Le Rabbin Léopold SARASIN
1783-1860
Par Moché CATANE
Extrait de l'Almanach du KKL-Strasbourg

Portrait de Léopold Sarassin, peint par sa plus jeune fille, Marie Mathilda Sarassin Blochman qui s'est intallée à San Diego,
Californie. Merci à Jesse D. Appleton de nous l'avoir communiqué.
Du rabbin de ma jeunesse, Moïse Weiskopf, il faudra un jour que quelqu'un raconte l'histoire, depuis sa naissance au village d'Aub en Bavière et ses études auprès de Rabbi Mendel (Rosenbaum), de Zell, jusqu'à sa mort, en février 1936, quelques jours avant son centenaire, à Paris, où, depuis trois quarts de siècle, il n'avait pas cessé d'exercer son métier de traducteur-juré tout en dirigeant la communauté de la rue Cadet. Cet hommage serait d'autant plus indispensable que la famille Weiskopf semble s'être éteinte en France, les survivants de sa lignée mâle ayant adopté le nom de Gombault et risquant de s'éloigner de plus en plus des préoccupations pastorales de l'ancêtre. Mais le rabbin Weiskopf avait un prédécesseur, et c'est de lui que je voudrais vous entretenir aujourd'hui.

Il était né en 1783 à Bischheim. De treize à trente ans, il avait poursuivi des études talmudiques approfondies en Rhénanie, à Mayence, à Mannheim et surtout à Francfort où il avait reçu la consécration rabbinique du fameux rabbin Pinehass Horowitz. Il s'appelait Loeb Aaron Reganum (c'est-àdire Aryeh fils d'Aaron, originaire de Rheingönheim, faubourg de Ludwigshafen). En 1808, lorsque les juifs de France durent adopter un nom de famille, il écrivit d'Allemagne qu'il adoptait le nom de Léopold Loeb, mais quelques heures après il se ravisa et, déclarant son premier choix "fort désharmonieux et inconvenable", demanda d'être appelé Léopold Sarasin. Ce nom de famille assez étrange, et que l'on trouve parfois écrit Sarassin ou Sarrasin, pourrait signifier tout simplement "le fils de Sara" (Sarasohn), mais sa mère s'appelait Julie (Jentel). On se perd donc en conjectures...

D'après Alexandre Weill (Reginèle, mon premier amour, p. 56) - mais peut-on lui faire confiance ? - Loeb Ingviller (alias Léopold Sarasin) avait agi d'une manière analogue en ce qui concerne le choix d'une épouse. Weill prétend en effet que Loeb s'était d'abord marié avec la fille du célèbre rabbin Salomon Trier, lui aussi de Francfort-sur-le-Main, mais que le lendemain de la noce il avait abandonné sa femme et lui avait envoyé un guett (lettre de divorce) de Strasbourg. En tout cas, c'est après avoir rejoint sa mère à Ingwiller qu'il convola avec la fille d'un homme de bien (et de biens) du lieu, Hayim Keim (remarquez ici aussi la répétition du même nom sous deux formes différentes).

Une lettre conservée dans les archives du Consistoire de Paris, adressée le 29 octobre 1826 par le Consistoire du Bas-Rhin au Consistoire central, réclame pour Sarasin la reconnaissance de sa dignité rabbinique. A l'appui de cette requête, il est précisé que celui-ci possède sept hataroth-horaa (diplômes rabbiniques), qui lui ont été conférées, outre celle de Rabbi Pinehass Horowitz, par les grands-rabbins [Jacob Meyer] de Strasbourg, [Naftali] Hirsch [Katzenellenbogen] de Wintzenheim, et son successeur Simon Cohen, de Colmar - où avait été transféré entre temps le Consistoire du Haut-Rhin, par les rabbins Isaac Luntenschütz de Bischheim (puis Endingen) et Moïse Moeschel, de Hildesheim, et par l'érudit (talmid-hakham) Zaduck Weil de Strasbourg. Il est attesté qu'il "parle et écrit la langue française ". (Je remercie mon savant ami et ancien élève, le Rabbin Simon Schwarzfuchs, de m'avoir fait connaître ce document.)

