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Si quelquun à la jeunesse difficile et malheureuse, est devenu cependant un des hommes les plus purs et les plus sensibles, un des êtres les meilleurs et les plus humains que jai connus, cest bien mon ami Henri Schilli.
Il arrive très jeune à Obernai, au pied des Vosges. Il na guère
connu son père, et une soeur est née peu avant la disparition
de ce dernier. Sa mère, malade, est incapable de tout travail régulier;
les travaux ménagers eux-mêmes lui sont difficiles. Dès
son enfance, la responsabilité du ménage et de la famille incomberont
à Henri.
Pas de jeux, pas de distractions; une véritable vie de Cendrillon.
A un point tel que le président de la petite communauté a lhabitude
de dire quà dix ans, il a déjà gagné sa place
au Paradis.
Il y a alors, à Obernai, une école primaire juive, où
enseigne un instituteur de la vieille école. Pas un instant, il ne
tiendra compte des difficultés dans lesquelles se débat le petit
garçon. Les punitions, y compris les punitions corporelles, ne lui
sont pas ménagées.
Sa mère lui est enlevée après six ans de maladie. Il a
quatorze ans lorsque, à défaut dune solution meilleure,
la communauté place, selon lusage, les deux enfants en orphelinat;
Manette à Strasbourg, et Henri à Haguenau.
Je connais bien.ces orphelinats de lentre-deux-guerres. Comme beaucoup de ces institutions ils nont dorphelinat que le nom. De fait, on y place surtout les enfants de famille incapables, pour toutes sortes de raisons, de les élever elles-mêmes. La direction en est confiée, dans le meilleur des cas, à des instituteurs qui y trouvent un champ daction pour leurs méthodes archaïques, sans aucune notion déducation et, bien entendu, toute psychologie étant absente de leurs préoccupations. Le jeune Henri a cependant la chance de trouver en M. Weill, Directeur de lOrphelinat de Haguenau et en Mme. Weill, des personnes très humaines et particulièrement compréhensives à légard des enfants qui leur sont confiés. Cest grâce à M. Weill quHenri Schilli réalisera son désir dentrer à lÉcole Rabbinique.
Il y connaîtra le scoutisme E. I. F. A cette époque, certains futurs rabbins font leurs premières armes, si lon peut dire, sur des unités scoutes. Titulaires du diplôme, le Consistoire leur demande de se charger de communautés de moindre importance, dans une banlieue parisienne. Cest ainsi quHenri est nommé dabord à Enghien, puis au Raincy et enfin à la communauté montmartroise de la rue Sainte-Isaure, à Paris.
Le travail important qui lattend dans ces petites communautés
ne la jamais fait rompre ses liens avec le Mouvement. Il sera totémisé,
et rarement totem sera plus judicieusement choisi : On lappellera
Tison.
En effet, il nest pas de ceux qui senflamment dun feu
violent et éphémère. Il nest pas de ceux qui sont
brillants devant les grands de cette terre et qui séteignent
parmi les humbles. Il est animé dun feu tranquille, continu,
doux. Son rayonnement sétend au cercle étroit de son entourage
et là, il se livre à ceux qui, très vite, apprennent à
le connaître, à lestimer, à le respecter... et à
limiter.
Celui qui a tant souffert dans sa jeunesse et qui, daprès les psychologues daujourdhui, a toutes les chances de mal tourner, deviendra notre chef spirituel, notre exemple et, surtout, notre ami. Lorsquil sagira de donner un aumônier au Mouvement des E.I.F., cest à lui que lon sadressera. A notre première rencontre, je maperçois tout de suite, sans savoir quil a vécu à Obernai et à Haguenau, de son faible pour les Alsaciens.
Pourtant, je ne le verrai vraiment à l'oeuvre quaprès la Débâcle. Il échouera à Montpellier et se précipitera sur les responsabilités que lui imposent son état de rabbin. Il crée de toutes pièces une communauté avec les nombreux réfugiés et les rares juifs locaux.
Je ne citerai que deux noms damis à qui il a alors montré
la voie, voie quils ont fidèlement suivie jusquà
leur mort, celui de Raymond Winter et celui dElie Cohen.
Henri Schilli reste rabbin de Montpellier jusquen 1943, et son amitié
avec Elie Cohen date de cette époque. Les premiers offices organisés
sont ceux de Roch Hashana 1940. Ils se dérouleront dans un entrepôt
mis à la disposition de la communauté par Elie. De véritables
miracles sont réalisés grâce à son aide financière.
