour s'établir à Strasbourg, toute personne quittant la ville, ou même changeant de domicile à l'intérieur de la ville, était tenue, sous menace de sanctions, d'en faire la déclaration à la police. Ces dispositions existaient encore il y a une douzaine d'années. Ceci nous vaut une photographie de la population de la ville, quartier par quartier, rue par rue, maison par maison, les enfants et les domestiques n'échappant pas à l'inscription. Or d'après une inscription que nous pouvons dater de 1797, David Sintzheim avait alors 66 ans (donc né en 1732) (2). Dans le second registre, que l'on peut dater de 1799, i1 serait né en 1733 (3). Le troisième document est la Liste des Rabbins du Département du Bas-Rhin en 1808 (A.D.B.Rh. VII M 190) David Sintzheim y est dit âgé de 72 ans (par conséquent il serait né en 1736) (4).
L'âge des autres rabbins figurant sur la liste a été vérifié et correspond bien à ce que nous savons d'eux.

Enfin, quatrième et dernier document, l'acte de décès (5).
Selon le registre des Actes de Décès du 7ème arrondissement de la ville de Paris, le grand rabbin Sintzheim serait décédé le 9 novembre 1812 à 10 heures du soir à son domicile, rue Chapon n°1, âgé de 84 ans. I1 serait donc né en 1728.
La déclaration fut faite par Elie Lion, bedeau de la synagogue, et Lazare Philippe, instituteur. On peut admettre que ces hommes connaissaient bien le grand rabbin, et qu'ils n'auraient pas pris un homme de 67 ou 68 ans, âge que lui donnent les auteurs des notices biographiques, pour un vieillard de 84 ans.

Je voudrais aussi citer une oraison funèbre prononcée par le rabbin Jehuda Karlburg, rabbin de Krefeld, au moment du décès du rabbin David Sintzheim. Ce texte se trouve à la Bibliothèque nationale et universitaire de Jérusalem et le grand rabbin Abraham Deutsch en cite un extrait dans la préface qu'il a écrite pour Min'hath Ani, une œuvre de David Sintzheim, imprimée pour la première fois à Jérusalem en 1974. Voici le passage : "Malheur à nous qui avons perdu notre éclat, notre lumière, la couronne est tombée de notre tête en l'illustre personne du rabbi David Sintzheim, que sa mémoire soit une source de bénédictions. Et si l'on m'oppose le fait que le défunt nous a quittés, rassasié de jours, je dirai que la mort des érudits de la Torah n'est pas comme la mort d'autres vieillards. Rabbi David Sintzheim, en dépit de son âge et de sa faiblesse physique était un prince de la Torah et un conducteur de son peuple, qui a agi selon ses sages directives. Ne dit-on pas que le roi David était âgé, c'est à dire que malgré son âge, i1 est demeuré roi." Est-ce là l'oraison funèbre pour un homme de 68 ans ?

Il existe encore un autre point de divergence. Ses biographes font naître le grand rabbin à Trèves, alors que l'acte de décès le fait naître à Edighoven (Bas-Rhin), tandis que les registres de police de Strasbourg indiquent Albersweiller comme lieu de naissance. Il existe bien dans les limites du département du Bas-Rhin, un Edenkoben, phonétiquement très proche de Edinghoven, à 12 kilomètres de Landau, alors que Albersweiller est situé à 8 km de Landau. David Sintzheim avait encore un frère plus jeune que lui, demeuré célibataire, et qui selon l'état civil de Strasbourg serait né à Landau en 1750, décédé à Strasbourg le 6 décembre 1821. (Registres du Dénombrement de 1784, Hayyim Sintzheim, célibataire, habitant Landau).

Imprécision au sujet de sa famille

L'imprécision demeure lorsque nous voulons savoir quelque chose sur sa famille. Son grand-père était Abraham Sintzheim ha-Lévy de Vienne, Autriche, dont une fille, Nanette, avait épousé Salomon, fils du Préposé général Moyse Blien le 29 octobre 1749 ( not. Laquiante. A.D.B.Rh. 6 E 41 reg. 998 ). Son père fut le rabbin Isaac Sintzheim, rabbin à Trèves avant d'être nommé rabbin des terres de la Noblesse Immédiate de Basse Alsace avec siège à Niedernai. Nous connaissons trois de ses enfants, David Joseph, le futur "grand rabbin de France", Abraham, dont nous venons de parler, et une fille, Gudele, qui épousa le rabbin Abiezri Selig Auerbach (Brody, Pologne 1726- Bouxwiller 1767) rabbin du comté de Hanau-Lichtenberg.

Le rabbin David Sintzheim épousa Esther, la sœur de Cerf Berr de Medelsheim. ( - Bischheim 1793) (6). Le couple eut un seul enfant, une fille, Güttel née à Geislautern vers 1767 (registre de Police de Strasbourg), décédée à Neuwied le 2 mai 1806 (état-civil de Neuwied). Lorsqu'elle fut en âge de se marier, Güttel, fille de David Sintzheim et d'Esther Berr, épousa son cousin le rabbin Abraham Auerbach, (Bouxwiller 1765- Bonn 1845), fils du rabbin Abiezri Selig Auerbach , beau-frère de David Sintzheim. Abraham Auerbach était donc à la fois le neveu et le gendre de David Sintzheim.

