Le Grand Rabbin Henri SCHILLI
1907-1975
par Frédéric Shimon Hammel (Chameau)

extrait de Souviens-toi d'Amalec, Editions C.L.K.H. 1974

Henri Schilli
Lorsque, de nos jours, comparaissent devant les tribunaux des criminels de tout poil, leurs défenseurs, les journalistes et quelquefois même leurs juges, fouillent dans leur passé et s’ils découvrent le moindre indice d’une jeunesse difficile et malheureuse, ils évoquent des circonstances atténuantes ou réclament l’acquittement.

Si quelqu’un à la jeunesse difficile et malheureuse, est devenu cependant un des hommes les plus purs et les plus sensibles, un des êtres les meilleurs et les plus humains que j’ai connus, c’est bien mon ami Henri Schilli.

Il arrive très jeune à Obernai, au pied des Vosges. Il n’a guère connu son père, et une soeur est née peu avant la disparition de ce dernier. Sa mère, malade, est incapable de tout travail régulier; les travaux ménagers eux-mêmes lui sont difficiles. Dès son enfance, la responsabilité du ménage et de la famille incomberont à Henri.
Pas de jeux, pas de distractions; une véritable vie de Cendrillon. A un point tel que le président de la petite communauté a l’habitude de dire qu’à dix ans, il a déjà gagné sa place au Paradis.

Il y a alors, à Obernai, une école primaire juive, où enseigne un instituteur de la vieille école. Pas un instant, il ne tiendra compte des difficultés dans lesquelles se débat le petit garçon. Les punitions, y compris les punitions corporelles, ne lui sont pas ménagées.
Sa mère lui est enlevée après six ans de maladie. Il a quatorze ans lorsque, à défaut d’une solution meilleure, la communauté place, selon l’usage, les deux enfants en orphelinat; Manette à Strasbourg, et Henri à Haguenau.

Je connais bien.ces orphelinats de l’entre-deux-guerres. Comme beaucoup de ces institutions ils n’ont d’orphelinat que le nom. De fait, on y place surtout les enfants de famille incapables, pour toutes sortes de raisons, de les élever elles-mêmes. La direction en est confiée, dans le meilleur des cas, à des instituteurs qui y trouvent un champ d’action pour leurs méthodes archaïques, sans aucune notion d’éducation et, bien entendu, toute psychologie étant absente de leurs préoccupations. Le jeune Henri a cependant la chance de trouver en M. Weill, Directeur de l’Orphelinat de Haguenau et en Mme. Weill, des personnes très humaines et particulièrement compréhensives à l’égard des enfants qui leur sont confiés. C’est grâce à M. Weill qu’Henri Schilli réalisera son désir d’entrer à l’École Rabbinique.

Tison

Il y connaîtra le scoutisme E. I. F. A cette époque, certains futurs rabbins font leurs premières armes, si l’on peut dire, sur des unités scoutes. Titulaires du diplôme, le Consistoire leur demande de se charger de communautés de moindre importance, dans une banlieue parisienne. C’est ainsi qu’Henri est nommé d’abord à Enghien, puis au Raincy et enfin à la communauté montmartroise de la rue Sainte-Isaure, à Paris.

Le travail important qui l’attend dans ces petites communautés ne l’a jamais fait rompre ses liens avec le Mouvement. Il sera totémisé, et rarement totem sera plus judicieusement choisi : On l’appellera Tison.
En effet, il n’est pas de ceux qui s’enflamment d’un feu violent et éphémère. Il n’est pas de ceux qui sont brillants devant les grands de cette terre et qui s’éteignent parmi les humbles. Il est animé d’un feu tranquille, continu, doux. Son rayonnement s’étend au cercle étroit de son entourage et là, il se livre à ceux qui, très vite, apprennent à le connaître, à l’estimer, à le respecter... et à l’imiter.

Celui qui a tant souffert dans sa jeunesse et qui, d’après les psychologues d’aujourd’hui, a toutes les chances de mal tourner, deviendra notre chef spirituel, notre exemple et, surtout, notre ami. Lorsqu’il s’agira de donner un aumônier au Mouvement des E.I.F., c’est à lui que l’on s’adressera. A notre première rencontre, je m’aperçois tout de suite, sans savoir qu’il a vécu à Obernai et à Haguenau, de son faible pour les Alsaciens.

Montpellier

Pourtant, je ne le verrai vraiment à l'oeuvre qu’après la Débâcle. Il échouera à Montpellier et se précipitera sur les responsabilités que lui imposent son état de rabbin. Il crée de toutes pièces une communauté avec les nombreux réfugiés et les rares juifs locaux.

Je ne citerai que deux noms d’amis à qui il a alors montré la voie, voie qu’ils ont fidèlement suivie jusqu’à leur mort, celui de Raymond Winter et celui d’Elie Cohen.
Henri Schilli reste rabbin de Montpellier jusqu’en 1943, et son amitié avec Elie Cohen date de cette époque. Les premiers offices organisés sont ceux de Roch Hashana 1940. Ils se dérouleront dans un entrepôt mis à la disposition de la communauté par Elie. De véritables miracles sont réalisés grâce à son aide financière. Je me rappelle entre autres une Haggada imprimée pendant la guerre, diffusée dans toute la France, et qui le sera également, par les soins d’Henri, dans les camps d’internement.