Il ne paraît pas que Loeb Sarasin ait recherché un poste rabbinique, mais seulement le droit de trancher en matière de halakha, ce qui n'était pas donné à tout le monde sous le régime de contrôle sévère que Napoléon 1er avait imposé aux Israélites de l'Empire et qu'ils conservèrent longtemps sans rechigner. En effet, Sarasin vécut à Ingwiller comme particulier, en négociant aisé, et ne remplit les fonctions rabbiniques qu'à titre bénévole. Pendant vingt-huit ans, il fut membre du Conseil municipal de sa commune et fut souvent appelé à siéger au jury de la Cour d'Assises. Et l'on rapporte (Simon Bloch, dans l'Univers Israélite d'octobre 1860) qu'il refusa plusieurs fois d'être élu maire. De même, le grand rabbinat de Strasbourg, et même le grand rabbinat de France lui auraient été proposés, mais en vain. Il se contenta d'appartenir au Consistoire du Bas-Rhin (voir dans Alfred Glaser, Geschichte der Juden in Strassburg... , édition de 1894, p. 88, une décision dont il est signataire), avec, dit-on, la qualification de "grand-rabbin honoraire".

Père d'une nombreuse famille, il parvenait cependant à s'arracher chaque jour quelques heures à ses affaires pour étudier le Talmud, et Simon Lévy, rabbin de Schirrhoffen, dans Les Loisirs d'un rabbin (Paris, C. Lévy, 1892, p. 132), l'admire d'avoir hébergé chez lui, "pendant de longs mois, un docte Polonais, afin de pouvoir se livrer avec lui à ces joutes talmudiques, qui faisaient ses délices et où il excellait". Bien plus, il aurait entretenu de ses propres deniers un certain nombre de yeshivoth, qu'il avait créées en Alsace.

Les troubles de 1848, qui n'étaient pas dirigés à proprement parler contre les juifs, mais qui dressaient le prolétariat des campagnes, excité par la proclamation d'une république sociale, contre tous les possédants, le laissèrent ruiné. Le vieillard, en février 1852, se rendit à Paris, où les quelques chefs de famille qui avaient fondé, rue Villehardouin, la "Société de l'étude talmudique" (Hevra Kadicha de-Cha"ss) l'engagèrent comme maître de guemara. C'est dans cette situation qu'il mourut, à l'âge de 77 ans, à l'automne de 1860.
La "Société de l'étude talmudique" existe toujours. C'est la hevra, la société-soeur, la filiale "culturelle", de la "Communauté israélite de la stricte Observance" qui, après diverses pérégrinations, s'installa à la fin du 19ème siècle au 10 de la rue Cadet. (…)

Nous donnons ci-dessous le texte des deux lettres de Léopold Sarasin au sujet de l'adoption de son nom définitif, telles qu'elles sont insérées dans le registre des déclarations des juifs d'Ingwiller (Archives départementales du Bas-Rhin, III E 221/7). Sont imprimés en italiques les mots écrits avec une orthographe un peu fantaisiste. L'intéressé fut effectivement inscrit sur le registre le 8 novembre 1808 sous le nom de Sarasin.

I
Je soussigné Loeb Aron Reganheim demeurant présentement à Franckfurt donne par ces présentes plein pouvoir et procuration à ma mère Julie Lévi, remariée en seconde noces à Isaac Meyer d'Ingweiller arrondissement de Saverne Département du Bas Rhin, à faire la Déclaration devant le maire ou toute autres autorités civiles de la commune d'Ingweiller où j' Elit pour cet effet mon domicile et de déclarer pour mon nom de famille Celui de Loeb au Lieu de Reganheim et pour mon prénom celui de Leopold au lieu de Loeb le tout Conformément au Decret Impérial du 20 juillet dernier et de signe touts registre en mon nom, fait à Frankfurth le 4 Novembre 1808.
Loeb Aaron Reganum, de ce jour Leopold Loeb.
Vu par le Chargé d'affaires de France près la Confédération du Rhin pour valoir légalisation de la signature apposée ci-dessus.
Francfort, le 9 Novembre 1808.
Illisible.

II
M. le maire,
Suivant vos ordres, J'ai copié votre dernière déclaration pour la presser à l'ambassadeur qui l'a signée corne vous voyez par celle-ci, mais trouvant le nom de Löeb pour nom de famille fort desharmonieux et inconvenable j'ose vous proposer de changer le dit Loeb avec celui de Sarasin - en cas que vous n'ayez pas encor registré mon nouveau nom vous aurez la bonté d'y substituer Sarasin et de me faire savoir en même temps par le moyen de ma mère l'ordre que je dois tenir à l'égard de mon passeport je suis avec respect
Francfort, le 9 Novembre 1808
Leopold Lob
ou plutôt
Leopold Sarasin
P. S.: Vous aurez la bonté de me faire une prompte repose.

 

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