Nous insistons à dessin sur ces données généalogiques, pratiquement ignorées jusqu'à ce jour. David Sintzheim parlait plus volontiers de son neveu, qui prit une part importante à la première édition du Yad David de Sintzheim (Offenbach 1799), mais si nous prenons en mains le testament de David Sintzheim, fait par devant notaire lors de son dernier voyage à Strasbourg, le 30 septembre 1811, nous lisons : "En troisième lieu, je donne et lègue en toute propriété au sieur Abraham Auerbach, mon gendre, faisant les fonctions de grand rabbin à Bonn, département de Rhin et Moselle, généralement tous les manuscrits que je délaisserai au jour de mon trépas, soit que moi ou d'autres en soient les auteurs."

 Encore une fois, si nous insistons sur ces données nouvelles, c'est que les auteurs anglais (Siegfried Moritz Auerbach : The Auerbach Family, London 1957) et allemands (Klaus H. Schulte : Bonner Juden und ihre Nachkommen bis um 1930) (7), ignorent tout de la première épouse d'Abraham Auerbach, Güttel Sintzheim, pour ne s'intéresser qu'à la seconde femme qu'il épousa après la mort de Güttel en 1806 : Rebecca Oppenheim de Neuwied.

Le rabbin Abraham Auerbach et sa jeune femme Güttel, fille de David Sintzheim, étaient installés à Bischheim, où le rabbin exerçait, et il leur naquit une fille, Debora, le 15 septembre 1783.
Puis il y eut la Révolution. Abraham Auerbach quitta Bischheim avec sa famille pour s'installer à Strasbourg, au 14 de la rue Ste Elisabeth, dans un immeuble ayant jadis appartenu à Cerf Berr de Medelsheim, mais qui était devenu, à la suite d'un arrangement entre les héritiers, propriété de David Sintzheim (Notariat Laquiante Strasbourg VI, vol 28). Le couple eut encore d'autres enfants : Rehle en 1791, Berr en 1794 et Esther en 1796. Mais en 1813, au moment de la liquidation de la succession de David Sintzheim, on ne parlera plus que de deux enfants Debora et Berr. Le rabbin Abraham Auerbach, qui ne se disait plus rabbin, avait ouvert au 14 de la Rue Elisabeth une manufacture de tabac, destinée, selon ses propres déclarations, "à former la jeunesse juive selon l'esprit des décrets, aux travaux de l'art". I1 était associé à Seligmann Alexandre, un gendre de Cerf Berr, qui lui fabriquait des draps.
Le rabbin David Sintzheim, qui ne se disait plus rabbin, mais "homme de lettres", "instructeur", "homme savant" ou même "négociant", et qui avait perdu sa femme née Esther Berr le 29 avril 1793, vivait avec le jeune ménage.
On peut supposer que la manufacture de tabacs et celle de draps n'étaient rien d'autres que la yeshiva de Bischheim transférée à Strasbourg, et plus ou moins bien camouflée.

La Révolution devint de plus en plus intolérante, et voilà Abraham Auerbach et Seligmann Alexandre arrêtés en 1793, et emprisonnés au Grand Séminaire servant alors de prison (8). D'autres rabbins y étaient détenus, comme Simon Moyse Horchheim et Benjamin Hemmendinger. Le 20 juillet 1794, Gütel Sintzheim, épouse d'Abraham Auerbach est citée à comparaître devant le tribunal de Police de Strasbourg, pour avoir porté un vêtement qui désigne l'attachement à une secte religieuse et fanatique. Mais le 20 août 1794, Abraham Auerbach sort de prison et tout le monde se retrouve au 14 de la rue Ste Elisabeth. On ignore par quel tour de force David Sintzheim réussit à éviter l'arrestation sans figurer sur les listes des émigrés.

Au 14 de la rue Elisabeth à Strasbourg se trouvent réunis le rabbin Abraham Auerbach, sa femme Güttel Sintzheim, leurs enfants et le grand-père David Sintzheim. Nous sommes le 29 mai 1799, et la jeune Debora, âgée de moins de 16 ans (9), épouse le jeune Lippmann Moyse, qui se fera un nom dans la littérature sous le nom de Büschenthal (10). Le jeune Lippmann Moyse, né le 12 mai 1782 à Bischheim (selon le Mohelbuch), le 20 mai 1782 selon l'acte de mariage, était le fils de Moyse Isaac que le baron Boecklin von Boecklinsau avait jadis nommé préposé seigneurial de Bischheim, ce qui fut à l'origine d'un conflit entre les familles Lehmann et Cerf Berr, conflit longuement exposé par le rabbin Ginsburger dans la R.E.J. en 1910, et aussi dans sa monographie sur Bischheim.