Entre temps, tout en s’occupant de sa communauté, il deviendra aumônier d’un certain nombre de camps d’internement puis - après l’arrestation du grand-rabbin Hirschler - de tous les camps de la Zone Sud.

Valence

Menacé à Montpellier, il poursuivra son travail à Valence et remplira en même temps les fonctions de rabbin clandestin de cette ville. Henri a-t-il assisté aux réunions de l’Équipe Nationale, je ne m’en souviens plus; occupé par son travail communautaire et dans les camps, il s’y consacre corps et âme. Il ne quitte jamais son poste; toutefois, il met en sécurité ses enfants. Lorsque nos chemins se croisent à nouveau, à mon retour de Genève, il revient de Haute-Savoie où il est allé chercher sa famille.
Je raconte ailleurs que, lors de cette rencontre, Henri m’apprendra le lourd tribut payé par le Mouvement afin de sauver un grand nombre de jeunes juifs.

A la Libération, il devient rabbin titulaire de Valence. J’y fais la connaissance de la famille Schilli, réunie autour de la table, les enfants nés à peu de temps d’intervalle, ainsi que celle de Mme Suzanne Aron et sa fille, amies inséparables de la famille.
Avant la guerre, Mme Aron a aidé le travail social du rabbin dans la Communauté de Sainte-Isaure. A Montpellier, voyant Henri Schilli aux prises avec des problèmes financiers insolubles, elle vend ses bijoux et lui remet une somme importante qui le dépannera en attendant les subventions officielles. Si toutes les femmes juives en avaient fait autant, la misère des réfugiés eut été moindre...

C’est une belle tablée à laquelle préside Simone Schilli, avec compétence et vivacité. Très "directe", très communicative, elle saura toujours mettre à l’aise les nombreux intrus (dont je suis), que les responsabilités de son mari amènent à leur foyer. Simone n’existe que pour et par Henri et de ce fait, elle lui est indispensable.

Beaucoup de lettres de mon ami parlent de ses enfants. Lorsqu’elles sont dactylographiées par une secrétaire, il y ajoute, à la main, quelques lignes. Anecdote amusante, très fier, il raconte une prouesse d’un de ses petits-fils :"Lors d’un orage, dans l’autobus, il a dit, parlant des éclairs : C’est un flash; le Bon Dieu nous prend en photo. Chaque jour il sort des astuces de ce genre".

A Hanoucca 1944 - je suis depuis longtemps à Paris - Fourmi, restée avec mes parents à Granges-lès-Valence, conduit les enfants à l’oratoire installé par les soins du rabbin Schilli. On demande un volontaire pour allumer les lumières. A l’étonnement de tous, Mi’hael, alors âgé de sept ans, se présente et, avec une grande assurance, chante les bénédictions. Schilli n’a jamais oublié cette prouesse.

Henri vient me chercher, pendant un des rares séjours dans ma famille. Un membre de sa communauté est mort et, à l’exception de nous deux, personne n’est capable de faire la toilette mortuaire.

La communauté de Valence s’amenuise et rien ne justifie plus la présence d’un rabbin. Schilli et sa famille retrouvent Paris ; il prend la tête de la communauté de la rue Chasseloup-Laubat.
A Montpellier, à Valence, dans les communautés parisiennes, partout où il passera, il formera des disciples, unissant par sa bonté et convertissant par sa tolérance.

Le Séminaire


Au Séminaire Israélite de France
Le couronnement de sa vocation est sa nomination à la succession de son maître, le Grand Rabbin Maurice Liber, à la tête du Séminaire Israélite de France. J’avoue avoir redouté cette nomination. La succession du grand-rabbin Liber est bien difficile et je me demande si c’est bien la place d’un "Tison". Peur vaine, car la petite équipe de jeunes gens, étudiant au Séminaire après la guerre, vibre à l’unisson de celui qui est toujours un exemple dans tous les domaines.
Schilli guide, par son rayonnement, toute une génération de rabbins qui font actuellement leurs preuves dans les communautés de France.

Dissonance

En 1947 nous nous installerons en Eretz-Israël, et j’aurai la malencontreuse idée de confier aux pages du journal des chefs E.I.F. Lumière, mon dernier message de Commissaire E.I.F. Entre autres, j’écris que "les salariés du judaïsme en sont aussi les fossoyeurs". Je ne vise que certaines reliques du passé, certaines momies n’ayant rien appris malgré ce qui est arrivé au peuple juif pendant la guerre et, en aucune façon, ce que j’ai écrit ne concerne mon ami Schilli. Mais lui, toujours modeste, se sent visé; il se solidarise avec ses collègues et, pendant les premières années de ma présence en Israël, il m’en voudra beaucoup de cette critique trop généralisée. Cette brouille cédera à l’amitié qui nous unit, et nous nous sommes retrouvés pour nous rapprocher.


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