Je me rappelle entre autres une Haggada imprimée pendant la guerre,
diffusée dans toute la France, et qui le sera également, par
les soins dHenri, dans les camps dinternement.
Entre temps, tout en soccupant de sa communauté, il deviendra aumônier dun certain nombre de camps dinternement puis - après larrestation du grand-rabbin Hirschler - de tous les camps de la Zone Sud.
Menacé à Montpellier, il poursuivra son travail à Valence
et remplira en même temps les fonctions de rabbin clandestin de cette
ville. Henri a-t-il assisté aux réunions de lÉquipe
Nationale, je ne men souviens plus; occupé par son travail
communautaire et dans les camps, il sy consacre corps et âme.
Il ne quitte jamais son poste; toutefois, il met en sécurité
ses enfants. Lorsque nos chemins se croisent à nouveau, à mon
retour de Genève, il revient de Haute-Savoie où il est allé
chercher sa famille.
Je raconte ailleurs que, lors de cette rencontre, Henri mapprendra
le lourd tribut payé par le Mouvement afin de sauver un grand nombre
de jeunes juifs.
A la Libération, il devient rabbin titulaire de Valence. Jy
fais la connaissance de la famille Schilli, réunie autour de la table,
les enfants nés à peu de temps dintervalle, ainsi que
celle de Mme Suzanne Aron et sa fille, amies inséparables de la famille.
Avant la guerre, Mme Aron a aidé le travail social du rabbin dans
la Communauté de Sainte-Isaure. A Montpellier, voyant Henri Schilli
aux prises avec des problèmes financiers insolubles, elle vend ses
bijoux et lui remet une somme importante qui le dépannera en attendant
les subventions officielles. Si toutes les femmes juives en avaient fait
autant, la misère des réfugiés eut été moindre...
Cest une belle tablée à laquelle préside Simone Schilli, avec compétence et vivacité. Très "directe", très communicative, elle saura toujours mettre à laise les nombreux intrus (dont je suis), que les responsabilités de son mari amènent à leur foyer. Simone nexiste que pour et par Henri et de ce fait, elle lui est indispensable.
Beaucoup de lettres de mon ami parlent de ses enfants. Lorsquelles sont dactylographiées par une secrétaire, il y ajoute, à la main, quelques lignes. Anecdote amusante, très fier, il raconte une prouesse dun de ses petits-fils :"Lors dun orage, dans lautobus, il a dit, parlant des éclairs : Cest un flash; le Bon Dieu nous prend en photo. Chaque jour il sort des astuces de ce genre".
A Hanoucca 1944 - je suis depuis longtemps à Paris - Fourmi, restée avec mes parents à Granges-lès-Valence, conduit les enfants à loratoire installé par les soins du rabbin Schilli. On demande un volontaire pour allumer les lumières. A létonnement de tous, Mihael, alors âgé de sept ans, se présente et, avec une grande assurance, chante les bénédictions. Schilli na jamais oublié cette prouesse.
Henri vient me chercher, pendant un des rares séjours dans ma famille. Un membre de sa communauté est mort et, à lexception de nous deux, personne nest capable de faire la toilette mortuaire.
La communauté de Valence samenuise et rien ne justifie plus la
présence dun rabbin. Schilli et sa famille retrouvent Paris
; il prend la tête de la communauté de la rue Chasseloup-Laubat.
A Montpellier, à Valence, dans les communautés parisiennes,
partout où il passera, il formera des disciples, unissant par sa
bonté et convertissant par sa tolérance.
![]() Au Séminaire Israélite de France |
En 1947 nous nous installerons en Eretz-Israël, et jaurai la malencontreuse idée de confier aux pages du journal des chefs E.I.F. Lumière, mon dernier message de Commissaire E.I.F. Entre autres, jécris que "les salariés du judaïsme en sont aussi les fossoyeurs". Je ne vise que certaines reliques du passé, certaines momies nayant rien appris malgré ce qui est arrivé au peuple juif pendant la guerre et, en aucune façon, ce que jai écrit ne concerne mon ami Schilli. Mais lui, toujours modeste, se sent visé; il se solidarise avec ses collègues et, pendant les premières années de ma présence en Israël, il men voudra beaucoup de cette critique trop généralisée. Cette brouille cédera à lamitié qui nous unit, et nous nous sommes retrouvés pour nous rapprocher.
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