Or Lippmann Moyse était le neveu de Reb Lehmann. Le conflit, pour grave qu'il fut, ne dura pas, puisque le mariage de Lippmann Moyse et de Debora Auerbach, la petite fille de David Sintzheim et d'Esther Berr, devait sceller la réconciliation des deux clans.
Joseph Lehmann, le fils de Reb Lehmann fut témoin au mariage civil (11). Le jeune couple habita aussi au 14 de la rue Ste Elisabeth.

La Révolution vivait ses derniers jours. Il est difficile de parler d'une communauté juive organisée à Strasbourg. Les familles se réunissaient par affinité au domicile de l'une ou de l'autre des personnalités les plus marquantes pour y tenir les offices religieux. Les Auerbach tenaient synagogue au 14 de la rue Elisabeth, Moyse Isaac, au 87 rue du Vieux Marché aux Vins. Puis vint le Consulat.
Plusieurs attentats contre la vie du Premier Consul échouèrent, en particulier celui de la rue Saint-Nicaise. Est-ce le rabbin David Sintzheim qui chargea le mari de sa petite fille, le jeune Lippmann Moyse d'écrire un Psaume à Bonaparte, quand J.... l'eut sauvé des assassins ?  Ecrit en hébreu, le psaume fut traduit en allemand et en français par un jeune poète, ami de l'auteur, Geoffroy-Jacques Schaller de Pfaffenhoffen, le 12 Pluviose de l'an 9 (1er février 1803) (12). La plaquette de dix pages fut imprimée par Levrault à Strasbourg. D'autres plaquettes devaient suivre, comme celle-ci Ein Psalm der Judengemeine Strassburg für das Glück der fränkischen Waffen im Kriege gegen England (Un psaume de la communauté juive de Strasbourg pour le succès de l'armée française en guerre contre l'Angleterre) "aus dem hebräischen von Lippmann Moses" œuvre que l'on peut dater de 1803, et qui semble indiquer un commencement d'organisation d'une communauté (13).

Les véritables débuts de la communauté de Strasbourg sont marqués par une lettre des "chefs de la communauté du culte judaïque" Daniel Lévy, Lippmann Lehmann et Israël Rehns, datée du 29 messidor an 13 (18 juillet 1805) lettre adressée au Préfet du Bas-Rhin, commençant ainsi : "Si jusqu'ici aucun de nous, chefs de la communauté du culte judaïque en cette ville n'a eu l'honneur de vous offrir nos respectueux hommages et de nous recommander à votre protection paternelle, daignez en attribuer la cause au désordre qui a règné dans notre organisation religieuse, pour l'élection des chefs et fonctionnaires que nous sommes, après beaucoup d'efforts, parvenus à règler." ( A.D.B.Rh. M 198 manuscrit non retrouvé, reproduit intégralement par M.Ginsburger, Souvenir et Science, 1933.)
Le rabbin David Sintzheim était à ce moment rabbin de Strasbourg, comme le prouve un imprimé, le sermon prononcé par lui dans la grande synagogue de Strasbourg, le 2 brumaire an 14 (24 octobre 1805) pour célébrer les glorieuses victoires de Sa Magesté l'Empereur des Français, Roi d'Italie. ( B.N.U.Strasbourg M 101499)

C'est vers cette époque que la famille Auerbach quitta Strasbourg. Le rabbin Abraham Auerbach avait été nommé d'abord à Neuwied, où il eut la douleur de perdre sa femme, Güttel, ou selon les allemands Gidla Sintzheim (14), le 2 mai 1806, puis à Bonn, département de Rhin et Moselle, où il fut nommé grand rabbin (Stadt und Landrabbiner).
La famille Lippmann Moyse qui entretemps s'était agrandie, les avait suivis. Dina était née le 17 avril 1801, Esther, le 17 juillet 1802, Joseph, le 1er Mars 1804, tous à Strasbourg, enfin Güttel, née à Neuwied, le 28 juillet 1806.

Le rabbin Abraham Auerbach ne tarda, d'ailleurs pas à se remarier avec Rebekka Oppenheim de Neuwied, dont il eut plusieurs enfants les plus connus étant le rabbin Benjamin Hirsch Auerbach (Neuwied 1818 - Halberstat 1872) et le grand rabbin Aaron Auerbach (Neuwied 1810 - Bonn 1866). Les biographes allemands semblent tout ignorer de son premier mariage avec la fille de David Sintzheim.

En 1805, Lippmann Moyse écrivit un chant hébraïque en l'honneur du grand-père David Sintzheim et à l'occasion de son anniversaire, et il le fit imprimer à Roedelheim.
Puis la mésentente sépara le couple. Debora, emmenant ses quatre enfants, retourne à Strasbourg. Le 3 novembre 1808, elle se rendit l'état civil de Strasbourg, pour se conformer au décret impérial du 20 juillet 1808, (acte 1221 et suiv.) (15) contraignant les Juifs à adopter des noms de famille et des prénoms fixes, et déclara que "Auerbach Debora, épouse de Lippmann Moyse dit Büschenthal, homme de lettres, absent, domicilié en cette ville rue Elisabeth n°14 conserve le nom de Auerbach pour nom de famille et de Debora pour prénom". Quant aux enfants, elle leur donne le nom de Büschenthal comme nom de famille, Esther et Joseph conservent leur prénom, mais Dina devient Caroline, et Güttel se nommera Rosalie.
Les époux vivent séparés. Debora entama une procédure de divorce; le 24 octobre 1812 le tribunal d'instance de Bonn prononça par défaut le divorce entre Debora Auerbach, 29 ans, épouse légitime de Lippmann Moyse, 30 ans, homme de lettres, tous deux domiciliés à Bonn. Signification faite, sans opposition, le divorce est devenu effectif et prononcé par l'officier d'état civil de Strasbourg, le 18 mars 1813 (16).

Le poète Lippmann Moyse Büschenthal continua à mener une existence errante et difficile. I1 vécut à Bonn, Neuwied, à Elberfeld, à Vienne, à Breslau et enfin à Berlin où il mourut le 27 décembre 1818 comme Oberrabbiner selon des indications probablement erronées de Auguste Stoeber, bien plus vraisemblablement, selon d'autres sources, comme Privatlehrer und Synagogenprediger ( précepteur et prédicateur de synagogues ). Il n'avait que 36 ans.
I1 laissa une œuvre littéraire toute empreinte de mélancolie, mais parfaite dans son écriture. Parmi ses œuvres : Gedichte (Frankfurt am Main 1807, réédition augmentée Köln 1813) ; Skizze über deutsche Orthographie und Prosadie (Elberfeld 1811) ; Der Siegelring des Salomon, drame en cinq actes (Berlin 1820) ; Erzählungen (Magdeburg 1824), Gebilde der Wahrheit und Phantasie (Magdeburg 1819) ; Sammlung witziger Einfälle von Juden als Beiträge zur Carakteristik der Nation (Elberfeld 1821). On trouve de nombreux articles dans deux périodiques juifs : Sulamith et Jedidja.

La découverte récente de nombreux documents ayant trait à la succession du grand rabbin David Sintzheim, nous permettra, à côté du grand homme, présidant le Grand Sanhédrin, dont l'habileté politique permit au judaïsme de France de survivre, sans que les principes mêmes de la foi aient eu trop à souffrir, ce qui dans le contexte de l'époque n'était pas chose facile, à côté du commentateur du Talmud et du décisionnaire, dont la valeur apparait au fur et à mesure que l'œuvre manuscrite de Sintzheim est imprimée, de découvrir l'homme simple avec ses problèmes quotidiens, avec ses ennuis de santé et ses soucis d'argent, Nous le voyons au milieu de ses meubles, de ses objets familiers, et de sa bibliothèque qui fut en partie seulement, et ceci pour les ouvrages les plus importants, inventoriée par le grand rabbin Seligman, président du Consistoire du département de la Seine (17).

La pauvreté à Paris

manteau   chapeau
detail
Manteau et chapeau du Rabbin David Sintzheim ou de son gendre le Rabbin Abraham Auerbach. Chapeau : velours brodé de fil d'or. Manteau : brocart. En bas à droite : un détail du manteau.
Collection Rabbin Raphaël Nathan Auerbach, Jérusalem.

Le grand rabbin David Sintzheim habitait à Paris au n°1 de la  rue Chapon, au deuxième  étage. L'immeuble faisait angle avec la rue du Temple. Le logement comprenait trois chambres et une cuisine, fort modestement meublées. Une chambre servait de salon, et ses deux fenêtres donnaient sur la rue du Temple. On y trouvait une petite table ronde en bois de noyer, huit chaises recouvertes de paille et de petits rideaux de mousseline pendaient aux fenêtres. Au mur, le portrait de David Sintzheim, la gravure bien connue. Le tout, selon le notaire, valait 12 francs. La chambre à coucher du rabbin avait deux fenêtres donnant sur une petite cour. Elle était meublée d'une petite commode en bois de plaquage avec deux grands tiroirs et deux petits tiroirs, le dessus étant en marbre de France, d'une bergère recouverte de soie avec son carreau (coussin carré) et son rouleau, d'un "mauvais" fauteuil peint en gris et recouvert de velours d'Utrecht cramoisi, d'une petite table de nuit en noyer, le tout valant 24 francs, plus une couchette à deux dossiers peints en jaune à fond bleu, le tout avec paillasse, matelas, oreiller valait 80 francs. Dans la chambre à coucher se trouvait aussi un placard renfermant les vêtements du rabbin, quatre robes de rabbin dont une en soie et les autres en velours, estimés à 30 francs, une culotte d'étamine noire, une houpelande de Nankin, une veste de velours noir, sept paires de bas de laine noire, le tout estimé à 12 francs, trois paires de souliers et deux "chapeaux à cornes" que le notaire estima pour 2 francs. On ignore si ces chapeaux à cornes correspondent à ce chapeau si singulier que le grand rabbin porta lorsqu'il présida le Grand Sanhédrin, ou bien si nous avons à faire à de simples tricornes. Le placard renfermait encore du linge de corps, chemises de toile "de ménage", caleçons de toile, six cols de mouseline.I1 y avait encore douze draps, trois nappes de table, quatre serviettes, des mouchoirs, chemises, tayes d'oreiller, un couvre pieds de toile imprimé etc… La troisième chambre était réservée à la bibliothèque, meublée d'un "mauvais" bureau de bois noirci, d'un fauteuil et de quatre chaises, le tout estimé à 4 francs. Nous reviendrons sur les livres plus loin. I1 y en avait environ 500, y compris 24 manuscrits de sa main. N'oublions pas que David Sintzheim avait laissé dans son appartement de Strasbourg occupé par sa petite fille Debora, environ 800 livres et 23 manuscrits.

Pour être complet, i1 nous faudrait encore décrire une cuisine assez misérable estimée à 6 francs, et noter que dans la cave se trouvaient : 25 bouteilles de vin blanc du Rhin, valant 5 francs. Le notaire n'a pas trouvé de batterie de cuisine, de casseroles, d'assiettes et tout ce que l'on trouve généralement dans une cuisine. Le rabbin prenait ses repas chez un traiteur, rue Michel le Comte à deux pas de son domicile.

On est frappé par la médiocrité, on peut même dire la pauvreté de l'installation du grand rabbin David Sintzheim. Il n'y a pas de luminaires, pas de tableaux, si l'on excepte une gravure le représentant lui-même, gravure se trouvant au salon, et qui n'était peut-être même pas encadrée. Sintzheim avait acheté quelques mauvais meubles d'occasion, car il pensait que son séjour parisien ne serait que provisoire, et qu'il retrouverait sa maison de la rue Elisabeth à Strasbourg, et sa bibliothèque, à laquelle il pensait avec nostalgie. Dans la préface du Min'hath Ani, qu'il rédigea entre 1809 et 1810 il écrivit : "Je rends hommage à Dieu qui m'a fait vivre jusqu'à ce jour où j'ai terminé cette œuvre, car j'ai été malade l'hiver passé pendant deux mois environ, accablé par la souffrance ; j'ai appelé cet ouvrage Offrande d'un pauvre car c'est dans la privation de ma Tora que je l'ai rédigé ici à Paris, manquant des livres nécessaires et disposant de peu de temps du fait que je suis obligé de m'occuper des affaires communes ; malgré cela, je n'ai pas déserté la maison d'étude, fût-ce une heure, dans mes moments de loisirs ; puisse Dieu me montrer à nouveau la demeure sainte, ma demeure remplie de livres sacrés."

Le grand rabbin David Sintzheim connut la gêne pendant les dernières années de sa vie. I1 avait engagé le 4 février 1809 un nommé Isaac Lambert, horloger de son état, en qualité de secrétaire au salaire de 300 francs par an. En réalité, il faisait fonction d'homme à tout faire. I1 alla louer un poële pour que le rabbin ne souffrit point du froid, il faisait les courses chez l'épicier, le boulanger, le fruitier, chez l'apothicaire et chez le traiteur, un nommé Mayer Lion, rue Michel le Comte n°36. Il prenait le plus grand soin du rabbin, comme le confirmèrent les personnes lui ayant rendu visite, comme les grands rabbins Michel Seligmann, de Cologna et Deutz. Or, sur près de quatre années d'appointements, soit près de 1200 Francs, Lambert ne devait recevoir que 100 francs du vivant du rabbin. Bien mieux, le grand rabbin Sintzheim avait été contraint d'emprunter de 1'argent, 120 francs à Aaron Schmoll, 500 francs à Salomon Halphen, 250 francs à un horloger du nom de Simon, 600 francs à Baruch Weil, et il devait de l'argent à un nommé Spirr, tailleur, au médecin et à son traiteur. Le 29 juillet 1812, i1 avait engagé une bague au Mont de Piété, une émeraude entourée de deux brillants évaluée à 150 francs, sur laquelle on lui prêta 96 francs. On retrouva la reconnaissance du Mont de Piété dans les papiers du grand rabbin.

Or le Consistoire Central des Israélites devait 9.916 francs à David Sintzheim, correspondant à son traitement de grand rabbin Président du Consistoire Central, à raison de 6.000 francs par an, et il ne devait les verser qu'à la succession de Sintzheim, sous déduction d'une somme de 1.350 francs, pour frais d'inhumation du défunt. Et encore, la somme ne fut versée que par acomptes, par manque d'argent dans les caisses.
Il est quand même intéressant de noter que les coûteuses funérailles ordonnées par le Consistoire furent facturées à la famille. Le Consistoire du Bas-Rhin, aussi, devait à David Sintzheim en sa qualité de grand rabbin du Bas-Rhin un solde de traitement d'environ 3.000 francs. David Sintzheim avait aussi avancé au Consistoire du Bas-Rhin une somme de 1.600 francs, pour l'amortissement de la dette juive.

Comment s'expliquer la carence des Consistoires ? En fait, les Consistoires n'avaient pas de  rentrées d'argent.
Les Consistoires étaient fort mal vus par les juifs qui les considéraient comme des agents du pouvoir, et des auxiliaires de la police. Ils prêtaient serment à l'Empereur, s'engageaient à dénoncer les complots, faisaient des listes de conscrits et de mendiants à expulser. Ils répondaient aux demandes de renseignements de moralité sur les juifs. Ils étaient craints et il n'est pas surprenant que les contributions au Consistoire ne rentraient pas.
Les Juifs qui au 18ème siècle considéraient de la dernière malhonnêteté de ne pas verser la dîme sur tous leurs revenus refusaient de cotiser aux Consistoires, qui avaient fort mauvaise réputation. Le mot de "jüdische Polizei" avait été utilisé à leur propos. Et lorsque l'on lit certaine circulaire signée par Jacob Meyer, grand rabbin et président du Consistoire du Bas-Rhin, portant règlementation de la mendicité et de l'assistance aux pauvres, datée de 1822, on ne peut qu'approuver l'expression de "jüdische Polizei".

Le grand rabbin Sintzheim était propriétaire à Strasbourg d'un immeuble du 14 de la rue Elisabeth rapportant annuellement 800 francs de loyer, ce qui permit de l'estimer à 16.000 francs. Il aurait pu vendre sa maison, ou l'hypothéquer, et vivre dans l'aisance, mais, son testament le prouve, il voulut laisser quelque chose à ses petits et arrière-petits-enfants.

La Révolution avait détruit toutes les structures existantes, familiales et sociales. Les jeunes gens traînaient dans les rues de Strasbourg, à l'affut d'argent facile à gagner, et dans les tripots où l'on jouait aux cartes et au bonneteau. Les joueurs malheureux se voyaient offrir des prêts gagés sur leur montre, et toute une faune vivait à leurs dépens. I1 n'y eut jamais autant d'enfants naturels dans les familles juives que durant cette période s'étalant de 1789 jusqu'à la Restauration.
La Révolution accorda l'égalité des droits civiques aux Juifs, et ce fut un grand moment de l'histoire de la diaspora, mais les preuves abondent, qui montrent un recul des Juifs d'Alsace sur les plans matériel, spirituel et moral.

David Sintzheim appartenait à une famille fortunée durant l'ancien régime. Sans fortune, i1 n'aurait pas épousé la sœur de Cerf Berr. Une de ses tantes avait épousé le fils du Préposé général Moyse Blien, une autre grande fortune. Les exemples de rabbins issus de familles notables et fortunées ne manquent pas. Le rabbin Samuel Sanvil Weyl était le frère du Préposé général Jacob Baruch Weyl, lui-même rabbin, Samuel Lévy, rabbin et trésorier du duc de Lorraine était riche, un des fils du Préposé général Jacob Baruch Weyl devint rabbin à Rosheim. Nous trouvons une certaine analogie à ce qui se passait dans les grandes familles catholiques de France, où l'aîné était duc et maréchal de France, le cadet cardinal ou, au pire, évêque.

Argenterie et bijoux

Le rabbin David Sintzheim avait laissé dans sa demeure de Strasbourg une partie de son argenterie, soit deux gobelets en vermeil, une grande cuillère à soupe, une cuillère à ragout, 3 couverts, une petite lampe, 3 assiettes d'enfant, 2 pelles à sel et poivre, le tout en argent pesant 1.500 grammes au total, qui furent estimés à 240 francs. I1 n'avait emporté à Paris qu'une écuelle à bouillon et sa soucoupe le tout en argent, évalué au poids de l'argent, 75 francs.
David Sintzheim possédait une montre en or à répétition, (peut-être un cadeau de l'Empereur ?) marquant les heures, les minutes et le quantième, marquée "Bréger à Paris" n° 85, montre de gousset à laquelle pendait un cordon de velours noir, que le notaire estima à 100 francs, une paire de boucles à souliers, une autre à jarretières, une boucle de col, une boite à tabac, le tout en argent, une pipe en écume, le tout estimé à 72 francs. I1 possédait encore une seconde pipe en porcelaine, avec garniture en or, le tuyau en corne, enfin deux joncs ou cannes de promenade, valant 12 francs.
Les amateurs de pittoresque apprendront que l'on trouva aussi dans les papiers de David Sintzheim des Billets de Loterie en langue allemande qui n'avaient pas encore été tirés, accompagnés d'une note de la main du grand rabbin.

David Sintzheim avait dû dépenser une fortune en achats de livres. Il avait laissé à Strasbourg une bibliothèque de 800 livres imprimés et vingt trois manuscrits. Dans le nombre sont compris les ouvrages acquis au moment de la succession de Cerf Berr. Sa bibliothèque de Paris était constituée d'environ 500 livres imprimés et manuscrits. Ce fut le grand rabbin Michel Seligmann, Président du Consistoire de Paris qui voulut bien se charger d'expertiser la bibliothèque. Devant l'ampleur de la tâche, i1 ne nous laissa malheureusement pas un inventaire détaillé comme nous l'aurions souhaité. Seligmann groupa les livres par lots, prenant dans chaque lot le livre qui lui paraissait le plus intéressant dont il se contentait de donner le titre.

Deux documents écrits concernent la bibliothèque : Meyer Dalembert petit fils du Préposé général Aaron Mayer de Mutzig qui avait épousé Rosette, la fille de Cerf Berr, réclamait la restitution de quelques livres qu'il avait prêtés à David Sintzheim.
Un second écrit nous parait plus important. Un certain Mardoché Moyse Bislichir de Brody en Pologne reconnait avoir reçu du grand rabbin David Sintzheim les livres manuscrits intitulés Yeshuoth Meshi'ho œuvre du rabbin Isaac Abrabanel appartenant à Sintzheim dans le but d'envoyer ces manuscrits dans la ville de Brody en Pologne, pour les faire imprimer, et de donner la moitié du bénéfice qui résultera de la vente du livre au rabbin Sintzheim. Le secrétaire de Sintzheim fit observer que les évènements qui se passaient actuellement en Pologne avaient empêchés le dépositaire actuel de partir, et qu'il se trouvait encore à Paris. Nous ignorons la suite des démarches faites auprès de lui.
Dans les temps troublés que vivaient les Juifs de Pologne, l'ouvrage de Isaac ben Jehuda Abrabanel de Lisbonne (1437-1508) homme d'état, financier et exégète, étaient de circonstance. Son Yeshuoth Meshi'ho, "le salut par Son Messie" est une interprétation des commentaires rabbiniques sur la venue du Messie, expliquant les persécutions du moment comme l'approche des temps messianiques.

Durant l'été de 1811,1e grand rabbin David Sintzheim, qui était toujours grand rabbin et président du Consistoire du Bas-Rhin en titre, fit un séjour officiel de trois mois à Strasbourg. Les héritiers se plaignirent plus tard que les frais de voyage et de séjour ne lui furent jamais remboursés. A Strasbourg, il logea dans sa maison du 14 de la rue Elisabeth, où il avait conservé un logement, habité par sa petite fille Debora Auerbach.

Que restait-il de toute sa famille ? Sa femme Esther était morte en 1793 et sa fille, l'épouse du rabbin Abraham Auerbach, était morte en 1806. Son frère Abraham, resté célibataire, vivait à Strasbourg. Son gendre, qui était aussi son neveu, Abraham Auerbach, grand rabbin à Bonn, s'était remarié, mais demeurait en bon termes avec son oncle. De l'union d'Abraham Auerbach et de Güttel Sintzheim deux enfants demeuraient vivants : Baer Auerbach, relieur de son état, encore célibataire, et Debora Auerbach, épouse séparée du poète Lippmann Moyse Büschenthal, qui vivait à Strasbourg avec ses enfants, Esther, Joseph et Güttel (Rosalie). De l'aînée des enfants, Dina ou Caroline, née en 1801, nulle trace. Vu son âge, elle ne pouvait être mariée, et elle ne figure pas dans les actes de décès de Strasbourg.

Testament.

Le 30 septembre 1811, peu avant son retour à Paris, David Sintzheim se rendit à Bischheim auprès du notaire Koch. Il était accompagné de quatre témoins: Abraham Isaac Luntschüz, rabbin à Bischheim, Moyse Cerf, secrétaire du Consistoire du Bas-Rhin, Samuel Franck, chantre et Judas Haller, instituteur hébraïque. Devant le notaire et en présence des témoins, David Sintzheim dicta son testament en allemand, le notaire traduisant au fur et à mesure en français, testament dont voici l'essentiel : Sur sa succession, David Sintzheim assure à chacun de ses arrières petits enfants, fils ou fille de sa petite fille Debora Auerbach, une somme de 3.000 francs, à la condition que ces enfants soient encore célibataires le jour de son décès. Ce legs tient lieu de la dot qu'il est disposé à leur donner en vue de leur mariage. Une condition restrictive: le legs sera nul si les enfants se marient sans le consentement de leur mère. Puis le grand rabbin Sintzheim dicta: "Je donne et lègue en toute propriété au sieur Abraham Auerbach, mon gendre, faisant les fonctions de grand rabbin à Bonn, département de Rhin et Moselle, généralement tous les manuscrits que je délaisserai au jour de mon trépas, soit que moi ou d'autres en soient les auteurs." Lorsque le grand rabbin mourut un an plus tard, ces clauses furent scrupuleusement respectées.

Au moment du décès, l'un des deux héritiers légitimes, Baer Auerbach, frère de Debora Auerbach, fils du rabbin Abraham Auerbach et petit fils de David Sintzheim, se trouvait en prison à Strasbourg. Debora entreprit ainsi seule toutes les démarches, après avoir obtenu de son frère une procuration. Elle fit même un bref séjour à Paris, discutant avec les créanciers de la succession.

Le comportement de Debora au cours de la liquidation de la succession est plein d'enseignements (18). On notera sa dureté à l'égard d'Isaac Lambert, le secrétaire de David Sintzheim Lorsqu'elle parle de lui, elle dit "le domestique". Elle le suspecte de vouloir toucher deux fois ses appointements, alors que les grands rabbins de Cologna et Deutz soulignent sa parfaite honnêteté, déclarent qu'ils avaient eux-mêmes insisté pour que David Sintzheim paye l'arriéré de salaire à son secrétaire, mais qu'il se trouvait démuni, et attendait une rentrée de fonds au cours de l'hiver. Ils insistent aussi sur le grand dévouement que Lambert ne cessa de montrer à Sintzheim. Debora, dans un premier geste, abandonne les bouteilles de vin qui se trouvent à la cave à Lambert, mais de retour à Strasbourg, déclare ne plus s'en souvenir, mais se trouve à nouveau disposée à lui les céder,"s'il se montre raisonnable", ce qui, signifie probablement, s'il renonce à ses prétentions sur son salaire. Elle conteste aussi les autres créances : médecin, traiteur, etc. Son frère, Baer Auerbach se trouve toujours en prison. Elle lui rachète sa part dans l'immeuble de la rue Elisabeth; elle n'omet pas de soustraire à la somme due, la part de Baer dans le legs particulier fait par Sintzheim aux enfants de Debora. Elle promet de désintéresser les créanciers de Baer. Mais Baer, toujours en prison, s'impatiente. I1 se plaint au notaire de l'attitude de sa sœur, qui recule les versements sous les prétextes les plus divers. Il souhaiterait faire annuler la vente.
Debora affirme être intervenue auprès de l'Impératrice pour faire libérer son frère.

Conclusions

Ici même, i1 y a deux ou trois ans, le grand rabbin Warschawski et moi-même, nous vous avons présenté, le testament du Préposé général Aaron Mayer Mutzig.
Il fut un homme comblé par l'existence et s'est d'un cœur serein qu'il avait écrit son testament : "Je suis vieux et, c'est là ma consolation, j'ai des enfants, des gendres, des petits enfants restés fidèles "D. merci" à la Tora et au culte. Continuez donc à étudier et à pratiquer, c'est ce qui protège notre vie. Soutenez matériellement ceux qui étudient. Agissez pour le bien des juifs de la cité et de la province comme je l'ai fait moi-même, œuvrez toujours pour la gloire de D."

Au soir de sa vie, le grand rabbin David Sintzheim n'écrivit pas de testament spirituel pour ses enfants et petits enfants.
On pouvait aussi s'attendre à ce qu'il demande à être enterré à côté de sa femme dans le cimetière de Rosenwiller. N'avait-il pas fait réserver une place à côté d'elle ? Cette place demeurera éternellement inoccupée, et le grand rabbin David Sintzheim fut enterré au cimetière parisien de Père-Lachaise.
La pensée de ceux qu'il laisserait derrière lui n'était pas faite pour lui apporter la sérénité. Sa fille Güttel était morte et son neveu et gendre, le rabbin Abraham Auerbach, s'était remarié et de nombreux enfants allaient naître de cette nouvelle union. Les deux enfants issus de sa fille ne lui donnaient guère l'occasion de se réjouir. Débora s'était séparée de son mari, (le divorce n'allait pas tarder à être prononcé), le poète Lippmann Moyse Büschenthal, et elle menait une vie assez indépendante, peu conforme à la halakha (19).
Quant à son petit fils Baer Auerbach, il était en prison impliqué dans une affaire de faux en effets de commerce et de banque.

Debora et Baer étaient des enfants de la Révolution. Toutes les valeurs traditionnelles avaient été renversées. Debora avait dix ans, Baer quatre ans lorsque l'on emmena leur père en prison, que le grand-père dut se cacher et que la grand-mère Güttel fut poursuivie pour avoir porté un vêtement qui désigne l'attachement à une secte religieuse et fanatique.
La lie de la population faisait alors la loi. Les mauvais exemples, ils les voyaient partout. Des bandes de jeunes juifs qui jadis gagnaient leur vie par le colportage trainaient dans les rues de Strasbourg, à l'affut d'argent facile à gagner. Les tripots en étaient pleins. Mais la Révolution n'explique pas tout, et l'on devine, et l'on comprend la tristesse du grand rabbin David Sintzheim.
Et l'on peut s'expliquer la discrétion de la famille Auerbach et de ses biographes, qui va jusqu'à ignorer le premier mariage d'Abraham Auerbach avec Güttel Sintzheim, pour ne parler que du mariage avec Rebecca Oppenheim de Neuwied, de leurs onze enfants, dont quatre furent rabbins, et de la multitude de leurs petits enfants.

Quant à David Sintzheim, son attitude fut exemplaire. Certes, i1 fonde son espoir sur la jeune génération, les enfants de Debora, qu'il favorisera d'un legs important, mais il ne repoussera pas pour autant, ni Debora, ni Baer, dont la conduite ne devait guère le réjouir, et il ne leur montrera pas sa déception.
Il accepte de vivre dans la gêne plutôt que d'entamer le patrimoine qu'il veut transmettre à ses arrières petits enfants.
Au cours de ses entretiens avec le grand rabbin Deutz, lorsque celui-ci lui faisait des confidences sur ses propres enfants, David Sintzheim devait s'estimer heureux et louer l'Eternel pour lui avoir épargné semblable malheur.

 

  

 

 


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